UN SOUFFLE DE VÉRITÉ
Lettre à Franz Weber
 
Franz Weber
Bravo pour votre éditorial sur L’Hypocrisie des Etats-Unis dans le dernier numéro du journal que publie votre Fondation! Indépendamment du fait qu’il s’agit de la Suisse, terre d’asile et d’accueil depuis toujours pour tout le monde, il y a dans votre texte un souffle de vérité, une hauteur morale et un courage intellectuel qui tranchent bénéfiquement sur le conformisme et la couardise que prévalent en ce moment en Occident. Soit on hurle avec les loups, comme l’ont fait les fameux intellectuels français avec Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en versant dans le délire antiserbe durant le drame yougoslave; soit on n’en finit pas de s’autoflageller et de s’efforcer d’inculquer le sentiment de la culpabilité à toute la nation, comme le fait, par exemple, Jean Ziegler en Suisse.
Naturellement vous avez pu ajouter aux méfaits perpétrés par les Etats-Unis dans le passé sur les Indiens, sur les Noirs, sur les Japonais, sur les Vietnamiens, ceux commis récemment sur les Irakiens et les Serbes. Après avoir déclenché, lors de la guerre du Golf, une véritable apocalypse sur l’Irak dont 200.000 habitants, soldats et civils, ont péri, l’Amérique de Bush et de Clinton a imposé de sévères sanctions économiques à l’Irak, provoquant ainsi d’autres flots des victimes, en particuliers parmi les enfants. D’après l’Organisation mondiale de santé, il y a eu au printemps 1995, près de 560.000 enfants irakiens morts de malnutrition, de manque de soins et de médicaments, et ce nombre n’a fait qu’augmenter depuis.
Lorsqu’une chaîne américaine a demandé l’an dernier à Madeleine Albright, qui tenait alors sous son talon le Conseil de Sécurité des Nations Unies, si cela valait la peine de maintenir à un tel prix l’embargo contre l’Irak, elle a répondu affirmativement, en comparant, lors d’une autre occasion, les Irakiens aux serpents, snakes. Or, comme l’a démontré Pierre-Marie Gallois dans son excellent ouvrage, Le Sang du pétrole (en deux tomes: I Irak, II Bosnie, L’Age d’Homme 1995), le péché majeur de l’Irak, c’est d’avoir essayé de récupérer l’une de ces provinces, le Koweït, mais surtout de posséder d’importants gisements de pétrole qui, s’il était exporté, ferait baisser le prix du pétrole de l’Arabie Saoudite et d’autres monarchies pétrolières arabes aux régimes rétrogrades sinon esclavagistes, pourtant protégés par la plus grande démocratie du monde, les Etats-Unis.
Quant aux Serbes, ils ont été punis à la fois par de sanctions économiques et autres, par les bombardement aériens de l’Otan et par une satanisation sans précédent dans l’histoire du monde. Tout comme la Suisse du jour au lendemain est devenue de la terre d’asile, l’antre nazi, les Serbes par le biais des agences américaines des relations publiques, telles que Rudder Finn, payées par les Croates et les musulmans, ont été transformés des victimes des nazis en nazis, alors que leurs adversaires croates et islamo-bosniaques qui, durant la Seconde guerre mondiale, avaient été des hitlériens les plus zélés, ont été métamorphosés en agneaux de Dieu, en démocrates respectueux des droits de l’hommes et épris de la vie multiethnique!
Pourtant on connaissait les idées révisionnistes et antisémites du président croate Franjo Tudjman qui, sous la pression du Congrès juif mondial a dû battre en retraite, tout en continuant d’appliquer ces idées, de même que l’on n’ignorait pas les théories islamistes du président musulman bosniaque Alija Izetbegovic, exprimées dans un ouvrage au titre éloquent la Déclaration islamique, rééditée à Sarajevo en 1989. On y trouve les phrases du genre: “Il n’y a pas de paix ni de coexistence possible entre l’islam et les institutions sociales et politiques non-islamiques”; ou bien encore cette profession de foi: “Le musulman n’existe pas en tant qu’individu”. Or, toute la civilisation occidentale, ainsi que la démocratie, repose précisément sur l’individu. Et l’échec du marxisme s’explique par le fait de l’avoir sous-estimé. N’empêche que Izetbegovic, déjà lauréat du prix Roi Fayçal, pour les services rendus à l’islam, a été couronné par l’administration Clinton du prix de la Démocratie!
Cependant le péché mortel des Serbes aux yeux des Occidentaux, c’est d’avoir voulu, lors de la désintégration de la Yougoslavie en 1991, provoquée par l’Allemagne et les Etats-Unis avec la bénédiction du Vatican, user, conformément à la Charte des Nations Unies, du droit de l’autodétermination et de continuer de vivre dans l’Etat yougoslave et sur des territoires qui avaient été les leurs depuis toujours, que ce soit la Krajina, la Dalmatie, la Bosnie occidentale ou des villes comme Sarajevo et Mostar. Or, l’administration Clinton a fait déployé les efforts médiatiques, diplomatiques et militaires pour chasser les Serbes de ces régions, parachevant ainsi l’œuvre d’Hitler et de son  sinistre satrape croate, Ante Pavelic. Le résultat est l’instauration d’un Etat ultranationaliste croate et d’un Etat islamiste bosniaque au cœur de l’Europe chrétienne. A présent le New York Times, qui pourtant avait été à l’origine de nombre de furieuses campagnes antiserbes, s’inquiète du fléau que les médias et les politiciens occidentaux ont contribué à élever, le néofascisme croate. Il faut lire dans le New York Times du 12 et du 15 avril 1997, les textes Fascists Reborn as Croatia’s Founding Fathers par Chris Hedges et Back from the Grave, par A.M. Rosenthal, qui constituent un véritable cri d’alarme à cet égard.
Toujours est-il qu’en ex-Yougoslavie au désastre humain: les antagonismes approfondis entre les divers peuples, près de cent mille morts et autant de blessés, trois millions de réfugiés, une économie ruinée, s’ajoute le désastre écologique: la couche d’ozone abîmé par l’aviation de l’Otan qui n’a cessé de faire un bruit d’enfer pendant des années dans le ciel de Bosnie et de terroriser la population, de centaines de milliers de tonnes d’explosifs utilisés, des millions de mines parsemées, l’emploi des matières nocives avec des effets néfastes en particulier dans la mer Adriatique transformée en poubelle par la présence d’une armada américaine et européenne. Enfin des dizaines de milliards de dollars engloutis dans ce cauchemar, des fonds qui auraient pu être utilisés, par exemple, pour le développement du tiers monde ou pour la protection de l’environnement. Tout ceci afin que l’on puisse crier aujourd’hui à travers la Croatie “Sieg heil”, et “Allah akhbar” à travers la Bosnie, et que, bien entendu, la mainmise de l’Otan sur les Balkans soit à ce prix effectuée.
Je me suis étendu sur le cas des Serbes, non pas parce que j’en suis un, mais parce que c’est le cas typique de l’emploi de la nouvelle arme psychologique redoutable qui meurtrit l’âme et l’esprit, la satanisation, tout comme des armes réels détruisent le corps. On a la terrible impression que n’importe quel groupe ou mouvement aujourd’hui qui dispose de fonds nécessaires, serait en mesure par le truchement des agences des relations publiques, des médias et de quelques sénateurs véreux, de dresser la puissance américaine contre n’importe quelle nation. Le journaliste de France 2, Jacques Merlino dans son célèbre livre Toutes les vérités yougoslaves ne sont pas bonnes à dire (Albin Michel 1993), décrit James Harf, directeur de Rudder Finn, se vantant d’avoir réussi à monter la communauté juive américaine contre les Serbes, en présentant ces derniers, quoique victimes du nazisme, comme des nazis! A la remarque de Jacques Merlino où en était le moral, James Harf déclara que ce qui l’intéressait, c’était de gagner des dollars et non point l’éthique et que de toute façon la plupart des Américains ne savait pas dans quelle partie de l’Afrique se trouvait la Bosnie.
A ceci s’ajoute une volonté de puissance et une méchanceté sans nul frein, comme le témoignent ces mots de l’ancien Secrétaire d’Etat américain, Laurence Eagleburger au sujet des Serbes: “Nous ferons de la sorte que les Serbes ne rient plus jamais!”, a-t-il déclaré à la télévision. Ou bien cette remontrance de Madeleine Albright, adressée au chef d’Etat major de l’armée américaine, le général Colin Powell, toujours au sujet des Serbes: “What’s the point of having this superb military that you’re always talking about if we can’t use it?” Même un esprit aussi élevé qu’est Elie Wiesel, prix Nobel de la Paix, ne résista pas à la contagion générale antiserbe suscitée par les médias, et signa un appel à la guerre contre les Serbes ! Un prix Nobel de la Paix, instigateur à la guerre ! Décidément avec les événements en ex-Yougoslavie, on aura tout vu!
Mais il n’y a que les Serbes et les Irakiens. Les Etats-Unis laissent depuis des années assassiner les Kurdes par les Turcs. Rien que lors de la dernière offensive turque au Kurdistan ce printemps, près de trois mille Kurdes ont été tués, sans le moindre cris de conscience d’outre-Atlantique. Tout comme on a pu récemment voir l’installation par la dispensatrice des droits de l’homme qu’est l’Amérique de Clinton, des Talibans en Afghanistan et du coup ce pays se trouvant rejeté au plus profond du moyen âge islamique. Aussi a-t-on remplacé, afin de mettre la main sur les immenses richesses de Zaïre, Mobutu par Kabila, la peste par le choléra. La liste, hélas, n’est que trop longue.
Il est évident que dans ces conditions, cher Franz Weber, le seul moyen d’opposer aux fauteurs du mal qui est produit du mensonge, c’est la vérité. Il ne faut pas hésiter de mettre à nu l’âme des imposteurs. Les ayant affronté à plusieurs reprises durant mon combat pour la vérité sur le drame yougoslave, je sais qu’ils sont très vulnérables dès qu’ils quittent leurs forteresses totalitaires, que ce soit les institutions politiques ou les rédactions de journaux et de télévision.
Créons un comité international contre la satanisation des peuples, analogue à ce qui fut le Tribunal Bertrand Russel à l’époque. Il en reste assez d’hommes et de femmes de conscience à travers le monde pour se joindre à nous.
Il faut combattre la pollution de l’âme, comme on combat la pollution de la nature!
Bien fraternellement vôtre,
Publié dans  Journal Franz Weber, n°41, juillet/août/sept. 1997
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Komnen BECIROVIC