Tous
les efforts déployés par Ismail Kadaré et la propagande grand-albanaise
dont il s'est fait le porte-parole, tendent à justifier l'occupation
du Kosovo, province essentielle serbe tant sur le plan historique,
culturel et spirituel que territorial. Et comme tout impie
qui se ment à soi-même et ment aux autres, pour reprendre
le mot de l'Evangile, il pousse l'hypocrisie jusqu'à s'interroger
: mais si les Albanais n'étaient pas depuis toujours au Kosovo,
alors y sont-ils tombés du ciel ? Plongé dans son délire nationaliste,
l'écrivain n'imagine même pas qu'ils aient pu y tomber, non
pas du ciel, mais tout simplement de ces montagnes qui constituent
la frontière naturelle entre la Serbie et l'Albanie. Or c'est
exactement ce qui s'est passé au long des siècles de l'occupation
turque. Il faudrait des volumes entiers pour contenir tous
les témoignages historiques démontrant à quel prix terrible
d'assujettissement, de conversions forcées à l'islam, de massacres
et d'exodes de population chrétienne, s'est faite cette emprise
des Albanais sur le Kosovo au détriment des Serbes.
Ayant atteint leur beau fixe au XVe siècle, les relations
serbo-albanaises commencèrent à se dégrader avec le passage
progressif des Albanais à l'islam qui suivit la conquête définitive
de l'Albanie et d'autres pays balkaniques par les Turcs: la
Serbie tomba en 1459, la Bosnie en 1463, l'Albanie en 1478,
l'Herzégovine en 1482 le Monténégro en 1499. Loin d'avoir
été, comme l'affirme arbitrairement Kadaré, le fruit d'une
prétendue décision des Albanais de ne plus partager la foi
chrétienne avec les Serbes ou de leur ambition d'occuper,
en se faisant musulmans, de hauts postes dans l'empire ottoman,
cette conversion s'explique en premier lieu par la terreur
qu'imposèrent les Turcs aux peuples soumis des Balkans. Que
l'on en juge d'après la description que donne Ursun bey de
la campagne de Mehmed II en 1465 en Albanie. Le chroniqueur
turc écrit : "Chaque tente regorgeait de butin …l'ordre était
donné que tous les hommes d'âge mûr soient passés par le fil
de l'épée. On les amenait en grand nombre, enchaînés, aux
endroits où s'arrêtait le sultan victorieux. … On abreuvait
les âmes assoiffées de ces hommes avec du vin dont on avait
mouillé les épées. Il y avait des endroits où on livrait au
glaive de la foi trois, quatre et même jusqu'à sept mille
infidèles... Ceux qui survécurent et courbèrent la tête, purent
demeurer dans le pays avec l'obligation de payer le tribut
prescrit par la charia." 1
Il fallait avoir, pour y résister, une conscience nationale,
religieuse, étatique fortement développée, comme ce fut le
cas pour les Serbes, les Grecs et les Bulgares avec leurs
rois, leurs empereurs, leurs saints et leurs hauts lieux.
Or c'est ce qui a manqué aux Albanais, ainsi qu'à la majorité
des Slaves bosniaques, si bien que les uns et les autres,
faibles maillons du christianisme dans les Balkans, basculèrent
dans l'apostasie d'autant plus que celle-ci comportait des
privilèges. Cette acceptation de la religion du conquérant
est bien exprimée par le proverbe albanais: "Là où est le
glaive, là est la foi".
Cependant, aller jusqu'à soutenir, comme le fait Kadaré, que
les Albanais se soient convertis à l'islam par goût de la
gloire et par soif du pouvoir, plus que par défi aux Serbes
- leur nouvelle foi leur permettant de devenir pachas ou vizirs
- est tout aussi peu fondé, puisque, dans la plupart des cas,
il ne s'agissait pas d'un libre choix, mais d'une contrainte.
Les deux plus célèbres grands vizirs originaires des Balkans,
Mehmed pacha Sokoli et Mehmed pacha Kuprili, l'un Serbe, l'autre
Albanais, avaient été arrachés enfants à leurs familles chrétiennes,
soumises au terrible tribut de sang, le devchirme, pour en
faire des janissaires, soldats ou dignitaires fanatiques de
l'islam.
L'ennui avec Kadaré, c'est qu'il demeure dans la logique de
l'apostasie et que, au lieu de compatir avec les peuples victimes
séculaires du régime barbare turc, comme le font les grands
auteurs serbes et bulgares, Ivo Andritch, Ivan Vazov et Anton
Dontchev, il en arrive à s'enorgueillir de ce régime pour
la simple raison que les Albanais en ont été le pilier dans
les Balkans. Non seulement ils n'habitaient pas le Kosovo
au IIe siècle de notre ère, comme l'affirme Kadaré, mais l'on
en trouve peu de traces douze siècles plus tard. En effet,
dans un célèbre document de l'époque, La Chrysobulle de Detchani,
datant de 1331, par laquelle le fondateur de cette fameuse
église, le roi Etienne Ouroche III, dote celle-ci de 89 villages,
on ne trouve, parmi des milliers de noms serbes figurant sur
ce parchemin, long de cinq mètres, que quelques dizaines de
noms albanais. Un siècle et demi plus tard, lors du premier
recensement des populations, en 1482, par l'administration
turque, les Albanais apparaissent autour des villes de Petch,
de Prizren et de Djakovitsa, mais restent peu nombreux, comme
l'affirme, dans le rapport adressé en 1650 au Vatican, l'archevêque
de Skopje, Andrya Bogdani: "Albanesi di Servia sono in numero
molto pochi".
Le grand bouleversement ethnique au Kosovo et en Métohie se
produisit durant la dernière phase de la guerre austro-turque
de 1683 à 1690, lorsque les Serbes se soulevèrent et libérèrent
avec le soutien l'armée impériale, commandée par le général
Eneas Sylvio Piccolomini, presque toute la Serbie. Mais après
la mort subite du célèbre général, atteint de peste, le 8
novembre 1689 à Prizren, et la défaite que subirent les Autrichiens
le 2 janvier 1690, dans le défilé de Katchanik reliant le
Kosovo à la Macédoine, les Turcs réoccupèrent le pays et se
livrèrent à un véritable génocide sur la population serbe.
Un chroniqueur contemporain, Simpliciano Bizozeri, dans son
ouvrage La Sainte Ligue contre la puissance ottomane, paru
en 1700 à Milan, en fait état en ces termes: "Les malheurs
se succédèrent, les troupes barbares qui affluaient, se montrant
impitoyables envers les habitants innocents qu'ils massacraient
tous, sans tenir compte ni de leur âge ni de leur sexe, en
brûlant ensuite leurs misérables chaumières… C'était un spectacle
horrible que de voir Mah-mud, pacha de Pec, en train de détruire,
avec ses Albanais, des villages dont il savait qu'ils avaient
accepté la protection de l'empereur, égorgeant les habitants
qui lui tombaient sous la main, bien que la Serbie ait été
leur patrie commune".
C'est alors que pour éviter l'anéantissement total de son
peuple, le patriarche Arsène II Tcharnoévytch, émigra en Hongrie
à la tête d'environ 100.000 personnes, alors que les régions
ainsi désertées furent envahies par les Albanais. Ce premier
grand exode serbe fut suivi par un second lors de la nouvelle
guerre austro-turque de 1737 à 1739, lorsque 30 à 40.000 Serbes,
conduits par le patriarche Arsène IV, s'enfuirent au-delà
du Danube et de la Save. Parmi les nombreux témoignages attestant
cette colonisation de la Serbie méridionale par les Albanais,
retenons celui de l'archevêque Matthieu Massarek de Skopje
qui, lors de sa visite à Prizren en 1750, constate l'ampleur
de l'islamisation de cette "ville merveilleuse, tant par son
site que par ses belles églises édifiées par les princes et
les rois serbes, à présent transformées en mosquées par les
Turcs." Et dans son rapport de 1764: "La Serbie a complètement
changé : avant dans toutes les villes serbes, il n'y avait
que peu de Turcs, plutôt modérés, tandis que les orthodoxes
et les catholiques peuplaient les campagnes. À présent, les
villes sont pleines de mahométans albanais turquisés, des
bandits et des tueurs qui se déchirent entre eux, exerçant
la terreur sur les catholiques… Ils se considèrent Turcs et
peuvent faire le mal qui leur plaît." 2
Voilà d'où proviennent tous ces Illyriens au Kosovo dont Kadaré,
et toute une tourbe de propagandistes mais aussi d'ignorants,
nous assurent qu'ils s'y trouvaient depuis le début de notre
ère. Se répandant au Kosovo, en Macédoine et en Épire, les
Albanais tentèrent de faire une percée analogue dans le Monténégro
qu'Istanbul ne parvenait pas à soumettre et que le redoutable
Kara Mahmud, pacha de Scutari, brouillé avec le sultan, voulait
offrir à celui-ci dans l'espoir de retrouver sa faveur. Cependant,
il se heurta à une telle résistance des Serbes monténégrins,
sous la conduite du métropolite Pierre Ier, perdant deux grandes
batailles en 1796, y périssant lui-même avec plusieurs milliers
de ses soldats. C'était en effet une chose que de sévir contre
les populations paysannes serbes, grecques et bulgares sans
défense, c'en était une autre que d'affronter des guerriers
en armes déterminés à défendre leur terre, leur liberté et
leur dignité. Là encore on ne peut que constater toute la
forfanterie de Kadaré lorsqu'il attribue aux Albanais le beau
rôle de maîtres et seigneurs, et celui d'esclaves aux Serbes
qui auraient commis toutes sortes de crimes mus par leur prétendu
complexe d'infériorité envers les nobles Albanais.
Il en est de même lorsqu'il accuse les Serbes de se comporter
en hordes de Gengis Khan prêts à édifier les pyramides de
têtes, les sinistres tours mongoles. Or Kadaré, en homme de
culture qu'il prétend être, devrait savoir que ces pratiques
ont été tout à fait étrangères aux Serbes qui, tout au contraire,
savaient trouver suffisamment de grandeur d'âme pour rendre
hommage à leurs ennemis vivants ou morts. C'est notamment
le cas dans un célèbre poème où Marco Kraliévitch, le héros
national serbe, ayant terrassé, grâce à une intervention surnaturelle,
son adversaire Moussa l'Albanais, déplore la mort de celui-ci
parce qu'il le considérait meilleur que lui-même. 3
Du reste, si les Serbes étaient les barbares que décrit Kadaré,
comment se fait-il qu'ils ont non seulement gardé intact,
mais déclaré monument historique, après la libération du Kosovo
en 1912, le tombeau du sultan Mourad qui s'y trouve, ce même
Mourad dont l'armée, en 1389, les avait écrasés pour des siècles
au milieu de la plaine fatale ? De même, les Serbes laissèrent
en état la mosquée de Sinan pacha à Prizren, pourtant construite
avec les matériaux de destruction de l'une des plus grandioses
églises des Balkans, celle des Saints-Archanges édifiée par
le tsar Douchan, et que Sinan pacha avait démolie pour construire
sa mosquée en 1616.
En ce qui concerne les pyramides de têtes dont Kadaré attribue
l'érection aux Serbes, ce sont, hélas, les Albanais qui se
distinguèrent dans ce genre d'exploits. Le cas d'Ali, pacha
de Janina, dressant une tour mongole de trois cent têtes coupées
des insurgés souliotes grecs en 1799, raconté par François
Pouqueville, consul de Napoléon auprès du même pacha, n'est
que trop tristement célèbre. Un autre exemple notoire de cette
barbarie sur le continent européen est la sinistre Tchélé
koula, tour de crânes près de Nis, décrite par Lamartine.
Elle fut érigée par Malik, pacha de Pristina, avec les têtes
coupées de Serbes qui avaient péri en 1809, lors de la bataille
de Tchègre, durant la Première insurrection serbe (1804-1812)
qui sonna l'heure de la libération des peuples balkaniques
de l'oppression séculaire turco-albanaise.
Il est clair que, devant autant de preuves, Kadaré est mal
placé pour donner des leçons d'humanité à qui que se soit.
Il reste que la condition des Serbes du Kosovo se détériora
considérablement au cours du XIXe siècle, comme en témoigne
une multitude d'auteurs dont le géologue et ethnologue Ami
Boué, le slavisant Alexandre Hilferding, les philanthropes
Georgina Mackenzie et Adelina Irby, le diplomate Yvan Yastrebov,
l'orientaliste Victor Bérard et le journaliste George Gaulis
que je cite amplement, ainsi que Pouqueville, dans mon livre
Le Kosovo dans l'âme. Le constat de tous ces auteurs pourrait
se résumer par ce mot du grand géographe et ethnographe Jovan
Cvijic, analysant la société anarchique albanaise : "On peut
dire que dans aucune région du globe, l'insécurité pour les
personnes et les biens ne fut telle au cours des siècles,
qu'en Kosovo et Métohie." 4
Avec le déclin de la Turquie dans les Balkans au XIXe siècle,
une fièvre nationaliste mêlée de panique gagna les Albanais
devant la perspective de perdre les territoires de Serbie,
de Macédoine et de Grèce dont ils s'étaient emparés à la faveur
de l'occupation turque. C'est alors qu'ils imaginèrent leur
origine illyrienne panbalkanique et se souvinrent de Skanderbeg,
en créant le concept d'une Grande Albanie avec la Ligue de
Prizren, fondée en 1877. Mais l'éviction totale de la Turquie
de la péninsule, à la suite de la Première guerre balkanique,
menée en 1912 conjointement par la Serbie, le Monténégro,
la Grèce et la Bulgarie, coupa court à ce rêve et l'Albanie
fut reconnue, en 1913, pour la première fois en tant qu'Etat
à peu près dans ses limites médiévales, alors que le Kosovo
fut intégré à la patrie-mère, la Serbie.
Il fallut l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste qui occupèrent
et détruisirent la Yougoslavie en 1941, pour créer sous leur
égide une Grande Albanie fantoche dont le premier ministre
Mustafa Kruja déclarait: "Seuls Hitler et Mussolini, après
la victoire des puissances de l'Axe et l'instauration du nouvelle
ordre européen, pourront assurer aux Albanais leur Etat national
dans le cadre des frontières les plus larges, un Etat qui
sera dans une association indivisible avec l'Italie fasciste.
Diverses milices, telles que celle de Redzement Kosova et
Bali Kombtar, sévissaient dans la province en exerçant la
terreur. Le diplomate italien Carlo Umilta, traversant le
Kosovo, voyait les cadavres de Serbes décapités jonchant les
routes. En 1943, à l'initiative de Himmler, fut créée, en
même temps que la division Handjar en Bosnie, la division
Waffen SS Skanderbeg au Kosovo pour combattre les résistants
Serbes. Elle se livra aux crimes les plus effrayants dont
celui du village de Velika, près du mont Tchakor où, le 28
août 1944, tous les habitants au nombre de 428 furent massacrés.
En tout, plus de 10.000 Serbes de la province subirent le
même sort, alors qu'environ 70.000 prirent le chemin de l'exode.
Voici, cependant, l'interprétation de cette abomination que
donne Kadaré : "Les Allemands, pendant la Seconde guerre mondiale,
voulurent se concilier les Albanais : ils les admirent dans
la famille des nations supérieures et, souhaitant leur faire
jouer dans le IIIe Reich le même rôle qu'ils avaient tenu
dans l'empire ottoman, ils réunirent le Kosovo à l'Albanie,
et le seul fait que cette réunion était due à Hitler fut considéré
par les Slaves vainqueurs comme un argument dirimant contre
les Albanais." 5. Et l'écrivain de fondre
- lui, le glorificateur du résistant albanais au fascisme,
Enver Hodja ! - de gratitude envers les nazis d'avoir ajouté
cinq années au dix-huit siècles prétendument albanais au Kosovo
! Outre leur caractère raciste - Kadaré faisant sienne la
théorie de Hitler - ces propos relèvent de la pure mythomanie,
les Allemands n'ayant jamais songé à confier aux Albanais
un rôle quelconque au sein du IIIe Reich. La preuve en est
le fait que Hitler et les siens, ne laissèrent même pas aux
Albanais le commandement de leurs propres unités, notamment
la division Skanderbeg, mais en confièrent la charge à des
officiers de la Wermacht.
Après la guerre, les communistes, obsédés par le désir de
casser la soi-disant hégémonie grand-serbe, interdirent le
retour des réfugiés serbes dans la province, en y laissant,
par contre, s'installer durablement quelque 100.000 Albanais
venus s'ajouter à ceux sur place pendant la guerre. En outre,
en octroyant une autonomie trop poussée aux Albanais, Tito
favorisa une nouvelle hémorragie de la population serbe, si
bien qu'elle tomba de 25 % en 1945, à quelque 12 % à la mort
de Tito en 1980. Le rétablissement de la souveraineté de la
Serbie en 1989, sur un Kosovo allant à la dérive, provoqua
le refus des Albanais, suivi par une vague de terreur suscitant
une réaction de légitime défense de la part de l'Etat serbe.
C'est alors que les humanistes de tout bord, ne trouvant pas
dans l'univers de meilleure cause à défendre que celle de
la séquelle des régimes tyranniques du passé - turc, fasciste
et communiste - que constitue la présence des Albanais au
cœur de la nation serbe, s'empressèrent de crier à la répression,
à l'apartheid et au génocide, déclenchant l'apocalypse sur
la Serbie. Ils permirent ainsi aux Albanais de dévaster le
Kosovo et d'y réduire le nombre de Serbes à 1 % seulement,
ceux-ci étant gardés nuit et jour par les soldats de la KFOR,
sans parler de la malédiction de l'uranium appauvri qui a
frappé cette partie de l'Europe.
Telle est en résumé la vérité sur le Kosovo qu'Ismail Kadaré,
se livrant aux extrapolations, s'efforce d'occulter et de
pervertir. Pourtant, seule la vérité, si amère soit elle,
pourrait assainir les relations entre les deux peuples, cruellement
compromises par l'apostasie originelle des Albanais, que ces
derniers ont cru pouvoir effacer en sévissant contre les Serbes
au cours de diverses occupations (y compris celle de l'OTAN)),
alors qu'ils n'ont fait que l'aggraver.
1 Jovan Radonic,
Georges Castriota Skanderbeg, Belgrade 1940, pp 248-249.
2 Jovan Radonic, La Curie romaine et les pays yougoslaves,
Belgrade 1950, p. 654.
3 Cf. Auguste Dozon, L'épopée serbe,
Paris 1888.
4 Jovan Cvijic, La péninsule balkanique,
Paris 1918, p. 150.
5 Ismaïl Kadaré, Il a fallu ce deuil pour se retrouver, Fayard,
Paris 2000, p. 218.