TABOVE ET LE POÈME
J’ai une Genèse à proposer
Un combat immonde
D’un frère d’avance condamné
Pour que vive le monde.
Fin brutale du manuscrit que traduisait l’ethnologue.
Affolant, c’était affolant.
Livrer aux autorités le texte qu’il venait de mettre à jour était prendre un grand risque, peut-être même se mettre en danger.
Il jeta un œil effaré aux murs du local où il travaillait, à peine un bureau, un placard plutôt, une sobre chose terne à la mesure de son emploi et de ses responsabilités. Il s’aventura hors des couloirs et, le manuscrit caché dans une chemise plastique, collé contre son ventre, passa sans encombres le poste de surveillance.
La rue et son ordonnancement le calmèrent un peu. Là tout n’était qu’ordre et rigueur, salubrité et nettoyage. Les motos-crottes ramassaient le moindre déchet et, bien évidemment, aucun clochard ne pouvait traîner. D’ailleurs, les clochards avaient disparu de la cité. Pas un seul carton, pas un seul papier ne pouvait apparaître ni, encore moins, traîner sur les trottoirs.
L’ethnologue se répétait les vers vindicatifs, cherchant bien ce qu’il pourrait en tirer, comment il pourrait s’en tirer luimême. Une Genèse à proposer / Un combat immonde / Un frère condamné / … vive le monde…
La première idée qui lui venait était d’en faire une fausse traduction, de donner à lire une ânerie quelconque. Beaucoup de ses collègues bâclaient leur travail pour se débarrasser d’un problème linguistique, pour rentrer chez eux plus tôt. Il en connaissait qui allongeaient inutilement les traductions en usant de périphrases ou en multipliant les gloses parce qu’ils étaient payés à la ligne.
Rien de tel chez lui. Il avait l’amour du mot juste et de l’exacte métaphore, du rythme rigoureux et de la rime. Il ne pouvait se résoudre à faire de «l’utilitaire».
Or ce poème était dangereux, il contenait une charge émotive inhabituelle, il était le signe de l’existence d’autres sources sacrées, d’une… Genèse ? Il savait que ceux qui les gouvernaient pouvaient le punir pour avoir simplement effleuré une autre vérité que celle qu’ils imposaient.
Il comprenait qu’il lui fallait créer une traduction, édulcorée certes, mais plausible, parce qu’il ne connaissait pas le degré de culture des gens à qui il remettait les documents. Il se pouvait fort bien qu’un inspecteur tombe sur une aberration et enclenche un processus de vérification. Il serait repéré.
Il se pouvait que cela fût aussi un piège destiné à vérifier sa fidélité au régime, sa capacité à intégrer des données inconnues. Oui, après tout, peut-être était-ce un test, une manière de s’assurer de sa fiabilité. Peut-être avait-on décidé de le perdre ou, au contraire, de le promouvoir…
Il rêvassa un instant à cette hypothèse.
À l’origine, les ethnologues avaient été suspects a priori, puisqu’ils pouvaient exhumer certaines racines profondes de la civilisation qui risquaient de contredire les principes de celle qui avait été mise en place. Cependant, le temps et les compromissions ou la mort de ses prédécesseurs aidant, les preuves avaient été cataloguées, distraites, avaient disparu. L’on vivait désormais dans un monde pur, net, rationnel; les ethnologues avaient été intégrés dans la communauté scientifique et faisaient à présent partie du Gotha des décideurs. Lui, Tabove, avait passé avec brio tous ses examens et avait été affecté aux archives de l’ancienne cité, afin de trier et de revisiter les traductions anciennes. Non par souci de véracité historique mais parce qu’il était possible qu’une antique recette d’immortalité ou qu’un trésor révolu aient été négligés.
Le temps passait. Tabove ne pouvait se permettre de s’absenter trop longtemps.
Il lui fallait retourner à son local. Cela ne rimait à rien de se balader avec ce trésor contre la peau puisque, aussi bien, il faudrait le rendre…
Il tenta de glisser son ombre de fonctionnaire vieilli, à la pesanteur administrative et aux cheveux déjà gris, dans la grisâtre entrée du musée mais il ne put éviter la masse de cuir du chef de la sécurité. «Alors, professeur, on rêve ? Un barbarisme dont vous ne trouvez pas la clef?
– Je me demandais le pourquoi de cette répétition du Twé dans Twé samaline cortoua twé.
– Ne vous fatiguez pas, je n’y comprends rien. C’est votre boulot.
– Oui, excusez-moi. C’est tellement fabuleux, ces langues, ces manuscrits. Écoutez, c’est si beau : Mi calestérote talé si / Volurasère to tou ati.
– La beauté, c’est relatif, vous savez. Moi, vos toutati, ne me touchent guère. Cela m’ennuie que vous soyez dehors à cette heure de l’après-midi.
– N’ayez crainte, je ne faisais qu’un peu de marche pour m’éclaircir les idées.
– Tant mieux, tant mieux, professeur. Je sais que vous êtes scrupuleux et fidèle. Mais j’aime mieux vous savoir de retour. J’allais d’ailleurs monter dans votre bureau pour voir si tout allait bien, si "on" ne profitait pas de votre absence pour fouiller dans vos affaires.
- Tout va bien, je rentre.»
Tabove sentait bien la menace de cette courtoisie. Comment avait-il été assez stupide pour penser une seconde qu’il pouvait soustraire le texte à leur surveillance ? Risquait-il réellement sa vie en signalant ces vers subversifs? Allons, il fallait tout remettre en ordre, donner sa traduction avec une fiche indiquant que ce n’était pas un texte anodin et rentrer chez lui en parfait citoyen qu’il avait toujours été. Il était ethnologue-traducteur, pas aventurier. Il garderait pour lui qu’il puisse exister une autre Genèse. Le monde resterait stable, ignorant et illusoire. Et lui ne serait pas inquiété pour si peu.
Le lendemain, le chef de la sécurité semblait accablé:
«Professeur, vous vous êtes laissé emporter par votre fougue poétique. Il faut refaire ce travail pour qu’il corresponde davantage à la réalité. Votre histoire de Genèse, de Frères meurtris et meurtriers ne tient pas debout. Il nous faut une ode au monde nouveau et pas cet appel à je ne sais quel combat mythique, je ne sais quelle création du monde.
– Vous avez raison. Je comptais vous en parler aujourd’hui. Vous souvenez-vous du Twé ? La métaphore est moins forte que je ne l’ai cru. Je craignais tant de passer à côté d’un texte dangereux pour notre république… Vous savez, les métaphores sont toujours hasardeuses, surtout chez nos ancêtres.
– C’est bon, nous attendons une nouvelle traduction pour midi. Au fait, je suis rassuré que vous soyez là ce matin. On ne sait jamais, avec ces textes, ils peuvent susciter tant de dérèglements. Votre présence prouve à elle seule votre bonne foi. Le ministre parlait déjà de… J’ai demandé qu’on vous attende et qu’on vous fasse confiance.
– Merci.
– De rien. Je vous apprécie, professeur. J’en ai tant vu qui se laissaient aller au goût du martyre ou de l’exploit...
– Le passé ne vaut pas qu’on risque sa vie pour lui, surtout lorsqu’il s’agit d’une métaphore qu’on peut interpréter dans bien des sens.
– Le passé n’est qu’une métaphore, effectivement. On ne traduit généralement que ce que l’on a déjà en soi, n’est-il pas vrai ? Bon travail, professeur. »
La toute fraîche version fut livrée à midi:
J’ai une histoire à te raconter
Petit frère, tête blonde…