Le Magicien d'AZ 

Un conte philosophique de Vladan Radoman

Bernard GRANJON
Président d'Honneur de Médecins du Monde

VLADAN RADOMAN

«Toute vie devient mystère lorsqu’elle est interrogée par la douleur». Cette affirmation d’André Malraux, nourrie au long d’une vie jugée «sanglante et vaine», on la dirait écrite pour Vladan Radoman; car sa douleur à lui est de celle qui ne vous lâche pas, une de ces crampes de tous les instants, exacerbée par l’évocation lancinante et passionnée de la patrie perdue, moins encore dans les lointains de l’exil, qu’en raison de la folie des hommes qui l’ont précipitée dans les bas fonds de la haine. Il est des blessures trop profondes pour pouvoir cicatriser, dont la déchirure semble gagner l’ensemble d’une personnalité au point d’opposer en elle d’innombrables et mystérieux contrastes: anesthésiste entreprenant et poète mélancolique, présentation bourrue d’un homme au grand cœur, voix distillant la confidence et hurlant l’indignation, démarche de père tranquille et envols d’aventurier intrépide enrôlé dans de multiples missions humanitaires, introversion d’un regard intensément tourné vers l’autre...on n’en finirait pas d’accumuler les oppositions qui l’habitent. «Les filles de Belgrade ne m’ont jamais aimé» proclamait-il, sans doute à tort, en titre d’un de ses plus beaux livres; pourtant «Le sourire de l’accordéoniste» n’est autre que le sien, donnant toute sa cohérence à ce personnage énigmatique, unifié dans cette amertume passée au crible d’une incurable tendresse! Aussi, que l’on considère le médecin précis et rigoureux penché sur ses malades ou l’écrivain fiévreux et inspiré psalmodiant son pays natal, nul ne peut échapper à la bénédiction de ses mains, grandes comme son âme...

Vladan Radoman

Le magicien d’Az
 

1


        Il était une fois un pays. Comme partout ailleurs il y avait des plaines, des montagnes et des fleuves, des arbres, des oiseaux, des fleurs, des champs de blé, de houblon et de maïs. Il y avait des pâturages où paissaient les chevaux en robe blanche, des pelouses et des nains en plâtre, des plantes médicinales que butinaient des insectes géants à la carapace d’or.
        Il y avait aussi des hommes. Les meilleurs, les plus intelligents, les plus beaux et les plus grands d’entre eux vivaient à Az.
        Le bourg d’Az: ni beauté, ni verrue. Ni sourire, ni grimace. Rien. Nulle extravagance, en apparence du moins. Rien, ce bourg n’avait rien de plus, n’avait rien de moins que les autres gros villages parsemés sur le ventre gras de la plaine de la Panonnie. Des maisons basses aux murs verts, roses, ou bleus s’ennuyaient, alignées le long des rues droites. De lourds portails en bois, de toutes petites fenêtres se faisaient face; des portes qu’on ouvrait à l’aube, qu’on refermait au tomber du jour, des fenêtres opaques de maisons de poupées. Et la boue, la boue omniprésente. Boue éternelle. Sèche et dure en été, brune et gluante sous la pluie. Os blanchi par le givre en hiver.
        Boue sacrée aussi. Les enfants jouaient, sculptaient des bonshommes en glaise, s’en barbouillaient le visage, inventaient des masque terrifiants. La dégustaient, parfois, la croquant comme les hosties d’un rite barbare.
        Le soir, les hommes rentraient des champs. Imprégnés d’odeurs de sueur, de cheval et de celle de la terre, ils s’arrêtaient face à leur porte, scrutaient le ciel avant de pénétrer chez eux. Puis, avec des gestes lents d’ amoureux nonchalants, ils nettoyaient leurs bottes sur les grattoirs en fer blanc.
        Eté comme hiver, le ciel était en étain. Etain briqué, brillant à midi, embué de vapeur de chaleur avant le coucher du soleil. Ou, encore, d’étain éteint par le gris des nuages. Même le Fleuve d’Az ne pouvait rien contre cette conspiration de teintes grises. La distribution des richesses, des joies et des couleurs était faite depuis longtemps, les couleurs vives avaient été gaspillées ailleurs. Le Fleuve coulait, frissonnait, ruminait sa frustration de bleu, jouait avec ses brochets, ses goujons, ses carpes et ses silures. Et, impatient, il attendait les nuits de pleine lune.
        A la loterie de l’Univers, le Fleuve avait gagné un curieux privilège : tout, absolument tout, se dédoublait sur le miroir de son poitrail. Le soleil, les ombres des hirondelles et la fourrure grise du vent. Et surtout, surtout, ces deux seins gonflés de lait froid, reflet d’une seule et unique pleine lune. Alors, ces nuits-là, le Fleuve d’Az en rut, mâle et femelle à la fois, grondait, hurlait, renversait les barques des pêcheurs. Et dressant très haut contre le ciel une colonne tourbillonnante d’eau et de brume, il bandait.
        Pourquoi la Voix avait-elle choisi de se manifester à Az le six janvier 1970, la veille du Noël orthodoxe? Pourquoi à Az et pas ailleurs? Mis à part les fantaisies du Fleuve, il ne se passait rien dans ce bourg. La monotonie y était la règle de vie; l’ennui, l’art de vivre. Il est vrai que le reste du monde vivait aussi une période dépourvue de panache. En France, on se chamaillait pour une histoire de vedettes de Cherbourg; en Afrique une guerre se terminait et la Côte-d’Ivoire se dotait d’un nouveau gouvernement. En Amérique on se passionnait pour l’affaire de l’accident de Chappaquiddick et, plus près, monsieur Ceausescu se félicitait des suites heureuses de la visite faite par le président Nixon à son pays.
        Même l’approche de la fête religieuse n’avait en rien changé les habitudes des habitants d’Az. Le coiffeur, monté sur le clocher de l’église, avait, une fois de plus, fait un shampooing à la lune. Avec une plume d’oie trempée dans du sang de mouton, le boucher avait écrit la mille sept cent soixante et onzième ode à la gloire du Maréchal-Président à Vie et l’instituteur Daré avait ajouté un nouveau chapitre à son histoire de la ville d’Az en trois volumes.
        Comme toutes les nuits où son mari était de garde à la caserne, la femme du capitaine de l’Armée Populaire forniquait avec le serrurier. Celui-ci rythmait ses mouvements de va-et-vient en récitant, les yeux fermés, la cent soixante-quatorzième page de "Sodome et Gomorrhe" (édition Folio) qui commençait par : "Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première." Et le meilleur boulanger de la ville, celui chez qui on trouvait les boureks les plus gras, les plus succulents, des boureks au fromage, à la viande ou aux pommes, lui qui avait décroché à deux reprises déjà la médaille d’ouvrier de l’année, copulait tristement avec une paire de fesses modelées en pâte à pain.
        Prétendant qu’il travaillait sur une commande divine, le coiffeur espérait faire payer ses services célestes en écus d’argent. Le boucher affirmait que le sang qui coulait dans les lignes de ses poèmes était le sien. Schmoutz, le serrurier, soutenait que la lecture de Proust lui redonnait la vigueur de ses vingt ans. Le boulanger, lui, était simplement atteint par le syndrome de l’Erotoburécomanie décrit par le professeur Bourek au congrès pan-panonnien de psychiatrie, tenu à Az en 1926.
        Quant à l’instituteur, Daré dit "la Bible", il s’appliquait à faire remonter l’origine de son bourg aux temps paléolithiques. Ses preuves: trois os de mammouth et une pierre gravée, déterrés à l’époque où le docteur Vadim s’était mis en tête de trouver un gisement de pétrole sous les fondations du "Café du Camionneur".
        Le pope Slava avait bien célébré une messe en présence d’une douzaine de vieilles femmes. Puis, l’office terminé, il avait invité à boire le policier en civil qui surveillait l’entrée de l’église. En ce temps-là, dans ce pays-là, la fréquentation des temples était mal vue. Les traditions millénaires étaient en train de disparaître. De gris ou de cuir vêtus, les prêtres de l’Ordre Nouveau imposaient un paganisme scientifique.
        Seul le Fleuve, solennel, s’apprêtant à fêter la naissance du Messie, charriait en silence ses parures de glace.
 

2


        Même un bourg tel que Az possède, tolère, et a même parfois honte de ses banlieues. Ses "périphéries, dit-on là- bas, la mine dégoûtée. Sans raison d’ailleurs ; si les maisons y sont plus petites qu’au centre de la ville, par une sorte de symbiose animale elles s’adaptent aux couleurs des champs proches et à celles du Fleuve. Les maisons bourgeonnent, écaillent leurs plâtres roses, retiennent plus longtemps qu’ailleurs les odeurs de goudron, de cordage pourri et de bois vermoulu au sein de leurs cours intérieures. Elles naissent, poussent et meurent comme des végétaux. En silence. Leurs habitants ancrés au fond de leurs chambres, tout près de la chaleur du poêle, y vivent, mangent, boivent, rient, s’accouplent. Et, comme les noyés du Fleuve, font surface au printemps.
        Les préparatifs de la fête ne concernaient ni les banlieues de l’ouest, ni celles du sud situées au bord du Fleuve. Les habitants des premières, les Azéous en majorité catholiques, avaient déjà célébré la naissance du Christ quinze jours auparavant. Pour ceux du sud, ce n’était qu’un jour comme un autre,mille soixantièm du calendrier hébraïque. Quant aux Azémous, hommes vivant sur les monts Bleus de l’autre côté du Fleuve, eux non plus n’avaient nulle raison de fêter ce dimanche, 28 Chawal 1389 de l’ Hégire.
        Et pourtant, c’est au cœur du quartier juif, parmi les gens humbles, tailleurs, cordonniers, quincailliers, que la Voix avait décidé de se manifester le six janvier 1970, à vingt trois heures dix, précisément.
        Au numéro 6 de la rue Droite, domicile du charpentier Joseph et de sa femme Mélodie, sans profession (selon l’état civil), rien ne laissait présager, ce soir-là, un événement extraordinaire. La soupe mangée, la télévision éteinte, le couple s’était endormi, cul contre cul, sous un gros édredon. L’unique pièce de la maisonnette sentait le choux aigre et le lard, péché gourmand de Joseph. Ces émanations étaient-elles responsables des cauchemars qui perturbèrent cette nuit-là le sommeil du charpentier? Ou alors, était-ce le feu mal éteint dans l’âtre?
        … le Comité des Fêtes l’avait choisi pour faire traverser le Fleuve au Camarade Maréchal-Président à Vie venu honorer de sa présence le défilé du Premier Mai. "Yvonne", la plus vieille et la plus belle barque de Joseph, nommée ainsi en souvenir de sa mère, décorée de grappes de lilas mauves et blancs, fleurs préférées du Président, avait fière allure. Seul, vêtu de son costume du dimanche, Joseph avait accueilli le camarade Maréchal sur la rive sud ; le Comité et la délégation des enfants, les bras chargés de lilas, attendaient sur le quai du Port Neuf. En uniforme d’apparat bleu assorti à ses yeux, la poitrine recouverte de trois rangs de médailles, le Maréchal tenait à Joseph un long discours où il était question de fraternité entre les peuples (Azéous, Azémous, Azéest et même les minorités tziganes, valaques, juives et tsintsares), et de leur devoir de maintenir l’unité du pays.
        Joseph, homme simple, dépourvu d’instruction, ne comprenait qu’un mot sur trois. Pour abréger, il invita le Président à monter à bord. L’air pur, la vue des rivages et le balancement de l’embarcation n’empêchèrent nullement le Grand Timonier de poursuivre son soliloque. Seul le ton devint encore plus monocorde.
        Et c’est au milieu du fleuve que le rêve se transforma en cauchemar. "Yvonne", barque solide, construite en bois de chêne volé sur la toiture du château d’Az, barque qui de sa vie aquatique ne s’était jamais ennuyée, "Yvonne", compagne fidèle, bâilla. Ses bordées s’entrouvrirent et l’eau monta d’un seul coup jusqu’aux chevilles, puis lentement lécha les mollets présidentiels. Sans interrompre son discours, le Maréchal ôta son pantalon et sa veste, se dressa nu, vêtu seulement d’une pièce légère, d’une chose inconnue, jamais vue par Joseph.
        "Yvonne" était brave fille. Jusqu’à ce jour elle avait supporté sans mot dire toutes les lubies de Joseph : ses sorties de pêche en pleine tempête, ses nocturnes et solitaires masturbations pratiquées parfois avant son mariage, et ce mariage qu’elle n’avait justement jamais approuvé.
        -"Tutu, jupe de gaze portée par les danseuses de ballets classiques -le Nouveau Petit Robert, page non numérotée, édition 1969"- déclama "Yvonne" avant d’entonner sur l’air de l’hymne national : "Le cucul du Maréchal a un beau tutu". Puis elle s’ouvrit en deux et elle sombra.
        Se débattant, coulant vers le fond, tout en se demandant où "Yvonne" avait bien pu trouver ces mots bizarres, Joseph tenta de secourir le Maréchal mais chaque fois qu’il réussissait à s’en approcher, celui-ci lui donnait un violent coup dans les côtes ; suffoquant entre deux eaux il continuait de parler. Il n’était plus question de Fraternité et d’ Unité. Il gueulait à travers les bulles qu’il avait mal au ventre…
 

3


        -"J’ai mal au ventre, Joseph"- Mélodie, assise en tailleur, le secouait.
        D’un bistrot proche, Joseph téléphona au docteur Vadim, le seul médecin qui acceptait de se déplacer la nuit. Le seul aussi qui lui inspirait confiance : un homme qui, sans jamais montrer de signes d’ivresse, était capable de boire autant de raki que lui, un homme généreux qui oubliait souvent de réclamer ses honoraires. Joseph appréciait aussi le célibat de Vadim. A l’âge de cinquante ans, le docteur avait sagement organisé sa vie en se contentant d’une passe mensuelle chez la mère Danka et de la présence de son chien Vulkan. Il est vrai que Danka avait toujours des jeunes filles de première qualité et que Vulkan n’était pas un chien ordinaire. Vadim avait acheté ce berger de Charplanina à un cirque de passage pour des raisons strictement médicales; il trouvait son numéro de chien fumeur de cigares nuisible à sa santé et qu’il donnait, aussi, le mauvais exemple. Son beau geste n’était pas dépourvu d’une arrière-pensée non plus.
        S’il existe des chiens de chasse, des chiens renifleurs de drogue, des chiens truffiers, pourquoi n’y aurait-il pas de chiens chercheurs de pétrole ? Adepte des théories pavloviennes, Vadim avait programmé le dressage de Vulkan: cinq jours par semaine une injection intraveineuse de vingt centilitres de raki, parfumée d’une goutte d’essence. Les samedis et les dimanches étant réservés aux promenades bucoliques, aux balades où, en état de manque, Vulkan était censé trouver un gisement pétrolifère. Le dosage du mélange n’était peut-être pas encore au point. L’itinéraire du chien était balisé plus souvent de bistrots, qui ne manquaient pas dans le pays, que de trouvailles intéressantes.
        Ce jour-là, après quinze kilomètres de marche, Vulkan n’avait déterré qu’une palette de mouton, un obus datant de la dernière guerre et, tout de même, un jerrycan d’essence vide de la même époque. Pour se consoler, le médecin s’était offert une visite chez la mère Danka et, à défaut d’arrivage frais, avait couché avec la matrone. Il le regrettait déjà. La vieille, complètement hystérique, exigeait qu’il lui dise des mots d’amour.
        Malgré sa fatigue Vadim se rendit chez Joseph à onze heures du soir.
        Il accepta un grand verre de raki et sans le lâcher, sans même dénuder le ventre de Mélodie, le palpa d’une main distraite.
        -"Un énorme kyste de l’ovaire. A opérer d’urgence. Je vais tout de suite écrire une ordonnance pour l’hôpital."-
        -"Un kyste…! Un kyste… non mais… Vieux con!"- La Voix, éraillée telle une TSF mal réglée, retentit dans la pièce. Vadim sursauta, se retourna ; à part Joseph il n’y avait personne et ce n’est tout de même pas ce minus…? Il s’avança, réclama un autre verre et, pendant que le charpentier le servait, entendit distinctement derrière lui un gloussement : "Bourreau de chiens, mauvais médecin, bite à vieux cons!"
        -"Alcool trafiqué, ça ne peut être que ça… il ne faut jamais boire chez les pauvres..." - Vadim gribouilla quelques mots sur l’ordonnance, refusa de se faire payer, sortit à reculons. "Le Café des Amis" devait être encore ouvert. Il allait, de ce pas, se payer une cure de vrai cognac de France.
 

4


        A cette heure-ci, le tramway ne fonctionnait plus. Joseph connaissait les habitudes du chauffeur de l’unique taxi de la ville: le vieux lubrique devait être encore chez la mère Danka. Et comme par hasard, la carriole des voisins était cassée. L’hôpital n’étant pas loin, Mélodie pourrait s’y rendre à pied mais Joseph insista pour l’emmener en brouette. C’était sa façon de lui prouver son amour, de la porter au creux de sa main. La brouette, comme ses barques, ses meubles, le toit de leur maison, il les avait faits de ses mains. S’il n’arrivait pas à s’exprimer avec des mots, il savait tout faire ; il ne connaissait que le langage des mains.
        Un gardien bourru déchiffra l’ordonnance, les accompagna dans la salle d’examen. Ils y attendirent longtemps. Comme la plupart des habitants d’Az à cette heure tardive, Vera, la sage-femme de garde, était occupée à donner et à recevoir du plaisir. Ce soir, elle n’avait pas à se plaindre; le tableau de gardes lui avait destiné l’étalon le plus jeune et le plus beau parmi les médecins, un stagiaire venu de la Capitale.
        Elle apparut enfin, blouse entrouverte, les cheveux en quenouille ébouriffée, sentant fort l’eau-de-vie de mûre. - "Le docteur est occupé. En attendant je me charge de ta femme. Pars, et ne reviens que demain matin." -dit-elle. L’autorité, le ton, le tutoiement; Joseph ne put qu’obéir.
        Vera palpa, ausculta, pénétra d’une main gantée le vagin de Mélodie: -"C’est bon. Tu es assez dilatée. Il ne va pas tarder à sortir."
        -"Le kyste ?"- s’enquit Mélodie.
        -"Le kyste ?"- sans chercher à comprendre Vera haussa les épaules. Si en plus de son travail il lui fallait écouter les âneries de toutes ces paysannes… Elle installa Mélodie sur la table de travail, s’appliqua, hurla des ordres, pétrit de toutes ses forces le ventre endolori.
        -"Je refuse qu’une sale bonne femme comme vous me touche, j’exige que vous vous fassiez remplacer…"-La Voix n’avait pas de sexe, pas d’âge, elle semblait provenir de plus profond du corps de la parturiente. Vera ignora l’injure, songea que pour la première fois elle accouchait une ventriloque et ordonna à Mélodie de pousser.
        Dans un ultime effort, la femme du charpentier expulsa un bébé de sexe mâle, accusant sur la balance 5 kilos 500 grammes.
        C’était, peut-être, le dix millième accouchement pratiqué par Vera ; l’ émotion était toujours la même.
        -"Et voilà le travail ! Un beau garçon qui aura de quoi rendre les filles heureuses."-Vera souleva l’enfant, lui chatouilla le sexe du bout du doigt. Sous la caresse, le minuscule appendice se mit à grandir pour atteindre rapidement la taille d’une jeune courgette.
        Cette fois-ci, la Voix se fit arrogante :-"Ce n’est qu’une déclaration préliminaire. Je veux que dès demain matin les représentants de l’Eglise, du Gouvernement et de la presse viennent ici me rendre hommage. A partir de ce moment, et jusqu’à l’exécution de mes ordres je ne me manifesterai plus."
        Vera avait nettement senti les vibrations de la Voix sous ses doigts serrés autour du ventre de l’enfant. Elle tressaillit, ses jambes se dérobèrent et pour ne pas lâcher le bébé elle le posa entre les cuisses de la mère.
        Appelé au secours, le médecin de garde ne put que constater le sommeil profond d’un nouveau-né normalement constitué, pouvant prétendre à la cote Apgar 10. Il songea que l’âge venant, Vera supportait mal l’alcool de mûre : les voix , les messages… pis encore, en véritable nymphomane elle aurait vu le vermisseau de ce bambin se muer en légume de foire agricole.
 

5


        Epuisée, Mélodie n’avait rien entendu, rien vu. -"Mon Dieu, mon Dieu "- gémissait-elle. Ce "Mon Dieu" n’était pas le début d’une prière. On ne lui avait jamais appris à prier. Ce "Mon Dieu" - là n’était qu’un simple tic, un tic hérité d’un passé lointain. Vu ses origines azémous, sa supplique s’adressait-elle au même Dieu?
        "Mon Dieu" voulait dire à la fois: explique, réponds, raconte-moi une histoire. Surtout cela : raconte-moi une histoire. Explique-moi d’où vient ce souffle qui chauffe mes cuisses? Joseph ne l’avait plus approchée depuis trois ans et elle n’avait pas connu d’autres hommes.
        Isolée dans la chambre n°16, pièce exiguë sans fenêtre réservée aux patientes les plus pauvres, privée de radio, de télévision, et sachant à peine lire, Mélodie ignorait l’importance planétaire de son enfant.
        Elle ne pouvait pas savoir que pendant quelques minutes l’Univers s’était dangereusement penché sur le berceau de son fils. Les plus belles étoiles s’étaient approchées de la ville d’Az; même au dehors personne ne l’avait remarqué. Les habitants copulaient, dormaient, ou cuvaient une cuite. En tout cas personne ne regardait le ciel. Dans ce pays-là, en ce temps-là, un décret du Maréchal-Président à Vie avait fermement déconseillé toute activité anti-sociale. Ainsi, l’observation du firmament, des fleurs, du Fleuve, ou de la vie des animaux autres que cochons, moutons ou vaches laitières, si elle n’était pas formellement interdite, pouvait être mal interprétée.
        Il y eut bien un astronome amateur à Peille, village du sud de la France, qui remarqua cette nuit-là un phénomène inexplicable : tous les astres de puissance trois avaient disparu du ciel pendant une dizaine de secondes. Il téléphona à deux confrères ; ils le traitèrent de vieil ivrogne ignare. Il alerta l’agence France-Presse. L’information ne fut reprise que par les journaux à sensation.
        Il y eut aussi le Fleuve d’Az qui, curieux, se rapprocha de la maternité. Contrairement à ses habitudes hivernales, il gonfla, déborda de son lit, rampa jusqu’aux murs de l’hôpital, déposa à leur pied les présents de bienvenue pour le merveilleux enfant: deux silures emprisonnés dans des blocs de glace. En se retirant, il en sema d’autres dans les rues de la ville.
        Est-ce Vera ou le docteur Vadim qui furent à l’origine de la rumeur ? Les deux probablement. Dès l’ouverture de tous les bistrots de la ville les buveurs du petit matin répandirent la nouvelle : un Messie était né. Un Messie à la mesure de la ville d’Az, un messager divin de la race de ses habitants. Un nouveau-né doué de la parole et surtout, surtout, un enfant qui, en vrai Azéen, bandait déjà.
        La rumeur flamba, s’enfla, s’enrichit de détails. A peine sorti du ventre de sa mère, le Messie aurait réclamé un biberon d’eau-de-vie de mûre et proposé la botte à la sage-femme. Il aimait le lard, le foot, les seins des blondes et la poésie de la femme du Maréchal-Président à Vie. Il parlait avec l’accent traînant de la Panonnie, mais s’exprimait aussi en français, anglais, allemand et azerie. Le responsable de cette dernière bizarrerie linguistique était probablement l’instituteur Daré dit "la Bible", l’historiographe d’Az. Terminant le troisième volume de l’œuvre de sa vie, il hésitait encore entre deux explications du nom de sa ville. Az: de A à Z, du commencement à la fin, de la quéquette azéenne, évidemment la meilleure, jusqu’à Zizoune, nom en patois d’un sexe féminin de première qualité. Le centre et le concentré de l’Univers en quelque sorte.
        Il avait, aussi, une deuxième hypothèse, dont l’audace le faisait frémir. Qualifiée par certains de dissidente, anti- nationale et carrément traîtresse, elle laissait entendre que la ville fut créée autrefois par une tribu d’Azéris, par ces sous-hommes adorant un autre Dieu, ne mangeant pas de porc, ne buvant pas d’alcool de mûre.
        Le problème, personne ne l’ignorait: la mère du Messie était née de l’autre côté du Fleuve, dans une contrée où on ne mange pas de porc. Sur les monts Bleus, parmi les Azémous, hommes dont le décompte de l’Eternité s’égrène en chapelet d’Hégire.
        Pas un représentant de l’Eglise, de la presse ou du Gouvernement ne vint saluer le Messie. Seul le pope Slava fut tenté de se rendre à la maternité pour démasquer l’imposteur. Il dégustait son premier marc de la journée au "Café des Cigognes" lorsqu’il entendit les bribes de cette histoire incroyable. Décidé à s’expliquer avec le fils de Satan, le pope but encore deux verres cul sec et se dirigea vers l’hôpital. Une rencontre imprévue l’en détourna.
        En bon pasteur faisant corps avec son troupeau, il ne pensait que baiser, boire, bâfrer et ballon de foot. Pour des raisons de convenances, et des raisons pratiques aussi, il décalait quelques-unes de ses activités par rapport à celles de ses ouailles. La nuit, pendant que ses paroissiens copulaient, il priait pour le pardon de ses propres péchés. S’il lui arrivait de prendre le matin un godet ou deux dans les bistrots, c’était pour repérer quel fonctionnaire ou paysan avait laissé sa femme disponible.
        Et ce jour-là, pour la première fois à une heure aussi matinale, il aperçut derrière le comptoir la trogne renfrognée du maire Goloub en personne. La maison du maire se trouvait juste en face de l’hôpital, et sa femme, peau en nuage de sucre roux, lui avait déjà fait les yeux doux.
 

6


        Pas de pope, pas de journaliste, pas de maire, seul Joseph tournait en rond devant le portail de l’hôpital. Il ruminait sa rancune depuis son premier raki, pris à six heures du matin au "Café de la Douane". Tous ces mots nouveaux se mélangeaient dans sa tête ; le kyste, le Messie, le Sauveur… Depuis trois mois déjà il avait de la compassion pour le gros ventre de sa femme, puis cet idiot de docteur avait annoncé un kyste… Et Mélodie qui accouche d’un Messie, d’un Sauveur. Sauveur de quoi, sauveur de qui…?
        Il vivait avec Mélodie depuis sept hivers et sept étés déjà. Avant, il était seul. Seul avec ses barques, ses outils, seul avec la trentaine de mots qui lui servait à se faire comprendre par tous ces autres bavards. Des mots nécessaires pour acheter à manger, pour commander à boire, pour injurier. Tout le reste de son univers n’était qu’images. Il pensait, aimait, souffrait en images.
        Pourquoi le mot "femme" se mit-il un matin à lui vriller les tempes? C’était le début du printemps; de son lit il écoutait le grondement sourd du Fleuve. Un bouleau frémissant, de vert pâle vêtu, avait gratté à sa fenêtre et comme obéissant à un ordre, Joseph s’était levé en poussant de lourds soupirs.
        Après avoir mis une chemise propre, il avait rempli sa besace de pain, de fromage et d’une gourde de raki, puis il s’était embarqué sur "Yvonne". On lui avait raconté que sur l’autre rive, tout en haut des monts Bleus, il existait un village où l’on pouvait se procurer une femme moyennant très peu d’argent. Le Fleuve sentait la femme, le reflet mouillé du nuage évoquait un corps de femme. Le clapotis des rames qui le perçait, déchirait, déformait, rimait avec le mot femme.
        Il accosta, débarqua, s’engagea sur un chemin muletier, marcha longtemps à travers la forêt. Peu habitué à l’ascension, il s’arrêtait, se reposait contre un tronc d’arbre, serrant fort dans ses bras une écorce de femme.
        Il arriva à l’entrée d’un village tout blanc ; un ruisseau coulait sous la véranda d’une maison en bois. Il héla, se présenta, parlementa. Le paysan avait bien une fille à marier.
        Joseph revint le soir même avec Mélodie. Elle avait seize ans, les yeux bleus et envie de partir. Et ne coûtait que cent sous.
 

7


        -"Garce"- marmonna Joseph. D’un pas décidé il pénétra à l’intérieur de l’hôpital, marqua un temps d’arrêt devant la chambre n°16, y entra sans frapper.
        Les yeux fermés, accroché des deux mains à un sein blanc, le bébé tétait goulûment. Le bruit de succion, le sourire de Mélodie, sourire béat commun à toutes les jeunes mamans, le mélange d’odeurs de sang, de lait et d’urine: c’était plus qu’il ne pouvait supporter. Joseph avança, serrant les poings.
        "Pourquoi" et "comment " n’avaient jamais fait partie de son vocabulaire. Et pourtant, avec effort, comme s’il était en train d’inventer une langue nouvelle, il balbutia : "Comment… pourquoi…?" Il prit l’enfant, le leva très haut, hésita un instant, puis le reposa doucement dans le berceau.
        Il ne saura jamais quelle force l’avait empêché, ce jour-là, de jeter l’enfant par la fenêtre. Il se souviendra par contre d’avoir cru entendre une voix fielleuse chuchoter: "Il faut punir la femme".
        Il ne s’était pas fait prier. Sa main était dure et calleuse; Mélodie saigna du nez.
        Pourquoi et comment; Mélodie, aussi, se posait les mêmes questions. D’où venait cet enfant? Qui était le père? De quelle manière s’ y était-il pris?
        Avant que Joseph ne vienne la chercher, elle avait passé seize ans de sa jeunesse dans son village et croyait connaître les choses de la vie. Les bêtes de la ferme : les moutons, l’âne, la vache, la volaille, les chiens avaient tous à un moment ou à un autre ce comportement qui la dégoûtait à l’époque. Elle se revoyait à l’âge de six ans, petite fille avec des tresses blondes, en train de séparer à coups de bâton le chien Jaune de la Belle. Dressé sur ses pattes arrière, son gentil Jaune qui n’avait jamais fait de mal à personne montait la chienne en lui mordant sauvagement le cou.
        Avec un sourire gêné son père lui avait, alors, expliqué que c’est ainsi que va le monde. Et que les petits de toutes les espèces naissent grâce à ces élans de violence. Mélodie avait déjà un aperçu des agitations nocturnes de ses parents, mais de là à imaginer que c’était pour faire des enfants… ! Avec ses trois frères aînés, elle couchait dans la même chambre, et le père n’attendait pas toujours que les gosses dorment. Certaines nuits, le lit se mettait à grincer, l’édredon se soulevait en furieux soubresauts et le souffle de son père lui faisait penser dans ces moments-là aux râles du grand-père une heure avant sa mort.
        Mélodie songeait à tout cela à l’instant où Joseph l’avait prise pour la première fois. Pendant qu’il cherchait maladroitement la voie pour la pénétrer, elle s’était souvenue d’avoir cru à l’époque qu’il s’agissait d’une sorte de punition. Comme lorsque, ivre, son mari la battait, sa mère subissait ses assauts nocturnes sans larmes, sans mot dire.
        Quand à bout de souffle Joseph s’était effondré sur la couche, elle pensa avoir mérité la paix pour au moins un an. Et se mit à compter les jours qui la séparaient de la naissance de son enfant.
        Les choses n’était pas si simples que cela. En revenant à la charge tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, Joseph brouilla ses calculs et pas une seule fois elle ne ressentit du plaisir. Et même au bout d’un an, l’enfant ne vint pas.
        Le temps passa. Joseph se fatigua, oublia le corps de Mélodie et retrouva son bonheur au bord du Fleuve, au contact du bois, du goudron et de la vase. Il renoua aussi avec son ami Pierre le pêcheur. Pour se faire pardonner de l’avoir négligé depuis si longtemps, il promit de lui construire une barque verte, palmée comme un canard, avec le fond en verre et le pont en glace de Venise. Pierre n’en demandait pas tant mais accepta quand même de bonne grâce. Le verre et les glaces promises provenaient du château abandonné d’Az, la solidarité des prolétaires ne se discutait pas. Du moins, c’est ce qu’il avait retenu des discours du Président à Vie diffusés en permanence dans tous les bistrots de la ville.
        Mélodie put enfin s’occuper de sa maisonnée, de sa basse-cour et de quelques travaux domestiques chez le maire Goloub. Celui-là avait bien essayé par deux fois de l’embrasser dans la cuisine; elle lui fit comprendre qu’il n’était pas question de recevoir des punitions d’un autre que de son mari. Et justement, ces derniers temps, Joseph trouvait qu’elle ne les méritait plus.
        Alors, d’où venait cet enfant? La sentant délaissée, Pierre lui avait fait un jour des propositions salaces ; elle ne comprit même pas le sens de ses propos. Le coiffeur, lecteur assidu des poèmes de son pote le boucher, admirateur de ses métaphores osées, compara les cheveux de Mélodie au halo de la lune et lui proposa un shampooing gratuit. Elle refusa. Le serrurier prétendit que depuis le jour où il l’avait vue pour la première fois la lecture de Proust n’avait plus le même charme. Et le boulanger, en rougissant, déclara un matin que les miches de Mélodie devaient être plus douces que ses baklavas.
        Il n’y avait que le Fleuve qui aurait pu avoir une chance avec Mélodie. Il ne s’était jamais déclaré. Alors qui était le père?
        Ce n’est tout de même pas cet ange blond à qui elle avait permis une fois de lui caresser la main?
        Au printemps dernier, en revenant de la ville, elle avait aperçu des affiches aux couleurs vives et des flèches rouges fluorescentes collées sur les murs indiquant la direction de la Grande Place; le cirque de Rome s’y était installé. Elle s’en approcha, fit le tour du chapiteau, tomba en arrêt devant une rangée de cages avec des animaux jamais vus. Mêlée à une bande d’enfants, Mélodie admirait un boa, lorsqu’elle sentit une main se poser sur son épaule. Elle se retourna : l’homme souriait. Des cheveux longs et blonds comme le blé à la fin du mois d’août tombaient sur sa poitrine. Il portait un uniforme encore plus beau que celui du Maréchal : un habit bleu ciel avec des épaulettes et des brandebourgs dorés. Et pas une seule médaille. Mélodie se demandait comment cet homme osait afficher aussi ostensiblement sa beauté, sa richesse et sa modestie, lorsque ce mannequin d’opulence et d’élégance se mit à parler.
        La voix douce et les inflexions d’une langue inconnue étaient celles d’une chanson d’amour triste; Mélodie ne comprit pas un seul mot. L’homme fouilla dans sa poche, en sortit deux billets jaunes, puis se baissa et dessina du doigt dans le sable un cadran d’horloge dont l’écart des aiguilles indiquait vingt heures. Il se releva, mit les billets dans la main de Mélodie et d’une ferme caresse referma ses doigts autour.
        Il ne lui fallut pas prier Joseph longtemps pour qu’il l’accompagne; la télévision était une fois de plus en panne et Pierre le pêcheur était parti pour la nuit sur l’autre rive. On y avait signalé un passage d’esturgeons.
        De propre vêtus, craignant encore qu’il ne s’agisse d’une plaisanterie, ils s’étaient présentés à vingt heures précises devant l’entrée. Un jeune homme à la veste d’ or les conduisit dans une loge.
        Mélodie n’avait jamais autant ri de sa vie. Les clowns, les bêtes sauvages et savantes, cette merveilleuse musique qui battait fort comme un cœur d’élephant, tout, absolument tout lui donnait une irrésistible envie de rire.
        Après la pause la lumière baissa et une voix accompagnée d’un roulement de tambour annonça l’attraction de la soirée : l’Ange volant. Tout en haut du chapiteau, dans le feu croisé des projecteurs, l’homme blond, maintenant torse nu, se tenait debout sur un trapèze.
        Lorsqu’il se lança dans le vide Mélodie ferma les yeux. Après avoir entendu le soupir de soulagement de Joseph, suivi des applaudissements de centaines de mains, elle osa regarder. L’Ange, de nouveau perché sur le trapèze, lui adressait un signe de la main. Et, les bras en croix, il replongea dans le vide.
        Mélodie referma les yeux, serra le bras de Joseph et pour la première fois de sa vie se mit à prier. Rien n’était assez bon pour sauver l’Ange. Elle mit à contribution toutes ses relations, Allah de son père d’abord, le Seigneur catholique, le Christ orthodoxe, Jéhovah et pour faire bonne mesure, supplia le Maréchal lui-même.
        D’abord elle sentit les doigts de Joseph se serrer en étau autour de son poignet, puis le cri poussé par des centaines de gorges couvrit le choc sourd d’une chute.
        Les bras écartés, les yeux ouverts, une jambe bizarrement retournée sous son corps, l’Ange gisait au centre de l’arène.
 

8


        Joseph revint le lendemain matin. Il avait eu tout le temps de cuver sa cuite au poste de police où Zedran, le flic chargé de la surveillance de l’église, des bars et du ciel en général, l’avait conduit. Faits reprochés : trouble de l’ordre public et propos subversifs.
        Après avoir bu un premier litre de raki, Joseph avait entrepris de démolir tout mâle en âge de procréer rencontré dans la rue. L’effet de la deuxième bouteille fut encore plus dévastateur; il s’attaqua à ses amis, jeta Pierre dans le fleuve, cassa un bras à Ous le coiffeur, agressa le boucher à la tribune de la Maison de la Culture, où ce dernier lisait ses poèmes devant un public de jeunes puceaux.
        Quant aux propos subversifs (un charpentier ivre chantant à tue-tête, et faux de surcroît: ”Le cucul du Président a un beau tutu"), on ne pouvait mettre leur outrance que sur le compte d’une intoxication provoquée par l’alcool de mûre. Plus grave: ces divagations auraient pu lui être soufflées par ce voyou de Fleuve. Il n’y avait que lui, Fleuve d’Az, pour inculquer à ce charpentier inculte ses idées contre-révolutionnaires.
        Le Fleuve, seul véritable dissident du pays, avait depuis toujours refusé d’entrer dans les canaux d’irrigation projetés et creusés par les ingénieurs du Président. Il était le seul à regarder le ciel de jour comme de nuit, le seul qui continuait encore à espérer y apercevoir des éclats bleus. Aussi, il gardait dans ses eaux, comme dans un coffre-fort, toutes les chansons, prières et pensées interdites par les ordonnances présidentielles. Et larme à l’échelle du monde, sillon clair sur la joue noire du monde, il s’était promu lui même gardien d’un souvenir terrible.
        Trente ans auparavant, il avait charrié des mois durant un cimetière flottant ; des milliers de cadavres d’ hommes, de femmes et d’ enfants de l’Est égorgés par des hommes de l’Ouest, des Azéest massacrés par les Azéoustes.
        Il avait pleuré les victimes et la bêtise des hommes, avait embaumé les corps dans la vase et, comme sur un autel, les avait donnés en offrande à ses écrevisses et ses poissons. Mais il n’avait jamais rien dit, jamais réclamé vengeance. Il en avait tant vu depuis des millénaires.
        Il y a très, très longtemps, sa plaine, la plaine de Panonnie était une mer: la mer de Panonnie. Depuis, aspirées par les sables ou évaporées, les eaux avaient disparu et lui, le Fleuve, était resté là, en sentinelle de la mémoire fragile des hommes. Les morts des Daces, des Thraces, des Grecs, des Romains, des Slaves, des Turcs, des Hongrois, des Allemands, des Autrichiens, de tous ceux qui s’étaient aimés, qui avaient vécu, s’étaient battus et avaient fini leur existence au bord de ses rives ou dans ses flots, avaient, pour lui, le même goût fade qu’un plat trop souvent servi.
        Le vieux Fleuve était esthète, aussi. Dans la multitude de tous ces noyés, égorgés, empalés, éventrés, décapités, parmi tous ces corps qui avaient vogué les yeux et les mains ouvertes, leur ventre gonflé tourné vers le ciel, il avait ses préférés. Certaines nuits, les pêcheurs pouvaient l’entendre murmurer ses très anciens souvenirs. Pour les incrédules, pour tous ceux qui ne connaissaient pas ses mots de passe, ses mots en eau vive, il racontait, parfois, ses histoires en images. Et juste le temps d’une prière, il entrouvrait ses écailles de vase et laissait venir à la surface un de ces corps capturés. Ainsi, entre deux étreintes, un couple d’amoureux avait pu voir éclore et disparaître une curieuse fleur de nénuphar : une petite fille en robe blanche tachée de sang, serrant dans ses bras une poupée de bois, telle qu’on les aimait dans le temps.
        Joseph était revenu avec la ferme intention de tout pardonner, d’emmener très loin Mélodie avec son bâtard, là où on n’avait pas encore entendu parler de ce Sauveur de malheur. D’ailleurs, il comptait bien en faire plus tard un charpentier, métier dur, propice à lui ôter de la tête toutes ses idées de sauvetage.
        En ce temps-là, dans ce pays-là, on ne se mariait pas. On s’enregistrait à la mairie. On ne baptisait pas un enfant, on l’enregistrait. Et pour améliorer les statistiques de mortalité néo-natale, un décret du Président avait ordonné qu’on attende une semaine après la naissance. Si l’enfant survivait à cette période probatoire, il pouvait être considéré comme digne d’entrer dans la société. Et son nom était choisi sur une liste affichée à la mairie, mise à jour tous les quinze du mois en fonction de l’évolution de la politique intérieure et étrangère du Président.
        Le temps où l’on donnait volontiers des noms tels qu’Electrification, Reconstruction, Révolution ou Proleterka était passé. L’âge venant, sentant sa mort proche, le Président avait fait comprendre à son entourage qu’il verrait d’un bon œil la multiplication d’enfants portant son prénom.
    Après lui avoir donné pour consigne de se présenter dans une semaine à la mairie pour les formalités administratives, on laissa Joseph emmener Mélodie et son bébé.
 

9


        La rue était déserte; Az cuvait encore la nuit de Noël. Mélodie, un œil au beurre noir, boudait. Le bébé, qui pour l’instant n’avait d’autre nom que l’Enfant, dormait dans la brouette. Le ciel, encore plus gris que d’habitude, renvoyait avec dégoût le carillon de l’unique église du bourg.
        Tout comme Mélodie, le ciel avait ce jour-là une bonne raison de bouder. Après avoir obtenu l’autorisation du Comité de Quartier, le boucher-poète s’était joint ce matin au pope Slava et à Ous le coiffeur pour les aider à faire tinter les cloches. Rempli de l’orgueil du créateur, émerveillé par la première interprétation musicale de son "Ode au Maréchal", il se balançait au bout de sa corde.
        Un cochon rescapé du massacre traditionnel de l’avant-veille de Noël, cochon du pauvre acheté probablement au dernier moment, ajouta, en poussant des cris stridents, sa note personnelle à "l’Ode".
        Le boucher-poète, membre influent du Parti Unique, athée, pédéraste et de surcroît végétarien, ne put supporter que son premier concert, son premier véritable défi au Ciel, soit perturbé par les appels au secours d’un animal stupide, complice inconscient des Forces Réactionnaires. Il lâcha à regret son bout de corde et, un couteau à la main, courut dans la rue.
        Le cochon s’était tu. Quelque part à l’intérieur d’une de ces cours ombragées, sa carcasse devait déjà se prêter aux gestes rituels: la saignée, l’étripage, le flambage.
        Se sentant ridicule avec son coutelas, le boucher chercha sur qui faire exploser sa mauvaise humeur. Il ne trouva que le regard triste de Joseph et les yeux baissés de Mélodie. Tout en surveillant avec méfiance les battoirs énormes du charpentier, il s’approcha en cachant son couteau derrière le dos, complimenta la beauté de l’Enfant, s’enquit de la rumeur qui lui prêtait des dons surnaturels, puis se lança dans un cours sur la religion en général et la superstition en particulier. Satisfait d’avoir rempli son devoir de combattant contre l’obscurantisme, il s’en alla après avoir promis de leur rendre visite dès que son emploi du temps le lui permettrait.
 

10


        Ils trouvèrent la maison propre, le feu rallumé et une soupe de poissons en train de mijoter. Un tas de planches et la boîte à outils posée par terre. Ils ne s’aperçurent même pas que le réveil en forme de poisson, cadeau de Pierre, avait eu un hoquet à leur arrivée. Ni que ses aiguilles, en poussant des gémissements de mécanique mal huilée, s’étaient mises à tourner en sens inverse.
        Debout devant le fourneau, Pierre, le tablier de Mélodie serré autour du ventre, touillait la marmite. -"C’est pour construire le berceau"-dit-il en désignant le bois de sa louche.-"Tu sauras le faire mieux que moi…"
        Joseph s’arrêta au milieu de la pièce. L’Enfant, couché sur le lit, n’était pas plus grand qu’un lapin; pourtant Joseph avait l’impression qu’il occupait tout l’espace de la chambre. Il eut la sensation de manquer d’air, se déplaça prudemment, ouvrit la fenêtre.
        -"Je pars, Pierre… Nous partons "- corrigea-t-il.
        Mélodie ne dit rien. Ce genre de décision était une affaire d’hommes. Tout ce qu’elle voulait: rester avec cet enfant. Ici ou ailleurs, peu importe. Elle tourna le dos, reprit le bébé, lui donna le sein.
        -"Il n’y a pas au monde un seul miracle qui dure plus de trois jours". - ânonna Pierre.
        Pierre aimait s’exprimer par proverbes. Parfois, lorsqu’il n’en trouvait pas d’adaptés à la situation, il ne se gênait pas pour en inventer. Cette fois-ci, il s’était servi d’un dicton authentique, datant, selon Daré "la Bible", du seizième siècle, de l’époque où une mère pleura son fils noyé dans le Fleuve. D’une de ses larmes versées avait jailli, selon la légende, une source chaude à l’endroit même où son enfant avait péri. Trois jours plus tard personne ne s’en étonnait plus. Trois siècles passés, on y avait créé une station thermale. Et vingt ans auparavant on la baptisa, tout comme la Grande Place, la rue principale, le théâtre, le stade et le quai, du nom du Président.
        -"Il n’y a pas au monde un seul miracle dont on s’étonne encore au bout de trois jours." - répéta Pierre, puis il continua rapidement: "Je parie que d’ici mardi toute la ville aura oublié vos hallucinations. Et pour la fidélité de ta femme, je me porte garant. Simplement, tu devais être complètement bourré le jour où tu lui as mis ce mouflet dans le ventre. Allez, goûtez ma soupe, puis au travail. Ce gosse a besoin d’un berceau."
 

11


        Cette nuit de Nativité ne fut pas différente d’une autre, de n’importe quelle autre nuit de l’année. La ville d’Az dormait du sommeil lourd, sans rêve, de l’ivrogne. Si les Azéous catholiques, les juifs ou les Azémous musulmans n’avaient pas de raisons particulières de fêter ce Noël orthodoxe, ils s’étaient aussi consciencieusement saoulés par solidarité entre vrais Azéens. Même les musulmans.
        Dans ce pays-là, en ce temps-là, le Président à Vie, chef suprême du Parti de l’Unique Vérité, avait instauré la Fraternité par décret. L’histoire et le souvenir abolis, la géographie apprise sur les cartes redessinées par le Président lui-même, les morts des dernières guerres divisés, comme dans les films du Far West, en bons et méchants, on avait réussi à faire croire au peuple qu’il avait atteint l’époque de la Paix Eternelle.
        Le cinéma de production locale était chaudement recommandé pour des raisons idéologiques et les westerns, les films de guerre ou pornographiques, excellents moyens d’enseignement des vertus viriles, étaient largement diffusés.
        De même pour les activités sportives. La boxe et le football étaient promus au rang de sports nationaux; on aimait bien la castagne, dans ce pays. Et en pratiquant le jeu d’échecs les Azéens prouvaient au monde qu’ils étaient les véritables champions de l’intelligence inutile. L’apprentissage de ce jeu commençait tôt et la politique du Ministère de la Jeunesse voulait qu’il soit omniprésent. Les carrelages des salles d’accouchement, des salles de bains, des cuisines, des piscines, des cours d’écoles: des damiers. Les draps, les housses, les édredons, les toits des maisons, les bacs à glaçons spéciaux incrustés de noir: l’évocation d’un échiquier. Ainsi, depuis le plus jeune âge, les gosses apprenaient à se mouvoir en pièces d’échiquier. Le Pouvoir laissait le libre arbitre; à chacun son rôle selon son tempérament. Les pions laborieux, les tours puissantes, les cavaliers sautant les obstacles, les fous zigzagant; tous programmés pour bâtir la Société Nouvelle. Seule nuance: le Roi du gagnant devenait "Maréchal" et la tactique la plus prisée était "Marie-Antoinette", défense inventée par un obscur maître ouzbek, défense où l’on sacrifiait la Reine au quatrième coup.
        Les choses se compliquèrent le jour où le Président découvrit à la télévision les attraits du basket. La taille moyenne de ses sujets dépassant rarement un mètre quatre-vingts, il ne pouvait espérer une renommée internationale. Encore moins la réalisation de son rêve : une victoire sur l’équipe des Etats-Unis. Rien, heureusement, ne pouvait défier ni sa volonté, ni la science de son pays. La presse fit appel à l’esprit inventif de toute la population et on ouvrit un concours d’idées pour accroître la taille des enfants.
        Un grand ponte de la Faculté de Médecine de la Capitale gagna le premier prix et on appliqua immédiatement son invention dans toutes les maternités, écoles et jardins d’enfants.
        Comme tous les intellectuels de la ville, le boucher-poète d’Az avait aussi participé à la compétition. Ses espérances trahies, il consulta les instances supérieures, refusa leur conseil et, n’écoutant que son orgueil, fit un procès au lauréat. Dessins, graphiques, textes et comptes rendus d’autopsies à l’appui, il prétendit que la Faculté avait volé son projet, projet simple et génial à la fois : avec un système de poulies, de roues dentées et de cordes en soie, on devait pendre les gosses dès l’âge de six mois. Les pendre avec les "Mémoires" du Président accrochés aux pieds. Le boucher-poète n’avait pas hésité à se servir d’arguments perfides dans son plaidoyer. Il prétendit que son projet personnel ne prévoyait l’emploi que d’un seul tome de l’œuvre. Le poids de la Pensée Totale Présidentielle préconisé par le professeur, un poids trop lourd pour des bambins si jeunes, expliquerait le nombre élevé d’accidents mortels.
        En tout cas, la progression espérée était, pour les deux méthodes, aux alentours de cinq centimètres par génération. Le procès dure encore.
        Ainsi les Azéens, comme tous leurs compatriotes, boxaient, jouaient au foot, au basket et aux échecs en continuant d’ignorer les autres sports, juste bons pour les décadents de tous horizons.
        Cette nuit-là, abrutis par l’alcool, fatigués d’amour et de foot, les oreilles assourdies par les coups de feu, les bombes, le hurlement des avions, l’écho des trois salles de cinéma et des deux mille trois cent quatre-vingt-quatre postes de télévision, les Azéens de toutes confessions dormaient.
        Ils ne pouvaient pas entendre le rire du Fleuve. Et les coups sourds du marteau de Joseph portés par le vent.
        Seul à savoir que cette paix immobile et grasse mourrait bientôt, le Fleuve se réjouissait déjà. Retrouvant ses épaules et ses muscles de jeunesse, le vieux voyou s’engouffrait sous les arches du pont, les chaussait de glace, de branches d’arbres arrachées aux berges. Chien ivre, grognant, montrant les crocs blancs en écume de ses vagues, il revenait avec une force décuplée pour déchirer ses cadeaux. Et comme un chien saisi de rage, il mordait, mordillait, suçait jusqu’au sang les très anciennes colonnes en blocs de taille blancs.
 

12


        Joseph avait déjà construit dans sa vie des dizaines de barques, de meubles, de cabanons, de chariots, de maisons et même le toit d’une église. Il n’eut besoin que d’une heure pour assembler quelques planches et leur donner la forme d’un berceau. Mélodie arrangea la literie, y posa l’Enfant, le borda, s’éloigna, puis comme si elle avait été en train d’admirer un bouquet de fleurs soupira -"C’est beau."
        -"Pas assez" - grommela Joseph avant de sortir. Lui qui n’avait jamais prononcé ces mots-là ne s’en étonna même pas. Pas assez de quoi ? Ses besoins essentiels, faim, soif, sommeil, n’avaient jamais réclamé de supplément. Qui lui avait subitement donné cette fringale de démesure?
        Joseph ne chercha pas de réponse. Il était seul face au Fleuve ; de l’autre côté, sur le mont Turc, une lumière vacilla et le vent apporta un lointain hurlement de loup. Et dans la nuit, en éclats de neige, de glace et d’air rendu fou par le froid, se construisit nette et précise l’image de l’ouvrage qui l’attendait.
        Il se mit au travail tout de suite.
        Pierre avait eu raison; au bout de quatre siècles la sagesse du proverbe ne s’était pas émoussée. Son auteur devait bien connaître les hommes en général et les Azéens en particulier.
        En effet, trois jours plus tard, personne ne parlait plus des extravagances de l’Enfant. Des événements beaucoup plus importants occupèrent pendant quelque temps la population d’Az. Daré "la Bible" les consigna dans sa chronique, les classa en ordre établi selon une méthode statistique, dite du "double aveugle".
        Après avoir terminé ses cours, il s’installait au "Café des Lilas" où tous les soirs il avait rendez-vous avec son copain aveugle Brané. Tout en picolant, ils y disputaient une partie d’échecs que Brané gagnait chaque fois. Le talent de l’aveugle n’était pas seul en cause ; l’instituteur consacrait davantage de temps à écouter les conversations qu’à penser tactique. Victime de la science et de sa propre conscience, supportant mal l’alcool, il finissait régulièrement la soirée totalement ivre; c’est l’aveugle qui le raccompagnait chez lui. Et sans attendre d’être dessoûlé, sans même allumer la lumière, Daré chaussait ses lunettes noires et sortait au hasard de sa poche les notes prises au café.
        A l’en croire, les sujets qui passionnaient les Azéens au cours de ce mois de janvier étaient fort divers.
        "Après un match disputé contre l’équipe du mont Turc, "La lance rouge", club local de foot, s’était enfin qualifiée pour les huitièmes de finale de la Coupe du Président. Il y eut deux blessés légers sur le terrain, trois graves dans les tribunes. L’arbitre avait été tué dans le vestiaire à coups de couteau."
        L’instituteur l’avait souligné d’un trait hésitant: l’arbitre était d’origine azéoust. Les trublions maniant les lames, les Azéest. AZEOUST, AZEEST… en écrivant ces mots Daré tremblait de sa propre audace; depuis le décret présidentiel proclamant la Paix Eternelle, il était défendu de prononcer des inepties pareilles. Tous les citoyens, Oust, Est ou Mous étaient à jamais des Azéens tout court.
        "A onze heures du matin, on aurait vu le pope Slava sortir de la maison du maire déguisé en facteur."
        "Dans un discours télévisé de huit heures le Président avait annoncé un projet de changement constitutionnel: en cas d’incapacité d’assumer les charges du pouvoir il envisagerait la création d’une Présidence collégiale et tournante. Un représentant de chacune des nations constituantes, un élu de chaque ville, de chaque village ou de hameau, sans discrimination de religion ou de sexe, devrait être Président à tour de rôle pour une période qui restait à déterminer. "Le monde nous regarde, la démocratie totale est en marche"- avait conclu le Maréchal ."
        Daré avait collé en dessous des coupures de presse françaises volées au Centre Culturel de la Capitale: les commentaires de deux éminents philosophes faisant l’éloge de la sagesse présidentielle.
        "Le boxeur Matos, dont l’arrière-tante âgée de cent trois ans vivait encore à Az, venait de gagner le Gant d’or du Président."
        "Pierre avait pêché un silure de quatre-vingts kilos. Son estomac contenait une main de femme gantée dont l’annulaire portait une bague en or." Le journaliste qui l’avait interviewé pour une émission de télévision consacrée à la pêche avait fait un habile montage. Le visage rayonnant de Pierre et le superbe silure d’Az étaient comparés aux gueules renfrognées des marins bretons et à leurs minuscules sardines.
        "Le cinéma "Le Trente Février", ainsi nommé en honneur du jour de la naissance du Président, projetait "Ma bourse gauche est plus grosse que les tiennes", un film où l’on pouvait voir un Noir pourvu d’une verge de taille presque azéenne satisfaire, en une heure quarante, une demi- douzaine de donzelles blondes."
        "Mauvais présage! Une cigogne était revenue en janvier. Ous le coiffeur l’avait trouvée sur sa cheminée, morte de froid. Idiote, elle ne pouvait pas savoir qu’Ous était un inconditionnel du tout-électrique."
        "Le serrurier avait reçu par la poste un grand colis : les œuvres complètes de Proust traduites en chinois. Il ignorait tout de cette langue, mais espérait ainsi accroître ses performances sexuelles; le simple contact physique avec ces livres incitait au raffinement oriental."
        "Le boucher-poète venait de réussir un coup double: il était nommé secrétaire du Parti Unique de la ville et, pour la première fois, un de ses poèmes était publié dans un journal de la Capitale sous le pseudonyme de Pégase. Il souhaitait qu’ on l’appelle dorénavant camarade-Secrétaire Pégase.
        Joseph le charpentier était devenu complètement fou. Aidé par son ami Pierre, il transportait et entassait au bord du Fleuve des tonnes de bois. Des poutres et des planches en provenance du château et de la mine de sel abandonnée, des poteaux d’une ligne électrique désaffectée, de vieilles armoires, des lits, des tables, des portes, des fenêtres s’amoncelaient devant sa maison.
        Sa seule réponse: - "Pas assez" - ne pouvait satisfaire les rares curieux. Quant à son ami Pierre, avec son éventail de proverbes allant du banal: "Qui vivra verra" jusqu’à l’obscur "Les marches du ciel sont dallées de pas de pendus ", il n’était pas davantage explicite.
        Daré notait à la fin: si les activités de Joseph et de Pierre n’avaient suscité que peu d’intérêt parmi la population, il n’en était pas de même pour les autorités. Pour évaluer le degré de sa folie, de sa subversion ou de son hérésie, le maire, Pégase, le policier Zedran, et même le pope Slava s’étaient tous séparément présentés au domicile de Joseph. Ils avaient établi des rapports destinés à leurs instances supérieures; le maire pour le maire de la Capitale, Pégase pour le Comité Central, Zedran pour le Ministre de la Surveillance du Fleuve et des Cieux.
        A peu de détails près, leurs conclusions étaient semblables: le dérangement mental de Joseph ne menaçait pas pour l’instant le Dogme établi. Et si le charpentier arrivait au bout de son ouvrage (dont personne ne pouvait encore entrevoir le dessein final), celui-ci pourrait être utilisé plus tard aux fins d’attraction touristique.
        Le pope dénonça le péché d’orgueil du trublion au Bon Dieu. Par l’intermédiaire d’Ous le coiffeur qui avait justement, ce soir-là, rendez-vous avec la lune.
 

13


        L’Enfant, comme tous les autres enfants, dormait, tétait, mouillait ses couches, pleurait parfois. Rien, absolument rien, ne le distinguait des autres bébés de son âge. Sauf un détail : il n’avait toujours pas de prénom. Enfant, son nom n’était toujours et encore que l’Enfant. Joseph, préoccupé par son ouvrage, avait complètement oublié ses obligations civiques et Mélodie n’avait jamais ressenti le besoin de l’appeler autrement que "mon enfant".
        Il était l’enfant de la famille Coala. Coala, nom de ses ancêtres, des aïeux d’une origine fort compliquée d’ailleurs. Joseph: mi-azéest, mi-juif, Mélodie, issue d’une famille musulmane, mais seulement depuis cinq générations. Avant de se convertir, eux aussi avaient été azéens comme tout le monde. Azéest ou azéoust, peu importe. Tout cela était tellement loin. A cette époque-là, dans ce pays-là, on changeait de Dieu pour un morceau de pain, pour une parcelle de terre, pour sauver sa tête simplement. Musulmane ou pas, Mélodie se sentait azéenne à part entière. D’ailleurs, le Président lui-même n’avait-il pas dit que la Religion abolie, le Passé décomposé, l’Avenir programmé, ils étaient tous devenus frères. Tous sans exception: Azéest, Azéous, Azémous, Tziganes, Tsintsars, juifs et Valaques.
        En tout cas, les chromosomes enchevêtrés de l’Enfant n’empêchaient nullement son développement normal et le gros bébé ne pensait que bouffe et ballon comme tous les autres Azéens.
        Joseph avait terminé les fondations de son œuvre pour le deuxième anniversaire de l’Enfant: quatre pilotis hauts comme une maison de six étages plantés entre la berge nord et le milieu du fleuve. La comparaison avec six étages était énoncée par Pierre, qui avait beaucoup voyagé. Joseph, lui, sauf pour son mariage, n’avait jamais quitté Az et la bâtisse la plus élevée de son bled, la Maison de la Culture, n’en comptait que trois.
        Joseph avait depuis longtemps oublié ses griefs envers Mélodie. Quant à l’intrus, s’il n’arrivait toujours pas à l’aimer comme son propre enfant, il ressentait à son égard un mélange de sentiments bizarres impossibles à traduire en mots. Chaque fois qu’il pensait à l’Enfant il voyait une tresse de cheveux : une mèche blonde, douce comme les mots miel, ciel et amour, s’enroulant autour d’une autre rêche et grise. Le gris, couleur que Joseph n’aimait pas ; celle de la peur, de la haine et de la mort.
        L’Enfant avait les yeux bleus, une tignasse aux reflets de maïs mûri, toutes ses dents et un beau sourire. Et, chose étonnante pour un gosse qui s’était rendu célèbre par ses dons précoces, il ne parlait toujours pas. Pas un mot. A l’affût de ses désirs, Mélodie guettait ses expressions, son regard et ses sourires. Déjà robuste, sachant marcher depuis un an, il apportait son trépied cinq fois par jour pour une séance d’allaitement.
        Mélodie rappela à Joseph que l’Enfant aurait deux ans en ce jour de Noël: la coutume voulait que l’on fête l’anniversaire. Qu’on le fête bien: amis, copains, camarades, vin, raki, rôtis et rires en cascade. Joseph donna son accord.
 

14


        Pierre arriva le premier; son cabanon se trouvait à peine à une cinquantaine de mètres de la maison des Coala. Ses cadeaux : une belle carpe, trois brochets et un sac grouillant d’écrevisses. Il embrassa trois fois Mélodie sur les joues, salua Joseph et prit l’Enfant dans ses bras. Imitant maladroitement la voix du Maréchal, il déclara avec emphase: - "Tu seras sage comme cette carpe, fort comme deux brochets, bon membre du Parti solidaire de tes camarades, comme ces gentilles bestioles à carapace que nous allons déguster tout à l’heure."
        -"Pauvre con"- la Voix grave, venue de nulle part, claqua comme une gifle. Pierre reposa l’Enfant sur le lit, se retourna: Mélodie écaillait le poisson, Joseph s’affairait autour de la table. De toute façon ça ne pouvait pas être eux. Joseph jurait rarement, quant à Mélodie…
        L’Enfant le tira par la manche. -" C’est comme ça. Ça me prend parfois comme une envie de faire pipi ou caca. Mais ce n’est pas gênant, jamais personne ne m’entend."
        Sa voix frêle et zozotante était bien celle d’un gosse de deux ans, son visage l’innocence même. Puis, avec un sourire d’excuse, et prenant de nouveau cette Voix d’outre-tombe, il continua: - "Que sais-tu de la sagesse, de la force, de la solidarité? Sagesse de la carpe! Force du brochet ! Solidarité des écrevisses! Fallait-il que je vienne ici pour entendre des bêtises pareilles!"
        Pierre but au goulot une grande lampée de raki, s’assit et décida de ne plus rien dire de la soirée.
        Ous le coiffeur offrit à l’Enfant une corbeille tressée en mèches blondes de lune, tricotées avec des chutes précieuses de son ouvrage clandestin, un panier rempli de champignons, de fruits secs et de fleurs des champs, perlé de la rosée d’un autre printemps. Le boulanger avait décoré un gâteau des cerises d’une citation du Président: "… les enfants sont l’avenir de notre pays…". Le docteur Vadim s’était séparé d’une pièce rare de sa collection médicale, un clystère musical en étain, appareil magique, conçu pour couvrir les borborygmes dégoûtants par les premières mesures de la cantate n°14 en ut mineur de Bach. Les cadeaux du serrurier, du boucher-Pégase et de Daré "la Bible" faisaient preuve d’une aspiration à l’élévation spirituelle, commune à tous les Azéens. Le serrurier avait apporté ses gants de boxe qui autrefois avaient servi lors d’un championnat amateur perdu par K.O. au premier round. Coïncidence, hasard ou conséquence? Sa Proustomania érotique avait débuté deux jours plus tard, à son réveil à l’hôpital dans le service des traumatisés crâniens. Une jeune infirmière lui avait alors imprudemment prêté un exemplaire d’"Albertine disparue". Il avait dévoré le livre en deux nuits et transcrit en thermogravure les pages 179, 180 et 181 sur le cuir jaune de ses gants, des pages qui commencent par:
        "Léonie avait souhaité l’invention, et qui permettrait de faire éprouver au médecin, pour qu’il se rendît mieux compte, toutes les souffrances de son malade…". Pour sa part, le serrurier s’était alors rendu compte que jamais de sa vie il n’avait ressenti une pareille pulsion sexuelle. L’infirmière aussi.
        Fallait-il qu’il eût envie de faire plaisir à ses hôtes, pour sacrifier ces objets, porteurs d’une charge aphrodisiaque aussi puissante.
        Le boucher-poète Pégase s’était fendu de tous les invendus de son recueil de poèmes intitulé "Le Génie Géant du Fleuve d’Az", le Génie Géant étant évidemment le Président lui-même. Quant à Daré, il faisait don d’un ancien manuscrit trouvé dans les décombres du monastère des franciscains détruit pendant la dernière guerre. Il s’agissait d’une sorte d’almanach où, selon la traduction de Daré, on pouvait trouver aussi bien des recettes de cuisine ou d’alchimie que des conseils médicaux, le projet d’une tour mobile dessinée par un certain Léonard et la description des rigueurs du terrible hiver de 1672.
        Aucun des convives ne s’intéressa à l’art d’accommoder les écureuils, les renards et les ours, pas plus qu’au procédé de transformation de la boue en or ou à la réanimation des noyés par flagellation avec des serpents vivants. Seuls Joseph et l’Enfant se penchèrent longuement sur les dessins arachnéens de Léonard. Le charpentier grommela : "Pas assez" et l’Enfant s’adressa pour la première fois à son père: -"C’est beau. Mais je ne veux pas de ces roues. Je ne veux pas partir. Je suis bien ici."
 

15


        On fêta les premières paroles de l’Enfant. On arrosa l’événement comme seuls les Azéens savent le faire. Les bouteilles vides d’eau-de-vie de mûre blanche, de prune, de genièvre, de raki aux herbes amères, les bonbonnes de vin s’alignaient sur les rebords des fenêtres givrées. Les récipients verts, bleus, blancs, les flasques plates et ventrues, au cou tordu gravé de signes biscornus, autant de sentinelles dressées contre les mauvais esprits pour protéger cette chambre enfumée, gorgée d’amitié, d’amour et de vapeurs d’alcool.
        Dehors, la neige recouvrait la cour, les toits, la berge proche, étouffant le bruit des conversations, les rires, le chant ivre du serrurier. La pleine lune se pencha sur le clocher de l’église; il faisait froid et le temple était vide. Décoiffée, elle quittera le ciel d’Az. Sur l’autre rive, un loup hurlait à la mort.
        A la mort? On ne sait pas pourquoi un loup hurle, on ne connaît pas davantage ce qui pousse un imbécile à babiller, mais c’est Pégase, auréolé de son autorité de poète, qui l’avait qualifié ainsi. Il s’était déjà servi de cette métaphore dans un poème didactique: "Le Génie Géant et les loups".
        Les invités des Coala avaient bien mangé, beaucoup bu et avaient toutes les raisons de se croire heureux. Pourtant, un véritable Azéen porte toujours en lui un grain de malheur qui l’empêche de jouir d’une totale béatitude. Le climat, les vents fous, une histoire sanglante, l’abus d’alcools trop fermentés? Beaucoup de scientifiques avaient déjà tenté d’expliquer le caractère ombrageux et parfois si gai des habitants de ces contrées. Des études érudites, que personne ne lisait, encombraient les bibliothèques. Des romans, des nouvelles, des poèmes avaient décrit ce mal chronique qui rongeait l’âme azéenne. Et la vie là-bas continuait aujourd’hui comme il y a mille ans.
        On pouvait s’y aimer plus fort que nulle part au monde, et s’entre-tuer une heure plus tard pour un mot, pour un geste, à cause d’une très ancienne rancune. On y chantait des mélodies désespérées quand, saisis d’une joie sauvage, les hommes ivres cassaient les verres, s’automutilaient avec leurs éclats ou tiraient des coups de feu en l’air.
        Les amis des Coala ne faisaient pas exception. Au plus fort de la fête, le serrurier chantait une mélopée triste à fendre l’âme d’un notaire cocu. Son bras droit posé sur l’épaule d’Ous, sa main gauche soulignait la profondeur de son chagrin. Subitement, il s’arrêta de chanter, se leva, et sans que personne puisse établir un rapport entre sa chanson et son geste, il se mit à parler.
        -"Schmoutz, mon nom est Schmoutz, pas le Serrurier… j’emmerde la serrure, j’emmerde toutes les serrures, d’ailleurs dans notre société on ne devrait même plus en fabriquer, nous sommes tous frères et entre frères on ne se vole pas, c’est le Président qui l’a dit et Proust serait d’accord… nous sommes des Schmoutz depuis toujours, un nom bien de chez nous, des vrais Azéens de père en fils, des Azéens qui se sont battus pour ce pays, qui se sont battus contre les Turcs, les Autrichiens… contre les Allemands, qui se battront encore, s’il le faut, contre le monde entier, des vrais Azéens, oui, mais d’abord des Azéest! Alors j’aimerais savoir, coiffeur, pourquoi tu t’appelles Ous? Affiches-tu ainsi ton séparatisme azéous ? Réponds!"
        Ous haussa les épaules, fouilla dans sa corbeille lunaire, en ressortit un champignon de forme curieuse, le mit sous le nez de Schmoutz.
        -"Phallus impudicus" ou en français "Phallus puant" …chez nous, plus connu sous le nom de "Nique ta mère"…
        Il n’eut pas le temps de terminer sa démonstration mycologique que Schmoutz lui fracassait une bouteille sur le crâne.
        La bagarre fut brève et confuse. Le docteur Vadim et Joseph tentèrent de les séparer ; ils y gagnèrent quelques ecchymoses. Mélodie pleurait, Pierre riait, Pégase récitait un de ses poèmes où il était question de guerre fratricide et Daré, effaré par la bêtise de ses amis, fit pour la première fois depuis longtemps un signe de croix sans se cacher. Et personne n’entendit la Voix qui déclara, gourmande, qu’enfin il y avait un espoir que quelque chose se passe dans ce pays de morts-nés.
        Personne n’entendit non plus les hurlements des loups et leur trot léger sur le ventre du Fleuve corseté de glace.
        La fête et la bagarre finies, les amis des Coala partis depuis longtemps, la horde de loups envahit le bourg. Joseph et Mélodie dormaient. Ni les meuglements des vaches affolées, ni les hennissements des chevaux, les aboiements ou quelques rares coups de feu ne purent les réveiller.
        Le lendemain, à l’aube, Mélodie chercha l’Enfant. Elle fit le tour de la maison, ouvrit grande la porte donnant sur la cour. Sous le mûrier, encerclé par une dizaine de loups, l’Enfant nu était assis à même la neige. Il tenait dans ses bras un agneau égorgé, une poupée ensanglantée.
        Au premier cri de Mélodie les bêtes sauvages levèrent le siège.
        De cet exploit de l’Enfant et de sa mère il n’y eut aucun écho dans le bourg. Seul Ous, le coiffeur, en fit un rapport consciencieux à la lune et envoya le double aux prêtres des trois religions d’Az et alentours. Daré le nota dans son Journal comme un simple fait divers.
        La neige fondait sous la langue d’une brise tiède ; le Fleuve libéré des glaces, gonflé par les affluents du nord, roulait ses flots, sa boue et ses épaules de plomb. Joseph avec son ami Pierre s’attela avec une énergie printanière à son ouvrage.
 

16


        C’est au moment du recensement annuel de la population qu’on s’aperçut enfin que l’Enfant n’était pas encore enregistré dans les livres de la mairie. Le maire Goloub convoqua les Coala, les admonesta, ouvrit les listes de prénoms suggérés et s’enquit de la nationalité sous laquelle il fallait inscrire l’enfant. Azéous, azémous, azéest, tzigane, juif, valaque ou azéen tout court.
        N’ayant sur la question aucune opinion Joseph laissa faire Mélodie. Elle opta sagement pour une appartenance azéenne, sorte de supranationalité chaudement recommandée par le Président lui-même. A l’en croire, elle devait remplacer toutes les autres dans un avenir proche. Alors, les Az, Oust, Est et Mous, leurs anciennes querelles, guerres et massacres oubliés, s’aimeraient d’amour tendre sous un ciel enfin redevenu bleu.
        Quant au prénom, après avoir hésité longtemps, Mélodie demanda timidement si Angel pouvait en être un possible.
        Goloub consulta ses listes: ce nom-là n’était pas prévu, mais pas formellement interdit non plus. Tout en louchant dans le corsage de Mélodie, Goloub donna son accord. Non sans avoir pris ses précautions; il gribouilla le nom de telle manière qu’on puisse aussi bien lire Untel, Engel ou Ancel. Le vieux renard avait raison de se méfier du zèle du Contrôleur des Noms. Dans ce pays-là, en ce temps-là, un nom mal choisi pouvait être considéré comme une provocation politique. Goloub lui-même, affublé du prénom du dernier roi azéen par un parrain distrait, ignare ou inconscient, n’avait pu réussir sa carrière qu’en donnant de multiples preuves de sa fidélité au Dogme.
        Angel grandissait normalement. N’ayant pas été enregistré jusqu’à l’âge de trois ans, il avait échappé grâce à cette semi-clandestinité au programme scientifique pour la Croissance de la Race. Il ne se plaignait guère d’avoir une demi-tête de moins que ses camarades. Le basket ne l’attirait pas, pas plus que le foot, la boxe, les billes ou n’importe quel autre jeu d’enfant et ses amis admettaient très bien son refus poli de participer à leurs occupations. Par contre, ils le sollicitaient souvent pour arbitrer leurs différends.
        La Voix devait être pour quelque chose dans ce comportement inhabituel pour un gosse de son âge. Même quand elle ne proférait pas de grossièretés sentencieuses, la Voix était omniprésente dans le corps d’Angel. Sang sonore, lave tiédie, ruisseau de bruissements, de soupirs, de rots et de pets, elle coulait dans les veines d’Angel, résonnait dans son crâne, chutait en cascade le long de sa colonne vertébrale, se cabrait dans son ventre et dans sa poitrine en douloureuse colique. La Voix était son jumeau immatériel, son père intérieur, une tumeur constituée de sons sauvages.
        La Voix s’exprimait le plus souvent dans la langue azém-ou-este, langue parlée par les trois nations du pays avec des différences minimes. Elle y puisait surtout son répertoire de jurons d’une grossièreté introuvable dans d’autres idiomes. Car par vanité ou simple distraction, il lui arrivait aussi de soliloquer en vieux slavon, hindi, latin, cingalais, patchoun ou dialecte pygmée. Angel considérait alors que le contenu du discours ne le concernait pas et il se laissait bercer par sa mélodie.
        La Voix n’interdisait explicitement à Angel aucun sport mais ses ricanements sardoniques lui ôtaient toute envie d’y participer. Même les échecs, seul jeu pratiqué, magistralement d’ailleurs, par l’Enfant, n’étaient pas prisés par la Voix. Elle commentait ironiquement ses coups, donnait des conseils totalement idiots et ponctuait ses victoires de pets retentissants.
        A cause d’Elle Angel avait aussi échappé à une scolarité normale. Tout avait bien commencé pourtant. Un matin froid devant l’entrée de l’école, Mélodie l’avait poussé au premier rang, de propre vêtu, bien peigné et raie impeccable. Daré, qui cumulait les fonctions de directeur, d’instituteur et de planton, en fit tout de suite son chouchou. Il appréciait la beauté, l’intelligence et surtout la modestie de l’Enfant, lui promettant un avenir brillant. Angel fut même admis dans les rangs des "Enpourprés", "ENfance POUR le PRESident", organisation politique de la Jeunesse présidentielle. C’est au cours d’une de leurs réunions que le scandale arriva. Daré était en train d’exposer un des épisodes de l’histoire récente, la fameuse soixante-quatrième offensive des Ennemis contre le quartier général du Maréchal-Président à Vie, situé alors dans les monts Bleus, de l’autre côté du Fleuve. Parvenu dans son récit au moment où le Président blessé était sauvé par son fidèle chien Luxe, retentit, jaillissant de la bouche d’Angel: "Mon cul, ce n’est pas comme ça que ça c’est passé"- La classe se figea d’horreur devant le sacrilège, Daré fit semblant de n’avoir rien entendu et continua son cours.
        L’Enfant était le premier embêté mais habitué aux extravagances de la Voix, il ne songea pas un instant que l’affaire aurait des suites. Elle prit pourtant les proportions d’un complot contre l’Etat.
        Daré avait bien tenté de minimiser l’incident, mais le fils du maire Goloub le rapporta à son père. Résultat : commission d’enquête, interrogatoire de Joseph et Mélodie au commissariat, blâme pour Daré et expulsion d’Angel aussi bien de l’école que des "Enpourprés".
        Un mois plus tard Daré se présenta chez les Coala, s’excusa pour leurs ennuis, dont il se sentait en partie responsable, et proposa de donner à Angel des cours particuliers. En cachette bien entendu. Il ne s’offusqua même pas lorsqu’une grosse voix lui répondit qu’ici on n’avait nul besoin d’un ignare de sa sorte.
        Ainsi, l’éducation de l’Enfant se fit par les sarcasmes de la Voix, la tendresse de Mélodie, les rudoiements de Joseph, la sagesse de Pierre et l’immense amour du Fleuve.
 

17


        En ce temps-là, dans ce pays-là, la lecture était fortement recommandée. Pas n’importe laquelle, bien entendu. Les œuvres du Président et celles des philosophes qui l’avaient inspiré étaient imprimées par millions d’exemplaires. Même si on ne les lisait pas il était bien vu d’en posséder quelques volumes, de les exposer dans le salon, dans la salle à manger, à son chevet ou carrément derrière la fenêtre. Les jours de fête, les gens se promenaient dans la rue, un de ces livres reliés en cuir rouge à la main. Un touriste anglais qui, comme beaucoup d’autres en mal d’exotisme à cette époque, parcourait ce pays, avait noté dans son journal : "- Le pays est beau. Les femmes aussi. Les hommes, ivres de smog qui leur teinte de gris le visage, le regard, les gestes et les vêtements, promènent des livres à la place de chiens. Oui, des livres de couleur vive qu’ils échangent, caressent, complimentent pour la beauté de leur pelage…"
        Mis à part ces ouvrages fort instructifs il y en avait d’autres. Les belles-lettres existaient, prospéraient même, grâce aux écuries d’écrivains qui glorifiaient le Dogme et le Génie du Maréchal. La censure, telle qu’on la pratique ailleurs, n’existait pas. C’était une affaire de conscience pour chacun. A condition de ne pas médire du Président, du Parti, de l’Armée ou de l’Unité du pays d’Az on pouvait écrire n’importe quoi et n’importe comment. Evidemment, si l’auteur choisissait de se réfugier dans un langage abscons et de traiter de sujets dépourvus d’intérêt général il avait moins de chance d’être publié et d’obtenir les avantages matériels distribués par le Syndicat des écrivains. Pégase, le boucher-poète, avait tout compris. Son œuvre poétique lui avait déjà fait gagner diverses récompenses : un appartement de trois pièces, plusieurs séjours dans les stations balnéaires sur la mer d’Az et même un voyage à l’étranger, à Petropavlovsk plus précisément, pour participer à un congrès de poésie moderne.
        La Voix s’abstenait de donner à Angel des conseils de lecture. L’enfant en avait le goût, la passion même, et les capacités d’un surdoué. Il avait appris à lire tout seul à l’âge de quatre ans en déchiffrant les pages de "La Lutte", quotidien du Parti distribué gratuitement tous les matins en trois exemplaires par foyer. En accompagnant sa mère qui faisait deux fois par semaine le ménage chez le maire Goloub, l’enfant avait dévoré toute la bibliothèque, composée de la Pensée Totale du Président. Puis, une fois l’œuvre complète de Pégase assimilée, la collection proustienne du serrurier parcourue d’un œil distrait, l’Almanach agricole de Pierre dévoré comme un roman, une vieille édition jaunie, couverte de taches de graisse, de "Jack l’Eventreur" trouvée chez Ous, lue avec passion, et les livres médicaux du docteur Vadim étudiés, il pensa qu’il avait pris connaissance de tout ce que le monde avait créé dans le domaine de la littérature. Et il commença à s’ennuyer.
        La Voix lui chuchota alors de se rendre en cachette dans la soupente de la maison de Daré.
 

18


        Ces combles-là n’avaient rien à voir avec ceux qu’Angel connaissait déjà. Chez Vadim, une odeur putride provenait de taches brunes sur le sol et des instruments servant pour les dissections anatomiques. Ous passait son temps libre dans son grenier en tissant des toiles d’araignée avec des cheveux de lune. Il y en avait partout et de toutes dimensions. La plus grande, celle qui couvrait entièrement le mur ouest, celle qui brillait dans l’obscurité comme un nuage aiguisé par le vent du nord, avait certainement atteint la perfection dans ses formes rondes et angulaires à la fois; deux araignées s’y étaient installées.
        Le serrurier avait rempli sa soupente de volumes de Proust usagés, rangés par ordre alphabétique.
        Ici, chez Daré, sur les parois d’une blancheur éclatante et sur le sol en planches vernies il n’y avait nulle trace de poussière. Le faisceau de lumière provenant d’une petite lucarne éclairait un autel sur lequel trônait un gros livre ouvert. Autour, les portraits en couleurs d’hommes émaciés et barbus étaient exposés, comme l’étaient les photos du Président et de ses ministres dans les vitrines de tous les commerces de la ville les jours de fête, et dans la boucherie de Pégase en permanence.
        Angel s’en approcha, renifla une fumée à l’odeur âcre qui flottait au-dessus de l’autel. La Voix éternua : - " Je déteste. Je crois que je suis devenu allergique à l’encens. C’est pour cela que je ne vais plus dans les églises. Si en plus de nos jours les gens brûlent ces saletés chez eux en cachette… "- gronda-t-elle . -"Peu importe, je patienterai pendant que tu liras".
        Angel se pencha sur la page ouverte.
        -"Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était…"
        "Non, il faut lire depuis le début. Ce sera plus amusant pour toi. Puis le type qui a écrit cela, Jean est son nom je crois, était un tendre et un passionné à la fois. Rien de pire comme mélange. Aussi, en vérité, au commencement était le Rire, mais il ne pouvait pas le savoir. Personne ne devait savoir que vous êtes tous les sujets d’une plaisanterie cosmique… Son Maître, aussi, était un tendre et lui non plus n’avait pas le sens de l’humour… Un naïf tendre… Le pauvre…"
        Pour la première fois, Angel crut discerner des intonations affectueuses dans la Voix. Il obéit, referma le livre, le rouvrit à la première page.
        -"Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La terre était absolu chaos ; ténèbres sur la face de l’abîme; mais l’Esprit de Dieu frémissait sur la face des eaux…"
        Angel avait heureusement un don de concentration exceptionnel: la Voix commentait, gloussait, glosait, s’indignait, ricanait, s’impatientait de la lenteur d’Angel. Elle corrigeait, affirmait, jurait: elle n’était pour rien dans cette histoire de l’arbre de la science du bien et du mal… il n’y a pas de bien et de mal… ce ne sont que des inventions hypocrites des hommes… il n’existe que les actes du plaisir… le plaisir, seul bien de l’homme… plaisir qu’on donne… qu’on ressent, qu’on se donne… plaisir : sensation d’absolu, plaisir : vibration de la chair cosmique, plaisir: apothéose d’égoïsme, plaisir: instant où l’homme, la bête, le végétal et le vent s’approchent du divin… "
        -"La Voix est parfois vraiment insupportable. Serait-elle devenue gâteuse ?" - se demanda Angel. Il l’imaginait en lutin farceur, allongée quelque part dans son ventre, les jambes croisées, la tête calée sur ses mains, adossée confortablement contre sa colonne vertébrale. Quel plaisir trouvait-elle à proférer de pareilles idioties? Angel referma le livre en se promettant de le terminer un autre jour.
        L’instituteur Daré dit "la Bible" entra justement à ce moment. Il fit jurer à Angel de ne raconter à personne ce qu’il venait de voir. Et il lui offrit un bonbon.
 

19


        Pour le septième anniversaire d’Angel, l’ouvrage de Joseph commençait à prendre forme. Une tour haute de trente mètres, large de huit, dominait le Fleuve. Construction fragile, elle semblait danser avec le vent. Ceinte d’escaliers extérieurs en serpentin, les paliers agrémentés de figurines et de gargouilles à têtes d’animaux et de poissons. Une clôture en fil de fer barbelé en interdisait l’accès et pour assurer réellement l’inviolabilité du lieu, Pierre avait accroché des pancartes aux quatre points cardinaux : "Nous travaillons pour le Parti et le Président. Ils vous demandent de ne pas gêner notre effort. Merci."
        Pégase en fit le reproche: il ne fallait pas abuser du nom du Président. Puis, devant ses arguments, il s’inclina; l’efficacité de cette interdiction polie était la preuve même de l’autodiscipline et du dévouement populaires. L’évocation du Parti et du Président défendait la tour mieux qu’un champ de mines.
        Pour le remercier de sa compréhension Pierre suggéra à Joseph d’inviter Pégase à visiter la tour.
        Le boucher-poète-camarade-secrétaire Pégase n’était pas un homme courageux, il souffrait de vertiges, ne savait pas nager, mais il n’osa pas décliner cette offre.
        Une fois gravies les trois cent quatre-vingts marches qui menaient au sommet, il soupira avec soulagement. Il avait l’impression d’avoir échappé aux mille morsures de ces bêtes grimaçantes qui jalonnaient l’ascension. Il se demandait aussi pourquoi certaines gueules de ces silures, carpes ou brochets avaient dans leur rictus quelque chose qui lui était familier.
        Le sommet de la tour était encore en plein chantier. Il enjamba des amoncellements de poutres, de planches, de verroteries de toutes sortes et se pencha au-dessus de l’abîme.
        Il n’y avait pas la moindre risée sur la surface du Fleuve et pourtant, ici, un vent fort affola sa crinière de poète. Pour la première fois de sa vie il reçut le baiser d’un frère dans la violence du vent. Il ressentit aussi de la reconnaissance envers les deux hommes sales et incultes qui lui avaient permis de découvrir ce paysage insoupçonné.
        Au lever du soleil la pleine d’Az se dévoilait. Les langues de brume grise s’accrochaient aux bosquets, au toit de l’église, aux berges du Fleuve et, loin sur l’autre rive, aux contreforts du mont Turc. Les couleurs vives, vertes, jaunes, bleues surgissaient, scintillaient, chantaient la rosée, elles existaient enfin.
        Les paysans sortaient leurs carrioles miraculeusement bariolées comme autrefois. Comme avant. Avant la guerre. Au temps où les parents de Pégase possédaient les mêmes chars gais. Avant qu’ils ne périssent sous les couteaux des Azéoust, avant qu’ils ne flottent le ventre en l’air dans le Fleuve… Ses parents azéest… tués par les Azéoustes…
        Le soleil avait atteint la hauteur du clocher lorsque les chevaux se vêtirent de robes de fête et le carillon de six heures fit envoler les pigeons aux ailes d’or. Pégase se redressa: ce pays enfin colorié comme dans ses manuels scolaires, ce Fleuve qu’il détestait mais si beau vu de loin, ces hommes, ces chevaux, ces pigeons, cette cloche de l’église… tout cela était son bien le plus précieux. C’était à lui de les apprivoiser, séduire, conquérir, soudoyer s’il le fallait. Il crut entendre le vent lui apporter le cri venant de ce fonds du labeur et de toutes ces couleurs inconnues jusqu’à ce jour: le cri "Pégase Président !"
        Joseph et Pierre ne se doutaient pas des problèmes métaphysiques du poète-boucher. Ils l’accompagnèrent vers la sortie et ne remarquèrent même pas son sourire et le clin d’œil adressé à la gargouille en bois, en forme de brochet, à la gueule de Président.
        Une fois chez lui, Pégase se précipita sur son étal, déblaya les restes sanglants d’un mouton, composa d’un trait l’"Ode à la Couleur". Puis, avec regret, la rangea dans un tiroir parmi ses coutelas. Le temps n’était pas encore venu pour une œuvre aussi novatrice.
        Par contre, il en était certain: le Président allait bientôt mourir. Parmi tous ces petits présidents qui allaient lui succéder, lui, Pégase, avait sa chance. Et l’"Ode à la Couleur" serait, alors, la bienvenue. Fallait-il encore qu’il la peaufine, qu’il lui donne son impact azéest, qu’il la dédie à ses parents assassinés. Mû par d’anciens réflexes, il songea un instant à dénoncer les deux farfelus pour outrage à chef d’Etat. Il renonça. Cette magnanimité, aussi, pourrait servir plus tard.
 

20


        Les Coala ne donnèrent pas de fête pour l’anniversaire d’Angel cette année-là. Ils n’étaient pas les seuls à se priver ainsi de la présence de leurs amis. A Az et à travers tout le pays on différait les mariages, on annulait les festivités ou les compétitions sportives. On retardait même les enterrements; toute évocation de la mort était devenue indécente.
        Les bruits concernant la maladie du Président se confirmaient. La presse, la radio et la télévision se mirent à donner des communiqués biquotidiens. Les professeurs de la Faculté de Médecine aux mines lugubres se succédaient pour commenter l’évolution du mal, expliquer les prouesses techniques et thérapeutiques accomplies sur le corps auguste.
        Des millions de lettres, de télégrammes souhaitant un prompt rétablissement, des tonnes de fleurs, des lilas surtout, arrivaient tous les jours à l’hôpital de la Capitale. Les prêtres de toutes les religions priaient leurs Dieux respectifs et le peuple retrouvait le chemin des temples.
        Même la Voix semblait contrariée par ces nouvelles alarmistes. Habitué à ses sautes d’humeur et à sa grossièreté, Angel ne faisait plus attention ni aux commentaires acides distillés pendant le journal télévisé, ni à son parti pris: "Tous les médecins sont des cons". Et surtout il n’arrivait pas à comprendre pourquoi elle ponctuait chaque fin de communiqué d’un: "-Trop tôt, c’est trop tôt… et trop tard à la fois…"- sentence suivie d’un soupir lourd de sous-entendus.
        Puis, le soir où le Doyen de la Faculté de Médecine annonça qu’il fallait se préparer au pire, la Voix hurla -"Merde, il ne vont pas me faire ça " - et elle disparut.
        Chaque être est habité par des bruits divers auxquels il ne fait jamais attention. Du moins tant que tout fonctionne normalement. Le cœur, les poumons, les intestins ; chaque organe participe à sa manière à la cacophonie de la vie. Et lorsqu’un étrange silence se fit dans le corps d’Angel, il crut d’abord qu’il était en train de mourir. La Voix disparue, il découvrit tous ces sons recouverts jusqu’à ce jour par la présence bruyante de son Père Intérieur. L’horloge de son cœur lui fit peur, sa respiration avait la force d’un cyclone, ses boyaux ondulaient avec des borborygmes dégoûtants.
        Une nuit, lové dans son lit, guettant l’instant fatal où cette pendule incrustée dans sa poitrine s’arrêterait, cherchant aussi à se rassurer, il caressa le seul endroit silencieux de son corps. Un torrent de sang chaud afflua alors dans son sexe, l’enfla, le dressa, le raidit. Et le plaisir explosa.
        Trois jours plus tard, pendant le journal télévisé, il se rendit compte que la Voix était revenue. Le tapage de tous ses organes réduit au silence, son corps envahi de nouveau par un bruissement familier; Angel se sentit en sécurité. Au moment où un type en blouse blanche, rayonnant de bonheur, déclara que grâce aux efforts de toutes les équipes médicales le Président allait mieux, Mélodie tapa dans ses mains, Joseph marmonna un "merci" sincère et la Voix gloussa.
        -"Il était temps que j’agisse… je m’attendais à tout avec des minables pareils… c’était trop tôt… tu comprends… trop tôt… je suis revenu pour une nouvelle expérience sur des bases neuves… ce pays m’avait passionné… tant de haine… tant d’amour à la fois… et quelle histoire… que de sang, que de sang… quelles femmes aussi… je ne parle même pas de ce délicieux alcool de prune…"
        Son débit, ses hésitations, ses lenteurs, les incursions de quelques mots allemands: Angel se demanda si à la Capitale la Voix n’avait pas abusé du breuvage national.
        Elle fit semblant de n’avoir rien entendu, continua. -"Je voulais voir, une fois de plus, jusqu’où les humains peuvent aller dans l’absurde. Absurdistan… voilà un pays dont je rêvais… Ici, toutes les conditions étaient réunies pour un beau jeu de l’Absurde… il était trop tôt… les appétits de pouvoir pas encore assez aiguisés, les haines toujours entravées, les hommes devenus trop mous après des décennies de Grands Mensonges… Encore quelques mois et on verra de quoi seront capables tes amis…"
        -"Mais, ce n’est pas bien…"-osa protester Angel. -"Il vont se battre… j’ai entendu Schmoutz dire du mal de Joseph parce qu’il est juif, d’Ous à cause de son nom azéoust, et il a traité maman de sale Mous… Mous, te rends-tu compte… il n’a même pas dit sale Azémous. Et Pégase aussi, il me regarde d’un drôle d’air depuis qu’il est monté sur la tour…"
        Subitement solennelle, la Voix l’interrompit:
        -"Il est écrit que l’homme fut créé à l’image de son Dieu. Je n’en suis pas certain et je m’en fous. Je ne me suis jamais occupé des broutilles d’intendance. De toute façon l’Ecriture, c’est le Plaisir fait en chair de mensonge. Et le Dieu, du moins tel qu’on l’évoque à tout bout de champ, est un alibi commode pour tous les méfaits de l’homme. Moi-même, qui suis-je à ton avis? Que penseront de moi les autres, tous ces autres auxquels tu tiens tant? Qui suis-je, le Démon ou ton Père Intérieur? C’est à chacun de choisir selon ses goûts. Ecoute-moi bien: le plaisir ressenti par un assassin est plus grand que celui procuré par une action de bien. La jouissance d’un meurtrier pendant son acte n’a rien de comparable avec celle d’une dame patronnesse. La vue du sang qui gicle, les supplications et les râles de la victime procurent à l’assassin des sensations aussi fortes qu’une éjaculation bien préparée. As-tu déjà vu quelqu’un qui après avoir nourri un affamé, soigné un malade ou sauvé un noyé, se mette à frémir pendant que son regard fou prend l’univers entier à témoin de sa joie? C’est ainsi, depuis que le monde existe, depuis Caïn, selon ce livre bien simplificateur que tu viens de parcourir. As-tu vu l’égorgeur et l’égorgé? As-tu tué? As-tu caressé un chat, un chien, un enfant en mal d’amour? As-tu ressenti l’amour, vu la mort de près, as-tu pesé la différence…?
        Se rendit-elle enfin compte de l’âge de son interlocuteur? Voulut-elle épargner son innocence d’enfant? Rien n’est moins sûr. La Voix arrêta son sinistre monologue et ajouta d’un ton moqueur : -"Pour toi aussi c’était trop tôt. Je ne sais pourquoi je parle à un branleur qui n’a même pas treize ans."
 

21


        Le lendemain, samedi, encore troublé par le discours de la Voix, Angel accompagna Mélodie chez le maire Goloub. Pendant que sa mère faisait le ménage au rez-de-chaussée, il monta à l’étage avec l’espoir de trouver un nouveau livre dans la bibliothèque. Espoir vite déçu : mis à part une étude sur la politique économique de la République Populaire de Cuba, il ne dénicha rien. L’obscurité du salon, les meubles recouverts de velours gris, imprégnés d’odeurs de tabac et d’eau-de-vie, et surtout ce silence de la Voix, qui regrettait peut-être ses extravagances de la veille; Angel ressentit douloureusement sa solitude. Il chercha la cuisine où Aube, la femme du maire, préparait le déjeuner.-"Rousse, lisse et ronde comme une aube sur le Fleuve" - songea Angel et sans penser à mal, naturellement comme lorsqu’il cueillait les pépites d’un soleil naissant dans l’eau de la rivière, il caressa son bras.
        Il réclama un verre d’eau. Elle lui servit du raki. Il le but d’un trait, la Voix ronronna de plaisir. Angel s’assit. Aube, précédée d’un parfum français alourdi par la sueur et les émanations d’ail et de rôti de porc, s’approcha. Elle s’enquit de son âge, posa la main sur sa tête, puis ses doigts glissèrent sur son cou, sa poitrine, sur son ventre.
        -"Mon Dieu…"- dit-elle en découvrant le sexe d’Angel. Avec des gestes précipités, Aube retroussa sa robe, fit tomber Angel sur le sol, le chevaucha.
        -"Mon Dieu!… je te l’avais bien dit…"-ricana la Voix enfin réveillée. Angel ne fit pas attention. Pour une fois qu’il participait à un jeu qui n’était pas méprisé par son Père Intérieur! Et si Aube ne s’était pas agitée de la sorte, si elle ne s’était pas crue obligée de commenter les dimensions inouïes de sa verge en proférant des obscénités pires que celles de la Voix, Angel aurait pu trouver ce jeu amusant. Plus: plaisant.
        Frisant la crise de nerfs, déclarant à haute voix que de sa vie elle n’avait jamais joui autant de fois, Aube, lectrice assidue des journaux pornographiques achetés en cachette par son mari, décida qu’il fallait la finir à la française. Elle se déplaça et le visage d’Angel se trouva recouvert de sa jupe, le nez enfoui dans un buisson roux. Ne connaissant pas les règles de ce nouveau jeu, attendant les instructions, il se contenta de caresser les fesses musclées de la femme. C’est la Voix qui le délivra par un sonore -"Merde, fais quelque chose. On étouffe, ici!"
        Aube se releva, le rassura: vu son jeune âge, il ne pouvait pas tout savoir. Elle lui offrit les meilleurs morceaux du rôti, le gava de gâteau aux noix, lui reproposa du raki. Et ne réalisa toute la puissance de l’Enfant que lorsque celui-ci lui demanda:- "Aube, regarde. Je ne peux sortir comme ça. Que dois-je faire?" - Une bosse d’importance gonflait encore le pantalon d’Angel.
        Mélodie avait terminé son travail et après lui avoir demandé s’il n’avait pas ennuyé la dame, elle le ramena à la maison.
 

22


        Aube ne put se taire. Une heure plus tard elle téléphona la bonne nouvelle à sa meilleure copine, qui habitait la Capitale. Celle-ci, mariée à un triste cadre du Parti, privée depuis longtemps de jeux aussi amusants, la répercuta à ses amies proches et avertit d’urgence sa sœur Ana, veuve, vilaine et sèche, résidant à Az.
        De sœur à cousine, de cousine à copine et jusqu’à la téléphoniste du bureau de Poste qui n’avait ni cousine, ni copine, mais écoutait toutes les conversations, le bruit se propagea: il existait à Az une verge énorme, infatigable, indébandable, un sexe de rêve, fondu