éloge du mensonge
(mais, qu'est-ce que le mensonge?)

Texte écrit sur demande
et lu en public par la Compagnie Athéca de Grenoble le 8 juin 1991
dans le cadre de « Théâtre en chantier »,
lectures de Théâtre à venir Ici et Ailleurs.

Moi d'abord je m'raconte des histoires dans mon cagibi sous l'escalier. Des trucs en noir et blanc. Juste un homme et une femme. L'homme n'a plus d'regard, la femme n'a plus d'voix et plus d'jambes. Il cause pour elle, il marche pour elle, elle zieute pour lui. Y se touchent les mains de temps en temps surtout la nuit. Ça leur suffit.

Noir et blanc dans ma tête. Juste un homme et une femme dans mes histoires. Y se perdent, y se retrouvent, y sont pas toujours ensemble. Y sont ni jeunes ni vieux ni beaux ni laids ni grands ni petits. Y zont même pas de visage, y zont même pas de sexe. Rien que des paupières, des lèvres, des doigts. Des doigts partout.

Sa voix à lui, ses yeux à elle, ses pas à lui, ses mains à elle, sur moi, toujours. En moi, toujours.

Y partent, y reviennent dans la nuit de ma tête et dans la nuit du cagibi. Y font la fête, ma tête éclate, je ris et ça fait du bruit dans ma poitrine.

Moi d'abord TIC-TAC-TIC-TAC j'ai un réveil dans la poitrine. Un gros réveil avec deux courtes pattes, un nez rond et douze petits zieux ronds et noirs. C'est perfide un gros réveil ça se dérègle pour un oui pour un non ça fait TIC-TAC-TICC-ATICATIC…TAC-TACATACCC-TIC-TAC-TAAAAC ça vous paralyse ça vous zétouffe ça fait semblant d'être bien et ça vous claque entre les côtes comme ça. Le gros réveil faut le manipuler avec précaution faut le dorloter faut l'emmailloter pour pas que ça prenne froid. L'homme et la femme c'est pareil. La femme a compris quand elle a vu le gros réveil posé par terre, elle s'est mise à trembler. L'homme aussi quand il a entendu TAC-TAC-TIC-TAC-TIC-TIC-TACATA contre son oreille. Moi je pouvais plus rien faire pour eux.

Moi d'abord j'ai creusé un trou sans fond au fond du cagibi sous l'escalier. juste pour mette l'homme et la femme et le gros réveil. Y zont pas d'histoire y zont pas de nom y zont pas TIC TAC c'est pour ça que je suis forcé d'en inventer tout le temps. Faut plus penser à ce que j'étais avant eux bien avant au temps de quand je m'appelais m'appelais

m'appelais y a plus d'homme y a plus de femme y a plus d'réveil et si je suis tombé dans le trou monsieur le docteur c'est pour remonter l'homme pour remonter la femme pour remonter le réveil tout ça est arrivé à cause de lui le gros réveil perfide qui s'est emmêlé les zaiguilles avant l'heure tout ça est arrivé à cause d'un tictac de trop qu'une femme a lorgné de travers et qu'un homme a entendu au mauvais moment tout ça à cause d'un trou qu'aurait pas dû être là des zhistoires tout ça rien que des zhistoires que je m'raconte dans mon cagibi sous l'escalier monsieur freud des trucs en noir et blanc juste un homme et une femme l'homme n'a plus de la femmmmmme