TEMOIGNAGES  DE  VICTOR  BERARD ET
DE GEORGES  GAULIS  SUR  CALVAIRE  SERBE AU  KOSOVO

Intervention de Komnen Becirovic au colloque “L’Europe et les Balkans,” organisé  par le professeur d’histoire Jean-Paul Bled, le 14 septembre 1999 à l’Assemblée nationale.

 

 
Victor Bérard
On ne peut ni comprendre, ni traiter, ni valablement résoudre des conflits ethniques et religieux du genre de ceux qui se déroulent depuis dix ans dans les Balkans, sans en connaître l’origine, la genèse, l’histoire. (...) A-t-on jamais eu, par exemple, l’idée de se demander, en accusant les Serbes de nettoyage ethnique au Kosovo ou ailleurs, comment il se fait qu’un peuple violemment hostile aux Serbes, les Albanais, occupe en si grand nombre le cœur de la Serbie, le berceau de sa civilisation, le Kosovo? C’est que, contrairement à la fable de l’ancienneté des Albanais au Kosovo, leur présence y est la conséquence directe de leur passage du côté de l’occupant turc par leur conversion à l’islam à partir du XVIe siècle. “Là où est le glaive, là est la foi”, adoptèrent-ils comme leur devise, avant de devenir l’instrument de l’oppression turque dans les Balkans, aussi bien des Serbes que des Grecs et des Bulgares.
Deux auteurs français, parmi bien d’autres, le célèbre orientaliste et plus particulièrement helléniste, Victor Bérard, dans son livre La Macédoine, paru en 1897, et un grand journaliste de l’époque, Georges Gaulis, dans son ouvrage La ruine d’un empire, publié en 1913, ont laissé les témoignages des plus stupéfiants sur le calvaire des Serbes du Kosovo sous le règne turco-albanais. (...)
Quelle est d’abord la réponse que donne Victor Bérard à la question fondamentale : d’où viennent les Albanais au Kosovo ? Elle est sans ambiguïté: “Tous les documents historiques nous montrent cette plaine entièrement peuplée de Slaves jusqu’au début du siècle dernier, écrit Bérard. (...) Mais tout autour de cette Slavie agricole et chrétienne, les Albanais musulmans s’étaient embusqués au pied des monts. Ils l’avaient enfermée dans un cercle de villes – Prizren, Djakovitza, Ipek, Prichtina, etc. – de bourgs et de forteresses. De ces repaires, chaque année, ils tombaient sur la plaine et, suivant l’humeur du moment, tuaient, violaient ou se contentaient de voler. En leur qualité de musulmans, ils s’arrogeaient les droits de propriétaires et de suzerains”. (pp. 112, 140)
Et Victor Bérard de rapporter un tas de méfaits, de terribles zouloums, commis par les Albanais sur les Serbes, montrant la condition abjecte sans égale en Europe d’alors, dans laquelle vivaient ces derniers. Ecoutez-le: “L’imagination fertile de l’Albanais et les hasards de sa vie mouvementée lui ont fait découvrir cent espèces de zouloums. Ibrahim Alatch est aujourd’hui le plus grand zouloumier. Il a forcé les paysans de Ribovitza à venir labourer ses terres. Tout le village a dû se déplacer, car la besogne devait être faite en trois jours. Ibrahim, naturellement, ne les a pas payés, mais encore il leur a réclamé trois piastres à chacun pour l’hospitalité que, pendant trois nuits, il leur avait donnée dans sa grange. (...) Ibrahim a encore inventé, un jour de belle humeur, le taschparasi, le denier de la mâchoire. Il s’était invité, lui et ses amis, pendant toute une semaine, chez un riche chrétien: Ies moutons rôtis, les poules bouillies et le vin bu, Ibrabim s’en alla en réclamant une indemnité pour l’usure de sa mâchoire.
Tous les Albanais n’ont pas l’impudence ni l’ingéniosité d’Ibrahim, mais chacun, dans la limite de ses forces, vit sur ce modèle, et les préfets turcs semblent ne rien pouvoir ou ne rien vouloir pour la protection des chrétiens” (pp. 116-117)
Et Victor Bérard termine cette sombre fresque d’un Kosovo livré à l’arbitraire des Albanais par le constat suivant: “Quelles que soient les plaintes des Slaves indigènes et les récriminations des Serbes, et quelles que puissent être les remontrances de la Russie, il est de toute évidence que jamais le Sultan ni la Porte n’interviendront contre les Albanais et ne rétabliront l’ordre dans ce vilayet de Kosovo. Les Albanais, dans ce pays slave, jouent et joueront le même rôle que les Kurdes dans le pays arménien. Représentants de l’Islam et serviteurs du maître, ils jouiront toujours à ce double titre, quels que puissent être leurs méfaits, de l’impunité”. (p. 138)
L’impunité des Albanais, les récriminations des Serbes, les remontrances de la Russie, est-ce que cela vous rappelle quelque chose? Remplacez la Sublime Porte par la Maison Blanche, les bandes de l’époque par les combattants de l’Uçk, l’Empire ottoman par la communauté internationale, le préfet turc du vilayet du Kosovo, complice ou impuissant, par son présent administrateur, Bernard Kouchner, et vous avez la situation d’aujourd’hui quasi identique à celle décrite si justement il y a plus d’un siècle par Victor Bérard.
Quant à Georges Gaulis, qui visita le Kosovo en 1902, quelques six ans après Bérard, il complète la vision de son prédécesseur d’une façon encore plus détaillée, puisque, en tant que correspondant des journaux français et suisses à Istanbul, il pénétra plus profondément dans le pays. Il le remonta jusqu’à la capitale médiévale serbe, la ville de Prizren, où il voit les Serbes réduits à un esclavage total: “Prizren contient un quartier serbe: mille maisons accrochées à la pente du Schar. Chaque famille serbe a un seigneur albanais qui lui impose sa protection avec la taille et la corvée, et, en plus, les redevances extraordinaires, et la dîme, et les cadeaux, et le vol. (...) Autour de Prizren, cette Vieille Serbie est, avec l’Arménie, le pays le plus malheureux du monde. Les Albanais, tombés de leurs montagnes sur la plaine, ont reçu du pouvoir impérial licence de vivre sur le paysan serbe et de le détruire. Périsse la race qui pourrait légitimer les prétentions étrangères ! Autour de Prizren, la loi albanaise règne toute puissante. Les chrétiens doivent se couper les cheveux en signe d’esclavage; ils ne peuvent entrer à cheval dans une ville ni, s’ils rencontrent un musulman dans la campagne, rester en selle devant lui. Partout les murs de leurs cimetières ont été abattus: les chrétiens ne sont même pas assurés d’une retraite close après leur vie si tourmentée”. (pp. 350-351)
Dans la suite de ce récit bouleversant, Georges Gaulis montre la progression inexorable des Albanais ayant pris les proportions d’un véritable nettoyage ethnique de la population serbe qui est expulsée, mise à mort ou islamisée. Il en cite même les chiffres: “En Vieille Serbie, dans ces dix dernières années, le nombre des chrétiens a diminué dans des proportions énormes. Soixante-dix mille d’entre eux ont passé sur le territoire du royaume de Serbie. Combien sont morts assassinés ou ont été convertis à l’Islam? On compte que les Albanais sont aujourd’hui plus de 150.000 en deçà du Drim.”(...) “Assassinats, enlèvements, raids meurtriers, voilà la chronique quotidienne de la Vieille Serbie. L’autorité turque y prête les mains.(...) A Mitrovitza, deux frères, officiers de police l’un et l’autre, pénètrent dans une maison où l’on célèbre une noce chrétienne; ils tuent à coups de revolver le plus d’hommes possible et violent les femmes, histoire de rire. Telle est la chronique d’un seul jour: je n’ai fait que traverser cette Vieille Serbie. Il y a tout un système dans cette tuerie albanaise: les Turcs veulent purger cette plaine de sa population chrétienne”. (pp. 323, 352-3)*
Des mots à méditer par MM. Chirac et Jospin qui ont fait de l’engagement de la France au côté des Albanais, et contre les Serbes, rien de moins qu’un combat pour la civilisation! I1 faut espérer cependant que la lapidation des soldats français par les Albanais, qui se poursuit depuis des semaines à Mitrovitza, finira par éclairer enfin le Président de la République et le Premier ministre sur la question du Kosovo.
Les textes de ces deux éminents auteurs sont éclairants. Ils font du bien par leur véracité, leur humanité, leur dénonciation des oppresseurs et leur compassion pour les opprimés. Même s’ils datent de cent ans, ils sont la vérité française sur le Kosovo. (...) Cependant, Dieu merci, cette vérité française sur les Serbes n’est pas seulement dans les livres, elle est aussi depuis des années dans la personne de Pierre-Marie Gallois, dans celle de Louis Dalmas, directeur de Balkans Infos, de Jean-Paul Bled, initiateur de ce colloque, de Jean Dutourd, de Marie-France Garaud, de Paul-Marie de la Gorce, de Vladimir Volkoff, de Patrick Besson, pour ne citer que quelques uns de ceux avec lesquels nous, les Serbes, déployons des efforts communs dans le domaine de la vérité sur les événements en ex-Yougoslavie. Et, la vérité étant au-dessus des partis politiques et des idéologies, je ferais preuve du conformisme ambiant que j’essaye de combattre, si je ne rendais pas également hommage à tout un courrant de la société française dit traditionaliste qui a constamment plaidé la cause des Serbes, en particulier sur les ondes de Radio-Courtoisie. Celle-ci, avec la chaîne LCI, aura été la seule tribune où nous avons pu nous exprimer aux heures les plus noires de la désinformation et de la conspiration du silence.
Qu’ils soient tous remerciés pour nous avoir aidés à ne pas désespérer de la France entraînée dans un formidable tourbillon de mensonges, créé par les médias ignorants, irresponsables ou politisés à outrance contre la Serbie. La France s’est ainsi fourvoyée jusqu’à faire assombrir par les nuages apocalyptiques provoqués par les bombardiers dans le ciel de la Serbie, deux siècles de son rayonnement dans ce pays. Pour assouvir la vengeance allemande, les pulsions sanguinaires de nos humanistes ou les fantasmes guerriers de Mme Albright, la France de M. Chirac a aussi, en bombardant la Serbie, bombardé ses propres morts qui reposent en terre serbe – il y en a soixante-six mille de Salonique à Belgrade – tous des héros d’une des plus grandes épopées de l’époque moderne, l’épopée franco-serbe dans les Balkans durant la Première guerre mondiale. Hélas, quand les nations se privent de leur mémoire, elles ne sont plus elles-mêmes, elles déraisonnent, tout comme les personnes.
Toujours est-il que les textes de Victor Bérard et de Georges Gaulis, outre qu’ils rétablissent la vérité historique en révélant la façon cruelle dont les Albanais se sont emparés du Kosovo et en relatant le triste sort qui y était réservé aux Serbes, sont également significatifs par rapports aux événements actuels. Ils montrent notamment de quel mal les Occidentaux se sont faits le glaive. (...) Voici ce qu’en dit Human Rights Watch dans un rapport publié par le International Herald Tribune du 4 août dernier: “Selon la force de pacification de l’Otan et les dirigeants d’organisations humanitaires, chaque jour, depuis que les pacificateurs de l’Otan sont entrés dans cette province serbe, un Serbe ou un Gitan a été tué, torturé, battu, kidnappé ou menacé; une maison serbe ou gitane a été incendiée, pillée ou expropriée de force; une affaire serbe nationalisée ou privée a été occupée et ses responsables expulsés; un site sacré serbe a été bombardé ou profané, et un peu plus de Serbes se sont enfuis.”
En fait, contrairement aux accords de Kumanovo du 9 juin dernier et à la résolution du Conseil de sécurité 1244, votée en même temps, qui garantissait la sécurité de tous les habitants du Kosovo, l’Otan a abandonné la plupart des Serbes à la merci des Albanais, si bien que 220.000 d’entre eux ont dû prendre depuis le chemin de l’exode. On se croirait revenu aux époques les plus noires de l’oppression au Kosovo, encore que, lors du grand exode serbe sous le patriarche Arsène III, en 1690, seulement 40.000 Serbes avaient quitté la province ; sous le patriarche Arsène IV, en 1739, quelques 20.000; sous le sultan Abdul Hamid, au début de notre siècle, près de 40.000; sous Hitler et Mussolini, qui créèrent la Grande Albanie, environ 80.000; sous Tito, pendant 40 ans de son règne antiserbe, près de 300.000. Ces chiffres montrent éloquemment le nombre de Serbes qui peuplaient le Kosovo. (...) Pourtant on a vu bon nombre de responsables occidentaux se promener triomphalement à travers le désastre kosovien et se féliciter du succès de l’opération de l’Otan. (...) Surtout, pour justifier son aberration antiserbe, la classe médiatico-politique de l’Ouest est unanime à légitimer les crimes actuels des Albanais par la revanche sur ce que les Serbes leur auraient fait ces dernières années et durant l’intervention de l’Otan. Mais alors la question se pose: de qui et de quoi se vengeaient-ils en commettant tous ces méfaits sur les Serbes, relatés par Victor Bérard et Georges Gaulis parmi tant d’autres, à des époques où il n’y avait pas de Milosevic et où les Serbes n’avaient fait aux Albanais aucun tort, sinon celui d’exister?
(...)Ce que je viens de vous exposer soulève un certain nombre de graves interrogations. Est-il normal que les démocrates et les défenseurs des droits de l’homme à l’Ouest, consacrent, en scellant une injustice par une autre, les siècles de servitude dans laquelle ont été tenus les Serbes sous le régime colonial et féodal turco-albanais au Kosovo? Est-il juste que, par une effrayante inversion des rôles du bourreau et de la victime, les Serbes soient punis pour les quelques dix ans de leur terreur sur les Albanais, en admettant que celle-ci ait vraiment existé, et que les Albanais soient absous voire récompensés pour près de cinq siècles de terreur  réellement exercée sur les Serbes? Est-il concevable que, sous prétexte de remédier à une catastrophe humanitaire qui n’en était pas une, on en ait provoqué une autre, infiniment plus grande, doublée d’une catastrophe écologique sans précédent sur le continent européen, avec la guerre de l’Otan contre les Serbes? Est-il moral que pour de simples troubles dans la province d’un Etat souverain, semblables à tant d’autres dans le monde, on ait écrasé toute une nation, martyrisée au cours des âges aussi bien au Kosovo qu’ailleurs?
Enfin, est-il possible que la terre du Christ qu’est le Kosovo, tant par les magnifiques temples que les Serbes y ont élevés à la gloire de Dieu que par les sacrifices pour le Christ auxquels ils n’ont cessé de consentir depuis la fatale bataille de 1389, qui inspira l’une des plus grandes épopées de l’humanité, L’Epopée du Kosovo, est-il possible, je vous le demande, que le Kosovo dévasté, meurtri, ensanglanté, empoisonné, aux églises détruites et profanées, vidé de sa population chrétienne, soit offert par l’Occident chrétien pour ce bimillénaire du Christ, en cadeau à ceux qui ont renié le Christ et qui, durant près de cinq cents ans, l’ont combattu avec l’énergie farouche des apostats qui veulent se couper de leurs racines?
Je laisse à votre profond sens de la justice et à votre discernement moral le soin de répondre.
Balkans-Infos, n°37, octobre 1999.
Version intégrale in Komnen Becirovic, Le Kossovo dans l’âme, L’Age d’Homme, Paris 2001, pp.75-86.