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Comme
nous l'avons vu dans le premier volet de cette mise à nu
des impostures de Kadaré, il n'y a nulle preuve, nul indice
même, de guerres interminables qui se seraient déroulées
entre Serbes et Albanais lors de l'implantation des Serbes dans
les Balkans, pas plus qu'il n'existe de trace des Albanais au
Kosovo durant cette époque, ce dont pourtant Kadaré,
en propagandiste rompu au service du tyran communiste Enver Hodja,
nous assure comme de faits absolus. Tributaire, sinon esclave
de cette mentalité qui ne tient pas compte de la réalité
mais la déforme et la pervertit à sa guise, sachant
que ses pires élucubrations, venant de l'écrivain
renommé qu'il est, seraient accueillies comme les paroles
d'un oracle par une classe politico-médiatique gagnée
elle-même par des fantasmes antiserbes et ne souhaitant
que voir ceux-ci alimentés, Kadaré, dans son délire,
ne connaît pas de limites. Encore qu'il lui arrive souvent
de retomber dans le grotesque, alors qu'il croit avoir atteint
le sublime.
Toujours est-il qu'il n'hésite pas à soutenir que
les Serbes et les Albanais se sont déchirés aussi
bien tout au long du deuxième que du premier millénaire,
que les Serbes n'ont jamais pu briser la barrière adriatique
albanaise et atteindre le littoral, que les Albanais ont abjuré
leur foi chrétienne pour ne pas la partager avec les Serbes,
que le Kosovo, terre du martyre chrétien et des plus hautes
réalisations dans le domaine de l'art et de la poésie,
n'est que la terre du crime, que d'évoquer l'origine serbe
de Skanderbeg constitue pour lui une insulte, que les Albanais
sont de la race des aigles et les Serbes de celle des serfs, que
les Allemands - on sait quels Allemands - s'en sont aperçus
et avaient destiné aux Albanais, en tant que nation supérieure,
le même rôle dirigeant au sein du IIIe Reich qu'ils
avaient eu autrefois au sein de l'empire ottoman, et ainsi de
suite.
Or il suffit de faire un rapide survol des relations serbo-albanaises
depuis près de mille ans pour se rendre compte du caractère
totalement aberrant de ces affirmations. Autant les preuves de
la présence des Albanais au Kosovo sont inexistantes, autant
celles de la présence des Serbes en Albanie septentrionale
sont multiples, du simple fait que cette province byzantine, appelée
alors Dyrrachium, faisait partie de l'un des premiers États
serbes formés dans le cadre de l'empire byzantin, la Dioclée,
plus tard la Zeta puis le Monténégro, fondé
par le prince Jean Vladimir que le chroniqueur byzantin Cédrine
décrit comme un "homme juste, pacifique et plein de vertus".
Fidèle à son suzerain Basile II, empereur de Byzance,
et opposé au tsar bulgare Samuel (976-1014) dont il devint
prisonnier, puis gendre, le prince Vladimir connut une fin de
martyr, le successeur de Samuel, l'usurpateur Vladislav l'ayant
attiré à Prespa en Macédoine afin de le décapiter,
en violation du serment donné sur la croix, le 22 mai 1016.
Il n'en fallait pas autant, la mort prochaine brutale de l'assassin
Vladislav y contribuant, pour que se développe le culte
du prince Vladimir dont la vie, le martyre et les miracles seront
décrits, un siècle plus tard, dans la Chronique
du prêtre de Dioclée, première œuvre
littéraire serbe. Le culte de saint Jean Vladimir prit
de telles proportions qu'il devint bientôt le saint patron
de la ville de Dyrrachium, et ses reliques exposées à
la vénération du peuple, serbe et albanais, d'abord
dans le monastère de la Vierge en Krajina monténégrine,
fondation du prince, puis au monastère de saint Jean -
en albanais Shin Gion - au bord du fleuve Shkumbi, en Albanie
centrale, près d'Elbasan. Cependant pour se rendre compte
de l'importance de la cité côtière de Dyrrachium,
plus tard Durazzo, il faut en lire la description par Anne Comnène,
l'auteur de l'Alexiade, qui écrit que ses remparts, coupés
de tours, s'étendaient sur une telle largeur que plus de
quatre cavaliers pouvaient y chevaucher de front en toute sécurité.
C'est que Dyrrachium avait une importance stratégique capitale:
les armées romaines y débarquaient dans la péninsule,
de là, la voie Egnatia menait vers Salonique, les Grecs,
les Bulgares, les Normands, puis les Serbes, les Anjou et les
Vénitiens s'en arrachèrent la possession car celui
qui tenait Dyrrachium, tenait le verrou de l'Adriatique et la
porte des Balkans. Néanmoins c'est une autre ville, actuellement
albanaise, Scutari, au bord du lac éponyme, qui fut élue
capitale des souverains serbes de la dynastie Voïslavliévitch
qui régnèrent sur la Dioclée pendant près
d'un siècle. C'est à Scutari que le roi Bodine accueillit
en 1095, lors de la première croisade, Raymond de Saint
Gilles, comte de Toulouse, comme le raconte dans son Historia
francorum Raymond d'Agiles qui se trouvait parmi les croisés.
Initiées sous les auspices d'un saint au rayonnement balkanique,
saint Jean Vladimir, les relations serbo-albanaises ne cesseront
de s'approfondir dans tous les domaines au cours des trois siècles
suivants. C'est aussi l'époque où, principalement
à la faveur des Serbes, des Grecs, des Vénitiens,
des Français, après que Charles d'Anjou se soit
emparé de Vlora et de Durazzo, et proclamé en 1272
rex Albaniae, les Albanais sortirent de la nuit totale du premier
millénaire sur la scène de l'histoire. De grandes
familles, telles que celles des Progon, à l'étymologie
slave, des Thopia, des Arianite, des Musachi puis des Castriota
y joueront un rôle capital. Des Progon, considérés
comme les premiers dynastes albanais, établirent des liens
de parenté avec la maison royale de Serbie, le prince Dimitri
Progon ayant épousé la fille d'Etienne Premier Couronné
(1196-1227), Comnènie dont les descendants ne cesseront
de renouveler ces liens.
Les grands rois némanides, Miloutine (1282-1321) et surtout
Etienne Douchan (1331-1355), ne rencontrèrent nulle résistance,
sauf du côté des papes, des Anjou et des Vénitiens
dressant les Albanais contre les Serbes, à intégrer
les provinces byzantines de Dyrrachium et de Nicopolis - qui constituent
l'Albanie actuelle - dans leur État. Du reste, c'est en
employant les troupes albanaises aussi bien que serbes, que Douchan
conquit la Grèce dans son ambition de ceindre la couronne
de Constantin, mais aussi d'endiguer la montante marée
ottomane, ce dont Byzance n'était plus capable, mais une
mort prématurée l' en empêcha.
Les historiens sont unanimes à affirmer que nulle discrimination
envers les Albanais n'existait dans l'empire de Douchan, qu'ils
y étaient des sujets à part entière au même
titre que les Serbes, les Grecs et les Bulgares dont Douchan se
proclama le tsar, le jour de Pâques 1346, à Skopje.
Ce fut la première fois que le nom des Albanais apparut
dans le titre d'un État. On peut dire qu'il y eut, durant
la période des Némanide (1168-1371), plus de conflits
entre les féodaux serbes et les souverains serbes eux-mêmes
qu'entre les nobles serbes et albanais. L'un des rares affrontements
entre ces derniers fut causé par la rivalité entre
Charles Thopia et Georges Balchitch au sujet de la possession
de Durazzo, en 1378, d'où Thopia sortit vainqueur. Celui-ci
fit reconstruire, en 1381, le monastère de saint Jean Vladimir,
comme en témoigne l'inscription au fronton, en serbe, en
grec et en latin.
La pénétration des Turcs dans les Balkans, surtout
avec leur ultime victoire sur les Serbes au Kosovo en 1389, favorisa
un rapprochement encore plus grand entre Serbes et Albanais, sans
que rien ne démontre que ceux-ci aient participé
à la bataille du Kosovo. Naturellement la question la plus
importante quant aux rapports serbo-albanais de cette époque,
est celle de l'origine serbe de la famille Castriota qui engendra
l'une des plus grandes figures balkaniques, le formidable résistant
aux Turcs, l'"athlète du Christ", comme l'appela le pape,
Georges Castriota, dit Skanderbeg (1403-1468). Les Albanais le
considèrent comme leur héros national, quoique,
en acceptant l'islam et la collaboration avec les Turcs, ils renièrent
l'œuvre de Skanderbeg, ce qui constitue l'une des grandes
contradictions du psychisme albanais.
J'ai abordé rapidement ce sujet dans Balkans Infos (n°39,
décembre 1999) en y reproduisant l'article de l'Encyclopedia
britannica et la fameuse phrase des Mémoires de Jean Musachi
(1510) sur la serbité de Skanderbeg. Je me bornerai à
rappeler ici que le père de celui-ci, Jean, fit des donations
importantes à la grande laure serbe de Chilandari au mont
Athos, où l'un de ses fils, Repoche, mourut moine, que
Skanderbeg correspondait avec les cours européennes en
langue serbe, l'alphabet albanais n'existant pas encore, et que
son fils Jean se maria avec Irina Paliologa, fille du despote
Lazare de Serbie. En même temps, Skanderbeg avait des liens
de parenté avec d'autres maisons princières serbes,
notamment avec les Balchitch et les Tsernoyévitch, seigneurs
de Zeta, combattant au Monténégro aussi farouchement
l'envahisseur turc qu'il le faisait lui-même en Albanie.
Une place à part dans ces liens familiaux revient à
Angelina Arianite qui épousa le dernier despote de Serbie,
Stéphane Brankovitch, et fut canonisée sainte en
tant que mère du métropolite Maxime, comme le furent
la plupart des souverains serbes médiévaux afin
de préserver la conscience nationale sous le joug turc.
En fait, loin de s'être détestés et affrontés
tout au long du Moyen-Age, les deux peuples, au contraire, s'acheminaient
à la veille de la conquête turque des Balkans, vers
une symbiose comme l'a remarquablement démontré
l'historien croate Milan Sufflay dans son étude Serbes
et Albanais, paru à Belgrade en 1925. Alors que veulent
dire devant tous ces faits historiques, sociaux et familiaux,
culturels et spirituels, les affirmations d'Ismail Kadaré
d'après lesquelles les Serbes et les Albanais n'ont cessé
de se haïr et de se déchirer au cours des âges,
quand de toute évidence ils cohabitaient la plupart du
temps d'une façon tout à fait normale ? Que signifient
ses assertions selon lesquelles les Serbes n'ont jamais réussi
à pénétrer jusqu'au bord de l'Adriatique,
alors qu'ils possédèrent pendant des siècles
la moitié de l'Albanie, puis le pays tout entier à
l'époque du tsar Douchan, et alors que Scutari fut la capitale
des princes et des rois serbes de Dioclée ? Comment interpréter
autrement que comme de simples élucubrations les dires
de Kadaré soutenant que les Albanais ont abandonné
la religion chrétienne pour ne pas la partager avec les
Serbes, alors que dès le début du deuxième
millénaire, ils vénéraient un saint serbe,
saint Jean Vladimir, et que celui-ci fut le saint protecteur de
la plus importante ville du pays, Durazzo ? Qui plus est, c'est
un prince albanais, Charles Thopia, qui consacra une église
à ce même saint, en même temps qu'un autre
seigneur, Jean Castriota, fût le donateur du grand sanctuaire
serbe de Chilandari. D'autre part, si les Albanais avaient cessé
d'être chrétiens par ressentiment envers les Serbes,
alors le gigantesque combat de Skanderbeg, pour la défense
du christianisme, perdrait tout son sens.
Force est de constater aussi que, tout musulmans qu'ils étaient
devenus, les Albanais portés par le fond chrétien
enfoui au fond d'eux-mêmes, continuèrent, sous l'occupation
turque, à hanter les églises serbes du Kosovo dont
ils devinrent, dans plusieurs cas, des protecteurs, certes, moyennant
des compensations matérielles importantes de la part des
communautés monastiques. Aujourd'hui encore, par dessus
l'abîme des siècles qui s'est creusé entre
eux, les orthodoxes, les catholiques et les musulmans dans la
Krajina monténégrine, se donnent, chaque 22 mai,
jour de la fête de saint Jean Vladimir, le rendez-vous œcuménique
sur le mont Roumia, face à l'Adriatique. Ils en gravissent
à l'aube les versants embaumés par des genêts
en fleurs, afin de se réunir au sommet au lever du soleil
autour de la croix d'or que le parjure Vladislav avait envoyé
il y mille ans au prince Vladimir afin d'endormir ses craintes
qui s'avérèrent bien justifiées. C'est une
famille albanaise, convertie à l'islam au XIXe siècle,
qui détient cette croix depuis des générations.
Enfin que signifient les allégations odieusement racistes
qualifiant les Albanais d'aigles et les Serbes de serfs quand
les historiens ont démontré que la plus grande gloire
des Albanais, Skanderbeg, a été serbe par ses deux
parents et que les autres familles albanaises s'enorgueillissaient
de leur parenté avec les familles princières et
royales serbes, comme le rappelle Philippe de Commynes dans ses
Mémoires. D'après le grand explorateur des Balkans,
Ami Boué, l'auteur de La Turquie d'Europe (1840), même
certains dignitaires albanais au XIXe siècle, invoquaient
leur descendance de princes serbes médiévaux, tels
les pachas Bushatli de Scutari.
Il est évident qu'Ismail Kadaré est dans un arbitraire
total envers les Serbes, et tout ce qu'il rapporte sur eux, n'est,
malheureusement pour son public, que propagation de haine et de
mensonge doublée d'inculture et d'ignorance. Il reste cependant
à élucider d'une façon fondée le basculement
des Albanais dans l'islam, ainsi que leur présence massive
au Kosovo, ce que nous ferons dans le troisième et dernier
volet de ce texte.
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