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Palais
du Luxembourg
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Mesdames et Messieurs,Je commencerai
mon propos par vous faire part de quelques interrogations qui
n’ont cessé de me hanter depuis bientôt
dix ans que dure le drame des peuples de l’ex-Yougoslavie, en
particulier la tragédie du peuple serbe. Comme si, au lieu d’en
être récompensé, il n’en finissait pas d’expier d’avoir consenti
tant de sacrifices, jusqu’à l’effacement de son nom même, pour
la création aussi bien de la première que de la deuxième Yougoslavie.
Et je vous livre ces interrogations, d’autant plus volontiers
qu’elles sont, j’en suis sûr, celles de bon nombre d’entre vous
présents dans cette salle.
En effet, comment se fait-il que l’Europe, au moment où elle entamait
le processus de son intégration, s’employa avec les États-unis
d’Amérique, à faire désintégrer, à détruire, à jeter dans l’abîme
des guerres civiles, une petite Europe qui existait et fonctionnait
en tant que telle, depuis plus de 70 ans déjà, et qui était précisément
la Yougoslavie?
Et pourquoi, après avoir brisé la Yougoslavie multinationale,
on s’acharna à maintenir une Bosnie également multinationale,
avec cette différence que les antagonismes ethniques y étaient
plus profonds que partout ailleurs en Yougoslavie et même dans
les Balkans, excepté au Kossovo?
Pouvait-on s’attendre, en effet, sauf dans l’esprit des décideurs
politiques et médiatiques manquant de toute vision, à ce que Serbes,
Croates et Musulmans s’entendissent dans le cadre d’une petite
Bosnie alors que l’on avait jugé et déclaré impossible leur entente
au sein de la grande Yougoslavie?
Aussi, n’a-t-on jamais compris en quoi l’union des pays serbes
avec une douzaine de millions d’habitants dans le cadre d’une
petite Grande Serbie, après que les Croates et les Slovènes eurent
cassé la Yougoslavie, aurait constitué un mal pour l’Europe et
le monde, alors que la réunification de l’Allemagne avec ses quatre-vingts
millions d’habitants aurait représenté un bien, en dépit du fait
que ce fut l’Allemagne, et non pas la Serbie, qui, par deux fois
en ce siècle finissant, a mis notre continent à feu et à sang?
Est-il historiquement, moralement, philosophiquement acceptable
que les Serbes de Krajina, qui avaient été pendant des siècles
le rempart de l’Occident contre la pénétration de l’islam, n’aient
obtenu non seulement aucune autonomie au sein de la Croatie, mais
ont été impitoyablement chassés de leur pays avec le concours
de l’Occident, alors que les Albanais du Kossovo, oppresseurs
séculaires des Serbes et d’autres chrétiens des Balkans, aient
été récompensés par un État quasi indépendant à la suite de la
guerre atroce que l’Otan a faite, à cause d’eux, à la nation serbe
tout entière?
Enfin, est-il normal que depuis la chute du Mur de Berlin, on
ait dressé dans l’espace yougoslave autant de murs de Berlin qu’il
y avait de républiques et que l’on a même élevé jusqu’au ciel
une Muraille de Chine tout autour de la Serbie, en l’isolant,
en la satanisant et en lui imposant toutes sortes de sanctions?
Autant de questions que je soumets à votre réflexion qui sont,
certes, autant de réponses, mais qui reflètent surtout autant
d’aberrations de la politique européenne et américaine ou, pour
employer l’euphémisme en vigueur, de la communauté internationale,
ces dix dernières années dans les Balkans. Il n’y a vraiment pas
de quoi être fier du résultat: un pays prospère qu’était la Yougoslavie
avant son éclatement, se trouve actuellement ruiné, divisé, avec
au moins cent mille morts et autant de blessés, avec un million
de réfugiés, pour la plupart serbes, avec des anciennes plaies,
qui s’étaient grandement cicatrisées, aujourd’hui rouvertes plus
que jamais; puis encore, pour couronner le tout, les dégâts incommensurables
infligés par l’Otan au printemps dernier à la Serbie, tant sur
le plan économique que sur le plan écologique, et dont pâtissent
également les pays limitrophes.
La sage politique de la communauté internationale a investi dans
l’effroyable cauchemar yougoslave des centaines de milliards de
dollars dont une infime partie eut suffi pour faire des Balkans
un paradis au lieu d’en avoir fait un enfer ! Non seulement,
Mesdames et Messieurs, on n’a pas de quoi être fier du résultat
de la politique de la communauté internationale dans les Balkans,
mais on a tout lieu de désespérer du niveau d’intelligence, de
justice et d’humanité de ceux qui gouvernent aujourd’hui le monde.
Et c’est déjà un miracle que le monde existe toujours et qu’il
n’ait pas, avec la quantité de mal qui s’est manifesté notamment
à propos de la Yougoslavie, roulé dans l’abîme des prophéties
de Nostradamus relatives à la fin de ce Deuxième millénaire.
Il reste, cependant, que la Yougoslavie, malgré les tensions intérieures
qui la secouaient, ne se serait jamais désintégrée sans le concours
extérieur, notamment celui de l’Allemagne et du Vatican, exacerbant
ces tensions. Le démembrement de la Yougoslavie a été la conséquence
directe de la réunification allemande. Qui ne se souvient pas
de la nuit fatale du 17 au 18 décembre 1991 à Bruxelles, où le
ministre des Affaires étrangères allemand, Hans Dietrich Genscher
retint ses homologues de l’Union européenne, jusqu’à quatre heures
du matin, avant de leur arracher une reconnaissance intempestive
de la Croatie et de la Slovénie? Le chancelier Kohl pouvait bientôt
se vanter de la réussite de la politique allemande dans les Balkans.
Et la presse d’outre-Rhin de jubiler: «La Yougoslavie avait été une création anti-allemande
et il fallait, en tant que telle, qu’elle disparaisse» écrivait
un grand journal allemand en été 1992.
Certes, la responsabilité allemande dans le drame yougoslave est
immense, mais également celle du Vatican, le pape Jean-Paul II
n’ayant rien fait, comme on l’implorait de divers côtés, pour
freiner les ardeurs séparatistes croates, mais au contraire les
encourageant. Ce n’est qu’après l’éclatement de la guerre fratricide
entre Serbes et Croates que le pape se serait exclamé: «Ah! Mon Dieu! Qu’avons-nous fait».
La responsabilité des autres puissances, notamment de la France,
existe dans la mesure où la France ne s’est pas opposée à la volonté
allemande, le général Gallois dirait au dictat allemand, de détruire
la Yougoslavie, mais qu’elle ait cédé au chantage de Bonn et ait
consenti à l’abolition du traité de Versailles qui avait consacré
la naissance de la Yougoslavie. Aussi le rôle joué par une personnalité
française de premier ordre, Robert Badinter, président de la commission
portant son nom, aura été néfaste : au lieu d’opter pour
l’autodétermination des peuples et de rester ainsi fidèle à l’esprit
de la Charte des Nations Unies, Badinter, se basant sur la constitution
titiste de 1974, opta pour l’indépendance des républiques yougoslaves,
se faisant ainsi l’exécuteur testamentaire le plus scrupuleux
du tyran communiste Joseph Broz dit Tito. Mais peut-être Badinter
n’a-t-il fait que ce qu’on lui avait demandé.
En somme, autant l’Allemagne a soutenu, défendu et armé ses alliés
traditionnels, les Croates, autant la France a laissé tomber les
siens, les Serbes, en les sacrifiant sur l’autel de Maastricht.
Et alors que la France a payé le plus lourd tribut durant la tragédie
yougoslave, avec soixante-douze morts en Bosnie et au moins sept
cents blessés, avec des dizaines de milliards de francs dépensés,
avec son amitié séculaire avec les Serbes compromise et la francophonie
affaiblie dans les Balkans, c’est l’Allemagne qui a recueilli
les dividendes du désastre yougoslave: la mainmise totale sur
la Slovénie et la Croatie, la sortie sur l’Adriatique et l’occupation
de l’espace ex-yougoslave tout entier par le deutschemark devenu
la monnaie officielle aussi bien en Bosnie qu’au Monténégro et
au Kossovo.
Cependant l’acquis le plus important de l’Allemagne, c’est que
par le biais du drame yougoslave, elle s’est libérée des entraves
de sa propre constitution qui l’empêchait depuis 1945, d’être
militairement présente hors de son territoire. Or, avec l’intervention
de l’Otan dans les Balkans, ce verrou a sauté, si bien que le
chancelier Schröder ait pu récemment déclarer que l’Allemagne
était une grande puissance et que la preuve en était la présence
de ses troupes aussi bien en Bosnie qu’au Kosovo. Force est de
constater que la carte de l’espace actuel yougoslave ressemble
davantage à celle dessinée par Hitler et Mussolini qu’à celle
que dessinèrent les vainqueurs de la Première et de la Deuxième
guerre mondiale.
Et la responsabilité des Serbes dans tout cela? diraient certains
d’entre vous. À quoi je répondrai: si cela n’avait tenu qu’aux
seuls Serbes, la Yougoslavie existerait bel et bien aujourd’hui
du fait qu’elle avait été leur création et qu’ils étaient épars
partout à travers elle. Mais du moment où chacun commençait à
tirer de son côté, du moment où le Kossovo allait à la dérive,
du moment où le spectre du néo-fascisme en Croatie et celui de
l’islamisme en Bosnie réapparaissaient, les Serbes ne pouvaient
pas rester sans réagir. Comment auraient-ils pu le faire en entendant
Franjo Tudjman déclarer: «Le
génocide est une chose naturelle.» Et Alija Izetbegovic lancer
de son côté: «Il ne peut y avoir de paix ni de coexistence
possible entre l’Islam et les institutions non islamiques»;
alors que les Serbes avaient déjà durement soufferts aussi bien
du fascisme que de l’islam par le passé.
Les Serbes étaient las de jouer un jeu dont les règles n’étaient
pas respectées par les autres composants de la Fédération yougoslave.
Et ils auraient naturellement réussi à reprendre la dot qu’ils
avaient apportée à l’État commun yougoslave en 1918, si l’Ouest
n’avait pas fait sienne la cause croate, puis islamo-bosniaque
et enfin albano-kossovare. Les Américains allèrent même jusqu’à
récompenser Izetbegovic du Prix de la Démocratie en même temps
qu’il recevait le Prix Roi Fayçal pour les services rendus à l’islam;
également, ils invitèrent l’antisémite Tudjman à l’inauguration
de l’Holocaust Museum à New York.
Une autre thèse que l’on n’a pas cessé de répéter à outrance toutes
ces années, est celle d’une Yougoslavie créée artificiellement
et consacrant l’hégémonie grand-serbe sur d’autres peuples, notamment
sur les Croates et les Slovènes, qui n’auraient jamais voulu de
la Yougoslavie, si bien se trouvaient-ils au sein de l’Autriche-Hongrie.
Loin d’avoir été une création artificielle, imposée à Versailles
par les vainqueurs de la Première guerre mondiale, la Yougoslavie
aura été l’aboutissement des aspirations de certains parmi les
meilleurs esprits serbes, croates et slovènes depuis près de deux
siècles. Il existe d’innombrables textes qui l’attestent, mais
je ne vous en lirai qu’un seul émanant de l’un des plus célèbres
hommes politiques croates, Ante Trumbic, signataire avec le premier
ministre serbe Nicolas Pasic de la Déclaration de Corfou du 20
juillet 1917 fondant la Yougoslavie, et le ministre des Affaires
étrangères du premier gouvernement de ce nouvel État. En fait,
c’est le discours que Trumbic prononça le 16 janvier 1919, lors
d’une réunion solennelle à la Sorbonne. C’est un texte très élevé
et je suis certain que vous allez l’apprécier comme je l’ai fait
moi-même. Dans un hommage vibrant, à la fois à la France et à
la Serbie, Trumbic, est particulièrement élogieux au sujet de
cette dernière. Ecoutez-le:
«Nous sommes réunis aujourd’hui pour parler de la Serbie Victorieuse:
ce titre est bien
celui qui convient pour évoquer et résumer ces années de guerre
formidable pendant lesquelles la Serbie
a conduit toute la race yougoslave vers la réalisation de son
idéal. Et cela, elle l’a accompli non seulement sur le terrain
politique, mais aussi, de la façon que vous savez, sur les champs
de bataille inondés par les flots de son sang; elle a souffert
d’indescriptibles souffrances de toutes sortes; elle a subi des
épidémies terribles; elle a fait la retraite d’Albanie dont le
nom évoque le plus grand héroïsme, mais aussi, hélas, les plus
terribles tourments».
«Tous ces sacrifices - poursuit Trumbic dans son éloge
de la Serbie - ont été consacrés à l’idéal yougoslave, qui est
celui de réunir en un seul État tous
les pays dispersés de notre peuple aux trois noms: Serbe, Croate,
Slovène. Tout ce qui dépendait de la volonté de notre peuple a
été accompli par lui au cours de ces efforts douloureux et les
résultats que lui seul pouvait obtenir, ont été obtenus: en effet,
il s’est émancipé du joug odieux des Habsbourg et il a constitué
en un État indépendant tous les pays yougoslaves qui dépendaient
de l’ancienne Autriche-Hongrie. Ceci n’était qu’une première étape
dans la réalisation de notre vœu national, la deuxième fut atteinte
un peu plus tard, lorsque, au jour de grâce du 1er décembre 1918,
les représentants autorisés de cet État indépendant exprimèrent
à Belgrade, devant notre Prince, le Régent bien-aimé Alexandre,
la volonté inébranlable de s’unir en un seul État avec la Serbie.
Le Prince Régent a répondu à cette volonté nationale, qui était
aussi la sienne, et, entouré des ministres de Serbie, il a proclamé
au nom de son auguste père, Sa Majesté le Roi Pierre, l’union
en un Royaume unique de tous les Serbes, Croates et Slovènes.
Par ce fait historique, notre peuple tout entier a, grâce à son effort
persistant, créé son union politique, et la Serbie, notre Piémont
ensanglanté, a donné sa dernière obole à la réalisation de notre
idéal d’union nationale en lui sacrifiant son individualité en
tant qu’État.»
Auriez-vous jamais pu imaginer, avec tout ce que l’on a dernièrement
proféré au sujet des deux peuples, qu’un Croate, et pas n’importe
lequel, mais l’une des gloires croates qu’est Ante Trumbic, ait
pu parler de cette façon des Serbes et de la Serbie? Comment peut-on
dire, après cela, que les Croates n’ont jamais voulu de la Yougoslavie!
Surtout, vous avez bien entendu Trumbic affirmer que la Serbie
a sacrifié pour la Yougoslavie son individualité en tant qu’État;
les autres ne l’ont pas fait tout simplement parce qu’ils n’avaient
pas d’État, excepté les Monténégrins.
En fait, la Yougoslavie fut aussi bien pour les Croates que pour
les Slovènes une chance offerte par les Serbes pour réapparaître,
après des siècles d’absence, sur la scène de l’histoire. Le Hongrois
Kossuth disait aux Croates qu’il ne voyait point de Croatie sur
la carte de l’Europe. Faut-il rappeler que les Slovènes, pour
la première fois depuis mille ans, eurent leurs premières institutions,
comme l’Université, l’Académie et la Bibliothèque nationale, précisément
au sein de la Yougoslavie du roi Alexandre, tellement vouée aux
gémonies?
Si cependant on peut admettre qu’existait une prédominance Serbe
dans cette première Yougoslavie du fait que les Serbes l’avaient
créée, il n’y en avait aucune dans la seconde, celle de Tito puisqu’elle
reposait sur la fameuse formule: «Une Serbie faible, une Yougoslavie forte».
Pensez qu’au moment de son éclatement, la plupart des postes clés
de la Fédération yougoslave étaient détenus par des non- Serbes,
en commençant par le premier ministre Ante Markovic et le président
de la Fédération Stipe Mesic, tous deux Croates dont le dernier
écrira un ouvrage au titre fort éloquent: «Voici comment nous avons détruit la Yougoslavi».
Or, on n’a pas cessé d’attribuer cette destruction au nationalisme
serbe, alors qu’elle était l’œuvre du nationalisme croate, slovène,
islamo-bosniaque et albanais en collusion avec des facteurs extérieurs
hostiles à la Yougoslavie depuis ses origines.
Certes, la Yougoslavie n’était pas le meilleur des mondes, encore
qu’on n’a cessé de la citer en exemple pendant des décennies comme
preuve de la coexistence de cinq peuples, de six républiques,
de trois religions, de trois langues et de deux alphabets. Il
y avait plus d’un million de mariages mixtes à la veille de son
éclatement, bien davantage que dans l’Union européenne d’aujourd’hui.
Il faudra peut-être un siècle aux Français et aux Allemands, aux
Italiens et aux Finlandais, aux Portugais et aux Danois pour atteindre
le niveau des rapports humains qui existaient pour la majorité
des gens entre les différentes communautés en ex-Yougoslavie.
Surtout l’espace yougoslave avait été uni par une langue compréhensible
par tous, le serbo-croate. J’y insiste: la Yougoslavie préfigurait
l’Europe dans biens des domaines, y compris celui de la bureaucratie,
des présidences annuelles tournantes, etc.
Cependant, au lieu de l’aider à corriger ses défauts, l’Europe,
se comportant en matricide, l’a tuée. Le plus effarant, c’est
qu’on n’en finit pas de la tuer, comme l’a montré la monstrueuse
guerre de l’Otan au printemps dernier contre la Serbie. Regardez
l’image de cette statue renversée dans une rue de Pristina, elle
représente l’un des géants de la culture européenne au XIX° siècle,
Vouk Karadjitch, le grand réformateur de la langue serbo-croate,
et qui fit découvrir à une Europe éblouie la sublime épopée serbe,
louée par les plus grands esprits européens tels Goethe et Mickiewicz,
entre autres.
Regardez aussi cette autre image de l’église de la Trinité de
Mouchoutichté, datant du XIV° siècle, qui a survécu aux siècles
de l’occupation turque, mais qui n’a pas survécu à six mois à
l’occupation du Kossovo par l’Otan et ses alliés albanais. Regardez
aussi ces images de la cathédrale du Christ Sauveur de Djakovitsa,
avant et après la destruction par les Albanais. Elle est le symbole
du Kossovo et de la Serbie martyrs.
Contrairement à ce qu’on nous a tant affirmé, la guerre contre
les Serbes a tourné en une guerre contre la civilisation. Car,
est-ce défendre la civilisation, qui pour la plupart d’entre nous
s’identifie au christianisme, que de détruire les temples et les
images du Christ au cœur de l’Europe, en même temps que de meurtrir
son peuple fidèle, pour ce bimillénaire du Christ? Curieuse façon
de fêter vingt siècles de Celui qui signifie le bien, par cette
orgie du mal qui, depuis deux lustres, ne cesse de se dérouler
dans les Balkans.
Savez-vous que, outre toutes ces églises détruites, tous ces cimetières
profanés, tous ces monuments historiques abattus, il y a également
deux millions de livres, en serbe et en d’autres langues, brûlés
au Kossovo sous la sage administration de M. Kouchner, prophète
de la guerre humanitaire depuis des années. Et c’est vraiment
se comporter en pitre du désastre que d’affirmer, comme le fait
Kouchner, que «l’Europe est née au Kossovo», que les Nations Unies
y ont fait «une avancée formidable» et que la vengeance albanaise
était des plus légitimes, comme si les Albanais n’avaient pas
agi pareillement sous les Ottomans, sous les fascistes italo-allemands
et sous les communistes. Le médecin Kouchner, qui se propose de
traiter le mal kossovien, oublie, à force d’avoir abandonné la
médecine au profit de la politique, qu’on ne saurait traiter une
maladie, sauf dans les comédies de Molière, sans en connaître
l’origine.
Hélas, le rapport des Nations Unies, rédigé par leur envoyé spécial
au Kossovo, Jiri Dienstbier, contredit totalement Kouchner, en
révélant l’étendue du cauchemar kossovien par le constat suivant:
«Les meurtres, les enlèvements, les destructions de propriétés,
et particulièrement les incendies de maisons, les déplacements
forcés des non-Albanais ou des Albanais du Kosovo considérés comme
politiquement suspects, reflètent l’échec de la communauté internationale
à contrôler le territoire, à y assurer la paix et mettre en œuvre
les élémentaires services et protections d’un gouvernement.»
Et ce n’est qu’une seule phrase de ce volumineux rapport. Alors
fallait-il, pour en arriver là, mettre en branle la plus formidable
puissance militaire de tous les temps, l’Otan, tuer et blesser
des milliers d’êtres humains, en jeter sur les chemins de l’exode
des centaines de milliers d’autres, détruire l’œuvre de générations
entières, se livrer à l’assassinat écologique des Balkans, et
jusqu’à blesser les cieux éternels en abîmant par quarante mille
sorties de l’aviation de l’Otan, la couche d’ozone au-dessus de
notre planète? Une fois de plus, nous sommes obligés de constater
le terrible fait que ceux qui gouvernent le monde se sont conduits
dans cette affaire bien davantage en cavaliers de l’Apocalypse
qu’en hommes raisonnables et responsables.
Ainsi dix années d’existence de l’Europe, qui coïncident avec
les dix années d’agonie de la Yougoslavie, ont été couronnées
par cette catastrophe où se trouve plongé actuellement le Kossovo.
Il faut absolument que l’Europe se ressaisisse afin d’arrêter
de s’autodétruire dans les Balkans! Il faut que cesse cet acharnement
absurde contre l’une de ses nations les plus glorieuses, la nation
serbe, si l’Europe ne veut pas voir retomber sur elle la faute
inutile de la destruction de la Yougoslavie, le malheur de ses
peuples et le martyre du peuple serbe.
Déjà, le fléau de la pollution frappe non seulement le sud de
l’Europe, mais notre continent tout entier puisque, pour n’en
prendre qu’un seul exemple, on a relevé une forte augmentation
de la radioactivité, à la suite des bombardements de l’Otan, de
la Grèce à la Finlande. D’autre part - j’invite les fauteurs de
mal à y réfléchir - la justice immanente, qu’elle soit celle de
Dieu, le verdict de l’Histoire, ou bien quelque chose que nous
ne connaissons pas, et qui régit le destin des nations et des
empires, est tout aussi immuable que les lois qui gouvernent les
astres, et que personne ne peut lui échapper.
1) Cf. Revue Yougoslave, 1-2, 1-16 mars 1919, Paris.
Publié in Les Balkans, la guerre du Kossovo, pp. 98-106,
L’Age d’Homme 2000.