TU SERAS NORMAL, MON FILS
Dès qu’elle eut entrouvert la porte, il donna un violent coup d’épaule qui la projeta contre le mur du couloir derrière elle.
« Le loyer. »
Elle se mit à balbutier :
« Je ne peux pas, je n’ai pas assez, vous savez, je suis à peine convalescente. Je viens juste d’arriver. »
Il la prit par le bras et la traîna jusqu’au salon, la projeta sur le divan.
« Le loyer. »
Elle ne se débattait pas, murmura encore :
« Je ne peux pas, je n’ai pas assez, je suis juste convalescente. Je n’ai rien à moi, rien appris, juste un peu de tricot. Je sais faire un peu de tricot, c’est tout ce que j’ai, c’est tout.
– Vous mentez. Ils nous laissent tous quelque chose. Vous devez payer le loyer. Puisque vous êtes parvenue jusqu’ici, vous devez payer votre loyer.
– Ils m’ont mise ici, je n’étais pas là avant. Je suis à peine convalescente, vous savez. Ils m’ont juste appris un peu de tricot. Je peux vous payer en tricot, vous savez, je vous ferai une écharpe, si vous voulez.
— Tentative de corruption de fonctionnaire, cela peut vous coûter cher. »
Elle remarqua que sa jupe, depuis qu’il l’avait jetée sur le divan, était restée légèrement relevée. Elle crut apercevoir le regard de l’homme vers ses genoux. Bien que toute sa morale réprouvât ce genre d’attitudes et de pratiques, elle écarta légèrement les pieds, puis les mollets et commença à se passer les mains sur le haut des cuisses, d’abord comme une ménagère qui s’essuierait, ensuite comme une lépreuse désirant se débarrasser de ses peaux. Il remarqua le manège :
« Le loyer. Ce n’est pas du troc qu’on vous demande, c’est le loyer ; le loyer, pour ce logement. »
Elle en rajouta, languide et dérisoire :
« J’ai une fille, vous savez, jeune, jolie, innocente.
– Tout le monde est coupable. Il n’y a pas d’innocence. »
Elle comprit qu’il n’y avait rien à tenter. Payer le loyer, voilà ce qu’il fallait, il n’aurait aucune pitié. Elle avait beau n’être qu’une convalescente, riche d’à peine quelques notions de tricot, elle devait payer. Il n’y avait pas d’innocence. Il passait, faisait payer le loyer et s’en allait. C’était un envoyé, misérable et autoritaire, implacable et mécanique, insensible. Un messager des dieux, un fonctionnaire.
Elle pleura, accablée, gémit, renifla.
« Le loyer, c’est tout ce que je vous demande.
– Mais je ne peux pas, je ne peux pas…
– On peut toujours, il n’y a qu’à vouloir. Qui veut, peut. »
Alors, elle se leva et, traînant les pantoufles, se dirigea vers la commode, ouvrit un tiroir.
Le fonctionnaire n’était pas né de la dernière pluie. Il avait de la bouteille et les stages de formation l’avaient habitué aux réactions prévisibles des locataires. Il s’effaça habilement lorsqu’elle fondit sur lui, de toute la force de son désespoir, deux aiguilles à tricoter brandies comme des harpons dont, harpie impuissante, elle avait tenté de le transpercer.
Il la saisit aux poignets, les tordit :
« Le loyer, pour la dernière fois. Sinon… ».
Il venait de dévoiler un formulaire. Il était réglé pour exécuter ce qu’il avait à exécuter et il l’exécutait. Il se taisait, elle fixait des yeux le formulaire. Il savait ce qu’il faisait, il n’avait pas à pardonner, à personne, ni à son père, ni à sa mère, ni à son frère humain. Il n’avait pas à pardonner, il n’était rien qui pût être pardonné, il n’y avait rien à pardonner. Juste un loyer à payer. Impuissante, elle avait lâché les aiguilles. Finalement, elle demanda :
« Et l’indemnité ? Je n’ai pas reçu mon indemnité, encore. J’ai droit
à une indemnité…
– Ce n’est pas de mon ressort, ce n’est pas de mon service. Si
certains ne font pas leur travail, je n’y peux rien, ce n’est pas ma
faute.
– Mais je ne peux pas payer si je n’ai pas été payée.
– Adressez-vous au service adéquat. Moi, je n’y peux rien.
– Ils m’ont dit qu’il y avait eu un bogue, une erreur, un blocage, un
gel…
– S’ils vous l’ont dit, c’est que cela doit être vrai.
– Mais alors, comment… Je ne suis qu’adolescente, vous savez. »
Elle était vieille et hagarde. Elle était perdue. Elle avait voulu dire « convalescente », elle avait dit « adolescente ». Elle pleurait, se rassit sur le divan. Personne n’y pouvait rien, elle n’avait pas été payée et elle devait payer, il n’y a pas d’innocence, il n’y a que des coupables, les coupables ne sont pas ceux qui sont devant vous, les coupables, ce sont toujours les autres, les autres sont cachés, les autres sont ailleurs, loin, dans des bureaux ou sur une croix, eux, ils pourraient quelque chose aux affaires du monde, pas moi, je n’y peux rien, je ne peux pas payer ce que les autres n’ont pas payé, je n’y peux rien…
Elle était vieille et hagarde, elle ne savait plus où elle était, elle y était, perdue, elle ne savait plus qui elle était, elle qui aurait vendu sa fille pour un loyer, elle qui avait élevé un garçon dans l’ordre et la discipline, elle qui avait dit à son fils d’être sage, d’être normal, d’obéir, d’aller à l’armée, à l’école, de trouver un métier, de fonctionner, de fonctionnariser, d’obéir, qu’il y avait dans la vie deux sortes de gens, les gens normaux et les autres, les étranges, les étrangers, elle qui n’avait pas compris, n’avait rien compris, elle devait payer cette fois le loyer, bien qu’elle ne fût qu’une convalescente, une vieille, une qui avait appris le tricot sur le tard et qui se trouvait là, face à ce formulaire, brandi par un fils de pute, un fils d’homme normal, un fils de femme normale, un fils normal, qui radotait :
« J’exécute ce que les autres m’ont dit d’exécuter et j’exécute ceux qu’on m’a dit d’exécuter, je n’y peux rien », répétait l’homme et elle murmurait : « Juste un tricot, ils m’ont juste appris à faire du tricot et je peux vendre une écharpe ou ma fille, elle est jolie, Monsieur, ma fille, je peux vous la tricoter ». Elle pleurait, mais il fallait qu’elle paye, la mère. Le formulaire était là qui la fascinait, le même formulaire qu’il y avait vingt ans, avant qu’ils ne le mettent au travail et où elle avait coché la case : « normal », où elle avait murmuré « Tu seras normal mon fils, tu seras normal, jusqu’au bout, Normal, on t’appellera Normal »…
Elle tombait. Et c’était la chute sans fin de ceux qui ont tout perdu, à qui l’on a tout fait perdre. Coupables, car il n’y a pas d’innocence, vraiment, il n’y a pas d’issue, on doit payer le loyer, on doit payer.
Elle tomba. Il la pointa de sa chaussure :
« Encore un stratagème pour ne pas payer… »
Elle tombait, « Mère voilà ton fils ». Voilà que l’on ne te pardonne pas ce que tu as fait. Elle n’avait rien fait, justement, juste choisir pour ses enfants le juste, ce qu’on lui avait dit être le juste.
Elle regarda l’homme. Elle leva les yeux, puis le buste. Elle se releva. Elle était debout, face à lui. Elle était face à ces yeux morts qui réclamaient le loyer.
« Non. »
Il la regarda, médusé. Pour la première fois, son oeil se frisait, vague. Elle tendit la main vers la main chargée du formulaire, détacha le formulaire des doigts frigides et, froidement, déchira le formulaire.
Elle avait eu des enfants bien sûr, des enfants qu’elle avait voulu de tout son être normaux, sains et saufs au sortir de son ventre, sains et saufs au sortir de ses jupes. Elle avait compté leurs doigts, au sortir de son ventre, elle leur avait observé les yeux, le souffle, le zizi et la zézette, elle leur avait fait réciter leurs leçons, et ils les avaient bien apprises, elle avait soufflé sur leurs doigts lorsqu’ils se les étaient pincés dans les portes, elle avait surveillé leur souffle la nuit, surveillé leurs fréquentations, plus grands, elle avait confiance en eux, mais pas dans le monde, et ils avaient confiance en elle. Ce n’étaient pas des génies, c’étaient des enfants normaux qui avaient une mère normale dans un univers normal. C’était lui qui n’était pas normal, c’était lui qui était dans son tort, avec son formulaire, c’était lui le monstre, même s’il avait le droit pour lui, même s’il avait la majorité pour lui, derrière lui, avec lui, en lui.
Elle déchiqueta en petits morceaux le formulaire glacial. Et tous les morceaux qui tombaient faisaient tomber ses raisons de retenir ses gestes. Lui, ne comprenait pas le blasphème, cette femme était folle, elle n’était pas normale. Il pianota sur son téléphone portable de ses doigts fébriles, s’éloigna d’elle, autant pour la fuir que pour mieux capter la communication, appela.
Son chef avait toujours été de bon conseil.
« Elle refuse de payer, elle refuse et… elle a déchiré le formulaire…le jaune, le jaune… »
Elle l’entendait haleter, elle l’entendait gémir, sous les assauts du supérieur.
« Oui, chef, oui. Non, non, comme vous dites… »
Bonasse, calmée, elle s’approcha à nouveau de lui.
« Il t’a traité d’incapable, n’est-ce pas ?
– Oui. À cause de vous, à cause de vous. Vous n’êtes pas bonne. Vous deviez payer le loyer sans rouspéter.
– Je ne peux pas, je vous ai dit que je ne pouvais pas. Fous le camp. »
Il obéit, partit, effondré.
Qu’allait-il lui arriver ? À lui… À elle ? Qu’allait-il lui arriver ?
Enverraient-ils une escouade, un autre formulaire, la renfermeraient-ils là d’où elle venait ? Tout cela était normal, normal, on la remettrait dans cet atelier où elle avait appris le tricot, pendant dix ans, pendant que ses enfants…
Si elle avait eu ses enfants avec elle. Mais sa fille, à quinze ans… et son fils, parti pour la patrie, dans le désert, cette guerre éclair, un de ceux qui…
Normal… il s’appelait Normal.