Destruction de la Yougoslavie: l’Europe contre elle-meme
 
Contribution au colloque Les Balkans, la Guerre du Kosovo, tenu  le  29  novembre 1999 au Palais du Luxembourg,  au Sénat.
Palais du Luxembourg

Mesdames et Messieurs,Je commencerai mon propos par vous faire part de quelques interrogations qui  n’ont cessé de me hanter depuis bientôt dix ans que dure le drame des peuples de l’ex-Yougoslavie, en particulier la tragédie du peuple serbe. Comme si, au lieu d’en être récompensé, il n’en finissait pas d’expier d’avoir consenti tant de sacrifices, jusqu’à l’effacement de son nom même, pour la création aussi bien de la première que de la deuxième Yougoslavie. Et je vous livre ces interrogations, d’autant plus volontiers qu’elles sont, j’en suis sûr, celles de bon nombre d’entre vous présents dans cette salle.
En effet, comment se fait-il que l’Europe, au moment où elle entamait le processus de son intégration, s’employa avec les États-unis d’Amérique, à faire désintégrer, à détruire, à jeter dans l’abîme des guerres civiles, une petite Europe qui existait et fonctionnait en tant que telle, depuis plus de 70 ans déjà, et qui était précisément la Yougoslavie?
Et pourquoi, après avoir brisé la Yougoslavie multinationale, on s’acharna à maintenir une Bosnie également multinationale, avec cette différence que les antagonismes ethniques y étaient plus profonds que partout ailleurs en Yougoslavie et même dans les Balkans, excepté au Kossovo?
Pouvait-on s’attendre, en effet, sauf dans l’esprit des décideurs politiques et médiatiques manquant de toute vision, à ce que Serbes, Croates et Musulmans s’entendissent dans le cadre d’une petite Bosnie alors que l’on avait jugé et déclaré impossible leur entente au sein de la grande Yougoslavie?
Aussi, n’a-t-on jamais compris en quoi l’union des pays serbes avec une douzaine de millions d’habitants dans le cadre d’une petite Grande Serbie, après que les Croates et les Slovènes eurent cassé la Yougoslavie, aurait constitué un mal pour l’Europe et le monde, alors que la réunification de l’Allemagne avec ses quatre-vingts millions d’habitants aurait représenté un bien, en dépit du fait que ce fut l’Allemagne, et non pas la Serbie, qui, par deux fois en ce siècle finissant, a mis notre continent à feu et à sang?
Est-il historiquement, moralement, philosophiquement acceptable que les Serbes de Krajina, qui avaient été pendant des siècles le rempart de l’Occident contre la pénétration de l’islam, n’aient obtenu non seulement aucune autonomie au sein de la Croatie, mais ont été impitoyablement chassés de leur pays avec le concours de l’Occident, alors que les Albanais du Kossovo, oppresseurs séculaires des Serbes et d’autres chrétiens des Balkans, aient été récompensés par un État quasi indépendant à la suite de la guerre atroce que l’Otan a faite, à cause d’eux, à la nation serbe tout entière?
Enfin, est-il normal que depuis la chute du Mur de Berlin, on ait dressé dans l’espace yougoslave autant de murs de Berlin qu’il y avait de républiques et que l’on a même élevé jusqu’au ciel une Muraille de Chine tout autour de la Serbie, en l’isolant, en la satanisant et en lui imposant toutes sortes de sanctions?
Autant de questions que je soumets à votre réflexion qui sont, certes, autant de réponses, mais qui reflètent surtout autant d’aberrations de la politique européenne et américaine ou, pour employer l’euphémisme en vigueur, de la communauté internationale, ces dix dernières années dans les Balkans. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier du résultat: un pays prospère qu’était la Yougoslavie avant son éclatement, se trouve actuellement ruiné, divisé, avec au moins cent mille morts et autant de blessés, avec un million de réfugiés, pour la plupart serbes, avec des anciennes plaies, qui s’étaient grandement cicatrisées, aujourd’hui rouvertes plus que jamais; puis encore, pour couronner le tout, les dégâts incommensurables infligés par l’Otan au printemps dernier à la Serbie, tant sur le plan économique que sur le plan écologique, et dont pâtissent également les pays limitrophes.
La sage politique de la communauté internationale a investi dans l’effroyable cauchemar yougoslave des centaines de milliards de dollars dont une infime partie eut suffi pour faire des Balkans un paradis au lieu d’en avoir fait un enfer ! Non seulement, Mesdames et Messieurs, on n’a pas de quoi être fier du résultat de la politique de la communauté internationale dans les Balkans, mais on a tout lieu de désespérer du niveau d’intelligence, de justice et d’humanité de ceux qui gouvernent aujourd’hui le monde. Et c’est déjà un miracle que le monde existe toujours et qu’il n’ait pas, avec la quantité de mal qui s’est manifesté notamment à propos de la Yougoslavie, roulé dans l’abîme des prophéties de Nostradamus relatives à la fin de ce Deuxième millénaire.
Il reste, cependant, que la Yougoslavie, malgré les tensions intérieures qui la secouaient, ne se serait jamais désintégrée sans le concours extérieur, notamment celui de l’Allemagne et du Vatican, exacerbant ces tensions. Le démembrement de la Yougoslavie a été la conséquence directe de la réunification allemande. Qui ne se souvient pas de la nuit fatale du 17 au 18 décembre 1991 à Bruxelles, où le ministre des Affaires étrangères allemand, Hans Dietrich Genscher retint ses homologues de l’Union européenne, jusqu’à quatre heures du matin, avant de leur arracher une reconnaissance intempestive de la Croatie et de la Slovénie? Le chancelier Kohl pouvait bientôt se vanter de la réussite de la politique allemande dans les Balkans. Et la presse d’outre-Rhin de jubiler: «La Yougoslavie avait été une création anti-allemande et il fallait, en tant que telle, qu’elle disparaisse» écrivait un grand journal allemand en été 1992.
Certes, la responsabilité allemande dans le drame yougoslave est immense, mais également celle du Vatican, le pape Jean-Paul II n’ayant rien fait, comme on l’implorait de divers côtés, pour freiner les ardeurs séparatistes croates, mais au contraire les encourageant. Ce n’est qu’après l’éclatement de la guerre fratricide entre Serbes et Croates que le pape se serait exclamé: «Ah! Mon Dieu! Qu’avons-nous fait».
La responsabilité des autres puissances, notamment de la France, existe dans la mesure où la France ne s’est pas opposée à la volonté allemande, le général Gallois dirait au dictat allemand, de détruire la Yougoslavie, mais qu’elle ait cédé au chantage de Bonn et ait consenti à l’abolition du traité de Versailles qui avait consacré la naissance de la Yougoslavie. Aussi le rôle joué par une personnalité française de premier ordre, Robert Badinter, président de la commission portant son nom, aura été néfaste : au lieu d’opter pour l’autodétermination des peuples et de rester ainsi fidèle à l’esprit de la Charte des Nations Unies, Badinter, se basant sur la constitution titiste de 1974, opta pour l’indépendance des républiques yougoslaves, se faisant ainsi l’exécuteur testamentaire le plus scrupuleux du tyran communiste Joseph Broz dit Tito. Mais peut-être Badinter n’a-t-il fait que ce qu’on lui avait demandé.
En somme, autant l’Allemagne a soutenu, défendu et armé ses alliés traditionnels, les Croates, autant la France a laissé tomber les siens, les Serbes, en les sacrifiant sur l’autel de Maastricht. Et alors que la France a payé le plus lourd tribut durant la tragédie yougoslave, avec soixante-douze morts en Bosnie et au moins sept cents blessés, avec des dizaines de milliards de francs dépensés, avec son amitié séculaire avec les Serbes compromise et la francophonie affaiblie dans les Balkans, c’est l’Allemagne qui a recueilli les dividendes du désastre yougoslave: la mainmise totale sur la Slovénie et la Croatie, la sortie sur l’Adriatique et l’occupation de l’espace ex-yougoslave tout entier par le deutschemark devenu la monnaie officielle aussi bien en Bosnie qu’au Monténégro et au Kossovo.
Cependant l’acquis le plus important de l’Allemagne, c’est que par le biais du drame yougoslave, elle s’est libérée des entraves de sa propre constitution qui l’empêchait depuis 1945, d’être militairement présente hors de son territoire. Or, avec l’intervention de l’Otan dans les Balkans, ce verrou a sauté, si bien que le chancelier Schröder ait pu récemment déclarer que l’Allemagne était une grande puissance et que la preuve en était la présence de ses troupes aussi bien en Bosnie qu’au Kosovo. Force est de constater que la carte de l’espace actuel yougoslave ressemble davantage à celle dessinée par Hitler et Mussolini qu’à celle que dessinèrent les vainqueurs de la Première et de la Deuxième guerre mondiale.
Et la responsabilité des Serbes dans tout cela? diraient certains d’entre vous. À quoi je répondrai: si cela n’avait tenu qu’aux seuls Serbes, la Yougoslavie existerait bel et bien aujourd’hui du fait qu’elle avait été leur création et qu’ils étaient épars partout à travers elle. Mais du moment où chacun commençait à tirer de son côté, du moment où le Kossovo allait à la dérive, du moment où le spectre du néo-fascisme en Croatie et celui de l’islamisme en Bosnie réapparaissaient, les Serbes ne pouvaient pas rester sans réagir. Comment auraient-ils pu le faire en entendant Franjo Tudjman déclarer: «Le génocide est une chose naturelle.» Et Alija Izetbegovic lancer de son côté: «Il ne peut y avoir de paix ni de coexistence possible entre l’Islam et les institutions non islamiques»; alors que les Serbes avaient déjà durement soufferts aussi bien du fascisme que de l’islam par le passé.
Les Serbes étaient las de jouer un jeu dont les règles n’étaient pas respectées par les autres composants de la Fédération yougoslave. Et ils auraient naturellement réussi à reprendre la dot qu’ils avaient apportée à l’État commun yougoslave en 1918, si l’Ouest n’avait pas fait sienne la cause croate, puis islamo-bosniaque et enfin albano-kossovare. Les Américains allèrent même jusqu’à récompenser Izetbegovic du Prix de la Démocratie en même temps qu’il recevait le Prix Roi Fayçal pour les services rendus à l’islam; également, ils invitèrent l’antisémite Tudjman à l’inauguration de l’Holocaust Museum à New York.
Une autre thèse que l’on n’a pas cessé de répéter à outrance toutes ces années, est celle d’une Yougoslavie créée artificiellement et consacrant l’hégémonie grand-serbe sur d’autres peuples, notamment sur les Croates et les Slovènes, qui n’auraient jamais voulu de la Yougoslavie, si bien se trouvaient-ils au sein de l’Autriche-Hongrie. Loin d’avoir été une création artificielle, imposée à Versailles par les vainqueurs de la Première guerre mondiale, la Yougoslavie aura été l’aboutissement des aspirations de certains parmi les meilleurs esprits serbes, croates et slovènes depuis près de deux siècles. Il existe d’innombrables textes qui l’attestent, mais je ne vous en lirai qu’un seul émanant de l’un des plus célèbres hommes politiques croates, Ante Trumbic, signataire avec le premier ministre serbe Nicolas Pasic de la Déclaration de Corfou du 20 juillet 1917 fondant la Yougoslavie, et le ministre des Affaires étrangères du premier gouvernement de ce nouvel État. En fait, c’est le discours que Trumbic prononça le 16 janvier 1919, lors d’une réunion solennelle à la Sorbonne. C’est un texte très élevé et je suis certain que vous allez l’apprécier comme je l’ai fait moi-même. Dans un hommage vibrant, à la fois à la France et à la Serbie, Trumbic, est particulièrement élogieux au sujet de cette dernière. Ecoutez-le:
«Nous sommes réunis aujourd’hui pour parler de la Serbie Victorieuse: ce  titre est bien celui qui convient pour évoquer et résumer ces années de guerre  formidable pendant lesquelles la Serbie a conduit toute la race yougoslave vers la réalisation de son idéal. Et cela, elle l’a accompli non seulement sur le terrain politique, mais aussi, de la façon que vous savez, sur les champs de bataille inondés par les flots de son sang; elle a souffert d’indescriptibles souffrances de toutes sortes; elle a subi des épidémies terribles; elle a fait la retraite d’Albanie dont le nom évoque le plus grand héroïsme, mais aussi, hélas, les plus terribles tourments».
«Tous ces sacrifices
- poursuit Trumbic dans son éloge de la Serbie - ont été consacrés à l’idéal yougoslave, qui est celui de réunir en un seul État tous les pays dispersés de notre peuple aux trois noms: Serbe, Croate, Slovène. Tout ce qui dépendait de la volonté de notre peuple a été accompli par lui au cours de ces efforts douloureux et les résultats que lui seul pouvait obtenir, ont été obtenus: en effet, il s’est émancipé du joug odieux des Habsbourg et il a constitué en un État indépendant tous les pays yougoslaves qui dépendaient de l’ancienne Autriche-Hongrie. Ceci n’était qu’une première étape dans la réalisation de notre vœu national, la deuxième fut atteinte un peu plus tard, lorsque, au jour de grâce du 1er décembre 1918, les représentants autorisés de cet État indépendant exprimèrent à Belgrade, devant notre Prince, le Régent bien-aimé Alexandre, la volonté inébranlable de s’unir en un seul État avec la Serbie. Le Prince Régent a répondu à cette volonté nationale, qui était aussi la sienne, et, entouré des ministres de Serbie, il a proclamé au nom de son auguste père, Sa Majesté le Roi Pierre, l’union en un Royaume unique de tous les Serbes, Croates et Slovènes. Par ce fait historique, notre peuple tout entier a, grâce à son effort persistant, créé son union politique, et la Serbie, notre Piémont ensanglanté, a donné sa dernière obole à la réalisation de notre idéal d’union nationale en lui sacrifiant son individualité en tant qu’État.» [1]
Auriez-vous jamais pu imaginer, avec tout ce que l’on a dernièrement proféré au sujet des deux peuples, qu’un Croate, et pas n’importe lequel, mais l’une des gloires croates qu’est Ante Trumbic, ait pu parler de cette façon des Serbes et de la Serbie? Comment peut-on dire, après cela, que les Croates n’ont jamais voulu de la Yougoslavie! Surtout, vous avez bien entendu Trumbic affirmer que la Serbie a sacrifié pour la Yougoslavie son individualité en tant qu’État; les autres ne l’ont pas fait tout simplement parce qu’ils n’avaient pas d’État, excepté les Monténégrins.
En fait, la Yougoslavie fut aussi bien pour les Croates que pour les Slovènes une chance offerte par les Serbes pour réapparaître, après des siècles d’absence, sur la scène de l’histoire. Le Hongrois Kossuth disait aux Croates qu’il ne voyait point de Croatie sur la carte de l’Europe. Faut-il rappeler que les Slovènes, pour la première fois depuis mille ans, eurent leurs premières institutions, comme l’Université, l’Académie et la Bibliothèque nationale, précisément au sein de la Yougoslavie du roi Alexandre, tellement vouée aux gémonies?
Si cependant on peut admettre qu’existait une prédominance Serbe dans cette première Yougoslavie du fait que les Serbes l’avaient créée, il n’y en avait aucune dans la seconde, celle de Tito puisqu’elle reposait sur la fameuse formule: «Une Serbie faible, une Yougoslavie forte». Pensez qu’au moment de son éclatement, la plupart des postes clés de la Fédération yougoslave étaient détenus par des non- Serbes, en commençant par le premier ministre Ante Markovic et le président de la Fédération Stipe Mesic, tous deux Croates dont le dernier écrira un ouvrage au titre fort éloquent: «Voici comment nous avons détruit la Yougoslavi». Or, on n’a pas cessé d’attribuer cette destruction au nationalisme serbe, alors qu’elle était l’œuvre du nationalisme croate, slovène, islamo-bosniaque et albanais en collusion avec des facteurs extérieurs hostiles à la Yougoslavie depuis ses origines.
Certes, la Yougoslavie n’était pas le meilleur des mondes, encore qu’on n’a cessé de la citer en exemple pendant des décennies comme preuve de la coexistence de cinq peuples, de six républiques, de trois religions, de trois langues et de deux alphabets. Il y avait plus d’un million de mariages mixtes à la veille de son éclatement, bien davantage que dans l’Union européenne d’aujourd’hui. Il faudra peut-être un siècle aux Français et aux Allemands, aux Italiens et aux Finlandais, aux Portugais et aux Danois pour atteindre le niveau des rapports humains qui existaient pour la majorité des gens entre les différentes communautés en ex-Yougoslavie. Surtout l’espace yougoslave avait été uni par une langue compréhensible par tous, le serbo-croate. J’y insiste: la Yougoslavie préfigurait l’Europe dans biens des domaines, y compris celui de la bureaucratie, des présidences annuelles tournantes, etc.
Cependant, au lieu de l’aider à corriger ses défauts, l’Europe, se comportant en matricide, l’a tuée. Le plus effarant, c’est qu’on n’en finit pas de la tuer, comme l’a montré la monstrueuse guerre de l’Otan au printemps dernier contre la Serbie. Regardez l’image de cette statue renversée dans une rue de Pristina, elle représente l’un des géants de la culture européenne au XIX° siècle, Vouk Karadjitch, le grand réformateur de la langue serbo-croate, et qui fit découvrir à une Europe éblouie la sublime épopée serbe, louée par les plus grands esprits européens tels Goethe et Mickiewicz, entre autres.
Regardez aussi cette autre image de l’église de la Trinité de Mouchoutichté, datant du XIV° siècle, qui a survécu aux siècles de l’occupation turque, mais qui n’a pas survécu à six mois à l’occupation du Kossovo par l’Otan et ses alliés albanais. Regardez aussi ces images de la cathédrale du Christ Sauveur de Djakovitsa, avant et après la destruction par les Albanais. Elle est le symbole du Kossovo et de la Serbie martyrs.
Contrairement à ce qu’on nous a tant affirmé, la guerre contre les Serbes a tourné en une guerre contre la civilisation. Car, est-ce défendre la civilisation, qui pour la plupart d’entre nous s’identifie au christianisme, que de détruire les temples et les images du Christ au cœur de l’Europe, en même temps que de meurtrir son peuple fidèle, pour ce bimillénaire du Christ? Curieuse façon de fêter vingt siècles de Celui qui signifie le bien, par cette orgie du mal qui, depuis deux lustres, ne cesse de se dérouler dans les Balkans.
Savez-vous que, outre toutes ces églises détruites, tous ces cimetières profanés, tous ces monuments historiques abattus, il y a également deux millions de livres, en serbe et en d’autres langues, brûlés au Kossovo sous la sage administration de M. Kouchner, prophète de la guerre humanitaire depuis des années. Et c’est vraiment se comporter en pitre du désastre que d’affirmer, comme le fait Kouchner, que «l’Europe est née au Kossovo», que les Nations Unies y ont fait «une avancée formidable» et que la vengeance albanaise était des plus légitimes, comme si les Albanais n’avaient pas agi pareillement sous les Ottomans, sous les fascistes italo-allemands et sous les communistes. Le médecin Kouchner, qui se propose de traiter le mal kossovien, oublie, à force d’avoir abandonné la médecine au profit de la politique, qu’on ne saurait traiter une maladie, sauf dans les comédies de Molière, sans en connaître l’origine.
Hélas, le rapport des Nations Unies, rédigé par leur envoyé spécial au Kossovo, Jiri Dienstbier, contredit totalement Kouchner, en révélant l’étendue du cauchemar kossovien par le constat suivant:
«Les meurtres, les enlèvements, les destructions de propriétés, et particulièrement les incendies de maisons, les déplacements forcés des non-Albanais ou des Albanais du Kosovo considérés comme politiquement suspects, reflètent l’échec de la communauté internationale à contrôler le territoire, à y assurer la paix et mettre en œuvre les élémentaires services et protections d’un gouvernement.»
Et ce n’est qu’une seule phrase de ce volumineux rapport. Alors fallait-il, pour en arriver là, mettre en branle la plus formidable puissance militaire de tous les temps, l’Otan, tuer et blesser des milliers d’êtres humains, en jeter sur les chemins de l’exode des centaines de milliers d’autres, détruire l’œuvre de générations entières, se livrer à l’assassinat écologique des Balkans, et jusqu’à blesser les cieux éternels en abîmant par quarante mille sorties de l’aviation de l’Otan, la couche d’ozone au-dessus de notre planète? Une fois de plus, nous sommes obligés de constater le terrible fait que ceux qui gouvernent le monde se sont conduits dans cette affaire bien davantage en cavaliers de l’Apocalypse qu’en hommes raisonnables et responsables.
Ainsi dix années d’existence de l’Europe, qui coïncident avec les dix années d’agonie de la Yougoslavie, ont été couronnées par cette catastrophe où se trouve plongé actuellement le Kossovo. Il faut absolument que l’Europe se ressaisisse afin d’arrêter de s’autodétruire dans les Balkans! Il faut que cesse cet acharnement absurde contre l’une de ses nations les plus glorieuses, la nation serbe, si l’Europe ne veut pas voir retomber sur elle la faute inutile de la destruction de la Yougoslavie, le malheur de ses peuples et le martyre du peuple serbe.
Déjà, le fléau de la pollution frappe non seulement le sud de l’Europe, mais notre continent tout entier puisque, pour n’en prendre qu’un seul exemple, on a relevé une forte augmentation de la radioactivité, à la suite des bombardements de l’Otan, de la Grèce à la Finlande. D’autre part - j’invite les fauteurs de mal à y réfléchir - la justice immanente, qu’elle soit celle de Dieu, le verdict de l’Histoire, ou bien quelque chose que nous ne connaissons pas, et qui régit le destin des nations et des empires, est tout aussi immuable que les lois qui gouvernent les astres, et que personne ne peut lui échapper.

1) Cf. Revue Yougoslave, 1-2, 1-16 mars 1919, Paris.

Publié in Les Balkans, la guerre du Kossovo, pp. 98-106, L’Age d’Homme 2000.