LE PROFESSEUR BORGÈS

Le professeur Borgès sortit de la bibliothèque à cinq heures. Il était satisfait du travail de l’après-midi. Grâce aux documents trouvés, il pouvait établir la similitude de structures entre les villes de Mexico, d’Amsterdam et de Jéricho. Les ruines, toutes circulaires, pouvaient montrer une volonté – d’où venue? – de faire de ces villes des cibles, si toutefois on les regardait du ciel.

Le « on les regarde du ciel » permettait de penser que des concepteurs extraterrestres avaient figuré ces cibles, afin de conserver un œil sur les villes et de les tenir sous leur menace. Cette structure n’était pas anodine et ces villes, c’est-à-dire les hommes, étaient donc en danger de mort.

De quand pouvait dater cette menace ? Était-elle efficace encore, à présent que les ex-USA et l’ex-Chine s’étaient mutuellementannihilés, stérilisés, à coups de bombes à neutrons, de virus de sida et autres Ébola, de films de Wajda et de restaurants Mac Donald’s.

Le professeur Borgès se frottait les mains. Il avait trouvé de quoi alimenter son cours du lendemain.

Il portait un nom illustre, le professeur Borgès, et il en profitait bien. Autrefois, en effet, au XXe siècle, un vague arrière-grand-père avait eu les faveurs des bibliothèques et des lecteurs, des universitaires et des jeunes en mal de vertiges métaphysiques. Lui, le professeur Borgès, avait argué de cette filiation pour obtenir une audience auprès du conseil de la faculté qui, séduite par le curriculum vitae et l’antiquité de la référence, l’avait embauché. Son rôle consistait à alimenter la crédulité des futurs cadres dirigeants. Il était passé maître dans la spécialité et il en était fier. Cependant, il était difficile de fabriquer toutes les semaines une imposture nouvelle afin que les chers étudiants aient l’impression de travailler. Il fallait trouver de quoi les faire rêver sur un complot permanent autant qu’international et le sujet devait les passionner, tout en leur donnant du fil à retordre puisque, aussi bien, ils devaient régulièrement composer dissertations et exposés.

Avec la structure des villes de Jéricho, Amsterdam et Mexico, le professeur Borgès tenait une bonne leçon.

La connaissance – ou plutôt l’information – avait crû en nombre et en vitesse au siècle précédent grâce à ce que, à l’époque, on nommait Internet. La connaissance – ou ce que l’on appelait ainsi – s’était étendue d’une façon exponentielle et toutes les hiérarchies étaient tombées ; ce que l’on gagnait en diversité, on le perdait en crédibilité et en fiabilité. On avait la tête bien pleine et toutes les informations étaient traitées à égalité. L’astrologie prédisait l’élection du président et il était devenu inutile de se rendre aux urnes. D’ailleurs, la démocratie était devenue une notion ringarde. Il suffisait de télécharger une « démo » gratuite pour vivre le temps d’un jeu l’HoloCroft, les camps de concentration, l’Éden ou la guerre, ou l’Exorde. Le Massacre de la Saint Barth Simson avait été interdit pendant une semaine à cause d’un virus qui infectait les disques durs de plus de cinq mille giga, suite à une erreur de pressage.

La « démo » était devenue synonyme de démo – cratie.

Tout se valait, « tous valets », pensa Borgès, et cela le fit rire.

Un passant se retourna et Borgès lui fit un grand signe d’apaisement. Non, il n’était pas fou, rire à voix haute dans la rue n’était pas recommandé mais pas interdit non plus. Juste un peu obscène.

La salle de cours était splendide. Les étudiants lui faisaient face et il reconnut deux ou trois garçons et filles qu’il s’était payés dans le quartier des prostitués. Non pas qu’ils manquent d’argent puisque les études étaient rémunérées et que les étudiants étaient payés – moins cher que des chômeurs au demeurant, d’où le succès de la formule – mais parce qu’il était naturel qu’ils s’expriment à travers une révolte salariée.

Il leur fit un signe de connivence et s’installa à son bureau.

Le silence se fit. Robine, le troisième de la classe, se vautra immédiatement sur son pupitre, le pouce à la bouche et, ostensiblement, termina sa nuit. Il était trafiquant de drogue et ne supportait les journées de cours qu’à la condition qu’on lui foute la paix. Sinon, il menaçait de quitter l’université, ce qui priverait l’établissement d’un pôle d’animation indispensable à l’équilibre des jeunes, qui suivraient plutôt Robine que leurs cours. Le recteur avait interdit que l’on agaçât le jeune homme afin que son établissement bénéficie de cette aura supplémentaire. D’ailleurs, les professeurs étaient d’accord parce que, au moins, pendant que les jeunes se droguaient, ils ne faisaient rien de mal et ne se montraient pas trop exigeants sur la qualité des cours. Des étudiants acides leur auraient pompé une énergie qu’ils consacraient à d’autres plaisirs.

Maarina était en face de lui et ses jambes écartées laissaient voir une cible velue tout à fait au goût du professeur. Maarina était la cousine de l’arrière-petite-fille de Salomé Putiphar, la call-girl qui avait fait tomber le président de la « démo » d’alors, et ce nom prestigieux lui valait une inscription permanente à l’université. C’est elle qui initiait ses compagnes et compagnons de classe aux plaisirs tarifés de Cythère, de Sodome et de Babylone, thèse qu’elle soutenait depuis cinq ans auprès de Borgès, qui n’était pas pressé de la voir terminer, d’autant qu’elle avait un joli coup de plume et qu’elle lui dessinait les schémas des plus grandes articulations de son sujet.

Borgès commença son cours. Un légère érection le gênait mais il ne s’en tirait pas trop mal.

«L’Autre, l’altérité, a toujours été le fantasme des civilisations. Une des illusions entretenues par les siècles passés a été de croire que lAutre était assimilable. En fait, seule l’éradication de l’Autre s’est trouvée source de satisfaction et de progrès.

– Maître, s’il vous plaît, que signifient "altérité" et "éradication" ?

– L’altérité est le fait d’être "autre" et l’éradication est le fait de réduire, de détruire complètement.

– Merci, Maître. Vous pouvez continuer.

– Parfait. Cependant, il ne faut pas oublier que, pour l’autre aussi, nous sommes l’autre. Cela me rappelle l’histoire suivante:

"Il y a deux blondes qui se trouvent chacune d’un côté de la rue. La première appelle la seconde:

"– Eh, comment on fait pour arriver de l’autre côté ?

"– T’es déjà de l’autre côté, pauvre pomme…"

– Je la connaissais, celle-là, Maître, s’exclama Maarina.

– C’est bien, je continue. L’altérité, disais-je, est donc consécutive à la présence et à la conscience, plus ou moins in praesencia, c’est-àdire "en présence ", de l’Un. De même, le mal n’existe qu’en présence du bien et la culture en présence du désert.

– Excusez-moi, Maître, puis-je sortir ? demanda Binuche.

– Vous pouvez. Profitez-en pour me rapporter un café.

– Bien, Maître. Avec ou sans ?

– Sans.

– Bon. Il apparaît donc que nous sommes une civilisation qui, comme toute civilisation, possède ou procrée son envers à l’extérieur des frontières.

– Maître, ne sommes-nous pas devenus les maîtres du monde, le seul peuple sur la terre, la seule civilisation?

– C’est ce qu’il ne faut pas cesser de croire en ce qui concerne la terre. Mais, et c’est la révélation de mon cours, il existe une possibilité que nous ne pouvons écarter. L’extraterrestre nous menace ou, plus exactement, avant que vous ne cédiez à la panique, peut encore nous menacer.»

Un « oh » collectif s’exhala des poitrines juvéniles. À plus de vingthuit ans, la plupart de ces étudiants avaient conservé une réelle qualité d’émotion enfantine et le professeur Borgès sentit que son cours était réussi. Les étudiants lui attribueraient, encore une fois, une bonne note et le recteur prolongerait son séminaire. Il était le champion de cette séduction savante et pas loin de devenir le doyen des professeurs dans l’université.

Bientôt, il lui faudrait reprendre son bâton de pèlerin et postuler à des titres plus prestigieux, soit au sein même de la fac, soit en tentant d’obtenir un autre district. Cela l’ennuyait un peu car il lui faudrait travailler davantage et il n’aimait pas trop cela. Allons, ce n’était ni l’heure ni l’endroit pour ce genre de calculs. Il se reprit:

«Les villes, vous le savez, sont construites selon des plans que les chercheurs attentifs – et j’en suis un – mettent régulièrement à jour. Il se trouve que je viens d’étudier trois villes.

– De vraies villes, Maître ? Je croyais que cette notion était dépassée par le cyberespace…

– Exact. Il n’en demeure pas moins vrai que les trois villes que je vais citer ont existé et ont laissé des traces, mythologiques parfois mais encore ancrées dans l’inconscient de certains. En outre, ce que je vais vous montrer ne nous concerne pas directement – je veux dire, ne concerne pas notre présent en tant qu’organisation stratégique et administrative –, mais les conséquences peuvent nous affecter demain. Il faut être sur ses gardes et voir d’où pourrait venir le danger. Nous ne pouvons vivre comme si aucun danger ne nous menaçait plus.

– Oh!

– Je ne cherche nullement à vous faire peur. Mais il faut rester vigilants car, comme on disait jadis, le méchant loup peut vous dévorer dans les bois.

– Ah ! oui, le cas du petit chaperon rouge. Pauvre fille… Comme elle a dû souffrir…

– A-t-on puni son agresseur?

– L’a-t-on même retrouvé?

– Siècles barbares. Ô temporalo-mauresques!

– Du calme, je reprends mon exposé. Donc – et vous avez raison, l’histoire du petit chaperon rouge nous l’enseigne, pour ne citer que ce fait divers – il ne faut pas nier le danger.

– Maître, n’avez-vous pas dit que, je cite : "la peur n’évite pas le danger"?

– Certes, et je le maintiens, mais ce n’est pas contradictoire avec mon propos…

– Je ne me permettrais pas de vous contredire, Maître.

– Je sais bien, mon enfant, je sais bien. Continuons : la structure des trois villes que furent Mexico, Amsterdam et Jéricho sont circulaires.

– Oh !

– J’en déduis qu’elles sont construites comme des cibles, et que le peu qu’il reste de ces ruines trace encore une visée parfaite pour des êtres agressifs venus d’ailleurs.

– Oh ! Qui pourrait nous vouloir du mal? Nous avons tant œuvré pour la paix universelle et l’absence de conflits. Maître, il faudrait prier…»

Ils firent une pause pendant laquelle ils joignirent les mains droites avec les mains gauches et les mains gauches avec les mains droites en communiant, les yeux fermés, fredonnant l’hymne de l’université pour la défense de notre bien-être et de nos bénéfices. Ravina, le premier de sa classe et le plus blond, s’exprima:

«Maître, j’ai étudié les étoiles et, d’après la position de nos satellites Malion et Zindoze, il se créera une aura négative dans trois cennies qui pourra permettre à Vilarion de subir une perturbation, surtout pour le signe de la Vierge.

– Oh, dans ce cas, je ne crains rien ! s’exclama, sincèrement soulagée, Maarina, qui était du Bélier.

– Oui, reprit Borgès, patiemment. Les astres nous avertissent de ce genre d’occurrence. Encore faut-il distinguer les véritables satellites et les étoiles du ciel. Une erreur de trajectoire peut fausser le sens. Autrement dit, devant l’examinateur, le jour de votre session face au consortium, vous aurez soin de bien distinguer la position "naturelle" des étoiles et la position "stratégique" de nos satellites.

– Bien, Maître.

– Cela me rappelle l’histoire de cette blonde qu’on avait prise pour un ange et qu’on avait clouée sur une croix. Au moment de mourir, elle agite les mains comme ça et dit aux deux autres bandits placés à côté d’elle : "Approchez, sinon vous ne serez pas sur la photo." »

Ils s’esclaffèrent et cela détendit l’atmosphère. Ils ne supportaient pas d’être tendus trop longtemps et il était nécessaire de créer régulièrement ces plages de distraction afin de ne pas les traumatiser.

«Cela dit, reprenons, les enfants : attention, je ne prétends pas que les extraterrestres sont sur le point de nous attaquer. Mais je pense qu’il reste possible que ces structures en forme de cibles soient un danger à l’avenir, une trace aisément repérable qui s’activera en cas de besoin.»

Il les tenait sous le charme. Même Robine avait ôté le pouce de sa bouche et le regardait avec admiration. Maarina n’arrêtait plus d’écarter et de resserrer les jambes, dévoilant à chaque fois davantage sa figue mythique. S’il ne cessait pas d’être hypnotisé par le spectacle, Borgès risquait de sauter par-dessus le bureau et sur la fille par la même occasion. Il s’obligea à regarder vers la porte où le recteur avait fait placer une caméra. L’œil de l’engin, d’ailleurs, ne fixait pas la chaire mais était dirigé droit sur la fille.

« Ah ! le recteur s’amuse », pensa le professeur et cela le calma à l’instant. Il continua, de plus en plus certain de son emprise sur les futurs ingénieurs, casuistes et autres professeurs :

« Jéricho était une ville de la mythologie chrétienne…

– Crétine, pouffa Maarina, ce qui fit sourire le professeur. Il hocha la tête d’un air entendu.

– Chrétienne, donc ; Amsterdam ressortit des légendes du Nord de l’ex-Europe et Mexico, la plus importante ville des trois Amériques avant sa disparition, se retrouve aussi dans les Annales des sports, comme lieu de grandes réjouissances dans les années soixante-huit. Vous pouvez consulter ces Annales.

– Combien de "n" à ce mot, Maître ?

– Deux, évidemment, rougit Borgès. Ces Annales, vous pouvez les consulter en version abrégée et illustrée car elles figureront sans aucun doute dans les examens de fin de cycle.

– C’est encore vous qui créez les sujets, cette année ?

– Oui. On me fait cet honneur.

– On a de la chance de vous avoir comme professeur, alors.

– J’espère que vous en êtes persuadés… Et que vous vous en souviendrez…

– À l’heure des bilans, n’est-ce pas ? cligna de l’œil la Maarina.

– Revenons à nos moutons, si je puis dire.»

Il n’en eut pas le temps, la cloche de fin de cours sonnait et les étudiants se précipitèrent en chahutant vers les couloirs. Seuls Maarina et Robine demeurèrent.

«Maître, mon oncle voudrait savoir pourquoi je mets autant de temps à obtenir ma thèse. Pourtant, j’ai bien rédigé les cinq pages obligatoires.

– Je sais, mon petit, je sais. Mais il faut encore mûrir votre oral. Je crains qu’en vous présentant trop tôt devant le consortium, l’émotivité ne vous trahisse.»

Il ne pouvait certes pas lui avouer que ni le recteur ni lui-même ne tenaient à voir partir cette poupée suceuse dont, par ailleurs, le prétendu « oncle » arrosait de ses chèques le comptable de l’université. Une double raison pour retenir la fraîche sodomite.

« Je peux venir cette après-midi pour m’entraîner à l’exposé, si vous le désirez.

– Je vais voir si je peux faire remonter votre dossier plus vite. Vous le méritez, mon petit. »

Elle partit, rassérénée. Robine regarda la croupe mouvante s’éloigner puis il lâcha tout à trac :

« Joli cul. Va falloir que je me la fasse un de ces quatre. »

Borgès ne releva pas la remarque, bien qu’une pointe de jalousie le fît blêmir. Il ne fallait pas que ce petit trafiquant puisse en profiter, se moquer de ses désirs. Robine les tenait suffisamment comme cela sans en rajouter dans le chantage affectif.

« Professeur, si les extraterrestres nous observent et qu’ils nous tombent dessus, vous croyez qu’on pourra résister ?

– Ça… J’avoue que c’est une question qui demande une analyse plus fine que la proximité de ma découverte sur les structures de villes ne m’a pas encore permis d’approfondir.

– Alors, je pose la question d’une autre manière: croyez-vous qu’on aura intérêt à résister ? Il vaudra peut-être mieux les accueillir.

– Pourquoi ?

– Bof. Il seront sans doute ravis de faire du commerce plutôt que de tout détruire. Le créneau que j’occupe commence à être saturé et j’aimerais bien qu’il y ait d’autres marchés.

– Oui, murmura Borgès… l’ouverture des marchés, de marchés nouveaux, vous avez raison, je vais y réfléchir. En attendant, vendezmoi trente-deux grammes.

– Je ne vends pas aux professeurs, Maître. Mais un petit dix-huit.

– Dans quel devoir?

– J’ai pas envie de faire un oral. Disons que je viens de le passer et que vous me filez un dix-huit sur vingt.

– Seize?»

Borgès marchandait pour le plaisir. Il avait autrefois créé un cours sur les races inférieures et il avait remarqué que, sur leurs marchés, les commerçants ne fixaient pas leurs prix et que, plus on s’estimait, plus on exagérait les exigences, dans un sens comme dans l’autre. Pour le plaisir de communiquer. Alors, de temps en temps, Borgès jouait.

Mais Robine n’avait pas le temps pour ces gamineries culturelles. Il toisa le professeur :

«Dix-sept.

– C’est bon, dix-sept.»

Robine lui céda ses grammes et s’en fut. Le professeur rangea la drogue et inscrivit la note sur son carnet. De toute façon, ils auraient tous leur examen. Pour ce qu’ils en faisaient… Ils devenaient tous de gros richards, des potentats salariés par des entreprises qui n’avaient pas besoin d’eux. Mais on avait calculé que la paix sociale revenait moins cher si on parvenait à cultiver la sottise, l’astrologie et à éradiquer la compétition.

Autrefois, l’éducation avait coûté bien cher et n’avait créé que des mécontents et des jaloux. Après avoir tenté un moment de supprimer le savoir collectif, on s’était aperçu que trop de traditions résistaient. À présent, tout allait mieux.

Il avait joué son rôle, et ce cours entrerait dans les esprits comme une véritable préparation à l’examen. Il croisa le recteur qui lui sourit en le saluant.

Le recteur était content de Borgès et Borgès était content. Tous deux savaient que les étudiants étaient satisfaits de Borgès.

«Leur » université tournait bien, leur carrière était fluide, impeccable. Ils savaient que l’un remplacerait l’autre un jour, s’ils continuaient à avoir de bonnes notes de leurs élèves.

Et puis, cette histoire de Jéricho, d’Amsterdam et de Mexico avait amusé le recteur. Il demanderait à Maarina de venir soutenir un oral particulier demain, le soir où il pouvait prendre son excitant hebdomadaire.

Le professeur Borgès sortit de la fac à cinq heures.