|
On
aurait pu penser qu'Ismail Kadaré, après avoir proféré, des années
durant, un tas d'outrages, de calomnies et de malédictions à l'encontre
des Serbes, se serait un peu calmé, d'autant qu'avec la guerre
de l'OTAN contre les Serbes, le vœu le plus ardent de l'écrivain,
l'emprise quasi totale des Albanais sur le Kosovo, a été exaucé.
Or il semble qu'il n'en est rien, puisque Kadaré, dans une longue
lettre au Président de la République, que publie complaisamment
le Libération du 15 janvier 2002, récidive de plus belle. Il y
ressasse les accusations habituelles contre les Serbes, celles
d'avoir opprimé et massacré les Albanais, d'avoir violé leurs
femmes et leurs filles, d'avoir déporté un million de Kosovars,
en implorant, sur un ton à la fois condescendant et larmoyant,
M. Chirac de faire libérer immédiatement les prisonniers albanais
détenus encore dans "les camps hitlériens de Milosevic", alors
que ce dernier n'est plus au pouvoir depuis le 5 octobre 2001
et se trouve enfermé lui-même dans la prison de La Haye.
L'imagination de Kadaré, tout comme la haine des Serbes qui l'alimente,
étant sans frein, il impute un nouveau crime monstrueux aux Serbes,
celui d'avoir "égorgé quelques mille enfants de moins de cinq
ans". Naturellement, en sortant cette énormité, Kadaré prend pour
des simples d'esprits ou des ignorants aussi bien le Président
de la République que les lecteurs de Libération, puisque avec
tous ces pourfendeurs et justiciers des crimes serbes, une telle
hécatombe d'enfants au cœur de l'Europe n'aurait pas pu passer
inaperçue. Elle ne serait certainement pas restée impunie, surtout
quand on connaît l'amour professé envers les enfants, en particulier
irakiens, par Madeleine Albright que Kadaré appelle affectueusement
"Tante des Albanais" pour avoir bombardé les Serbes. Il faudrait
s'attendre à ce qu'elle apparaisse, dans un prochain récit de
Kadaré, sous les traits d'une fée. D'autre part, une autre femme
fléau des Serbes, Carla del Ponte, procureur du tribunal de La
Haye, n'aurait pas été en manque de crimes commis par Milosevic
au Kosovo et n'aurait pas été obligée d'amalgamer ceux-ci avec
ceux dont on accuse l'ancien président serbe en Bosnie et en Croatie
pour étoffer suffisamment son acte d'accusation. Cependant, ce
qu'on sait avec certitude, en ce qui concerne les enfants victimes
durant la guerre dite du Kosovo, c'est que les bombes de l'OTAN
ont tué 81 enfants serbes et albanais, et en ont blessé beaucoup
d'autres que les médecins serbes ont soigné sans distinction dans
l'hôpital de Pristina, par exemple. Et quant à l'exode des Albanais,
ce sont pour la plupart les bombes de l'OTAN qui les y ont poussés,
tout comme les bombes américaines ont fait fuir récemment des
centaines de milliers d'Afghans.
Évidemment cette sinistre histoire d'enfants, n'est que l'une
des nombreuses impostures de Kadaré qui abondent dans ses textes
- articles, messages aux chefs d'États, carnets - relatifs au
Kosovo, parus dans divers journaux européens, qu'il a réunis en
un épais volume, "Il a fallu ce deuil pour se retrouver", publié
aux éditions Fayard en janvier 2000. Cet ouvrage est un tel ramassis
de mensonges, d'invectives, d'absurdités, de contradictions, de
perversités à l'encontre des Serbes, que l'on se pose sérieusement
la question : comment quelqu'un de si fautif envers l'histoire,
ou simplement envers la vérité et la logique, peut-il encore être
considéré comme un grand écrivain ? Car s'il ment tellement sur
ce qui est évident pour tout le monde, on ne peut qu'imaginer
combien il le fait sur ce qui ne l'est pas !
En tout cas, il faudrait écrire un contre-livre pour dévoiler
une à une toutes les impostures de Kadaré, mais en voici quelques-unes
des plus flagrantes.
Pour tenter de démontrer la légitimité des prétentions albanaises
sur le Kosovo, Kadaré n'hésite pas à affirmer que les Albanais
y sont "depuis au moins 18 siècles", sans oublier d'y ajouter
avec gratitude cinq années d'occupation fasciste italo-allemande
durant la Seconde guerre mondiale. Par contre, les Serbes n'auraient
occupé la province que durant le XIIe et le XIIIe siècles, Kadaré
oubliant le grand siècle serbe, le XIVe, lorsque furent édifiés
les magnifiques sanctuaires du Kosovo tels que Gracanica, Decani
et les Saints-Archanges, entre autres. Il soutient également,
pour expliquer la prétendue haine immémoriale entre Serbes et
Albanais, qui est en fait sa haine à lui, que les deux peuples
n'ont cessé de se déchirer depuis la nuit des temps, s'affrontant
dans des batailles homériques dont il ne peut préciser une seule,
pas plus que la date et le lieu, quand et où elles se seraient
déroulées. Ceci n'empêche pas Kadaré, dans le but de présenter
les Serbes comme des méchants dès leur arrivée dans les Balkans
il y a 14 siècles, d'écrire : "L'origine de cette haine effrayante
entre Serbes et Albanais n'est pas encore connue. Il faut certainement
la chercher au VIIIe et IXe siècles, lorsque l'invasion slave,
partie des steppes de l'Oural, atteignit les frontières albanaises
et exerça sur les Albanais une pression qui réduisit sans cesse
davantage leurs territoires (...) Après les luttes sans fin entre
les Slaves et les Albanais, les Serbes parvinrent à occuper momentanément,
outre le Kosovo, une partie de l'Albanie, mais sans réaliser pour
autant leur rêve de destruction de la barrière albanaise qui les
séparait de l'Adriatique" (1).
Cependant, à part l'implantation des Serbes dans le nord de la
province byzantine de Dyrrachium, l'actuelle Albanie septentrionale,
que l'on situe en 640, l'histoire ne connaît absolument aucune
guerre ou bataille entre Serbes et Albanais. En revanche, elle
en connaît de nombreuses entre Serbes et Byzantins, entre Serbes
et Bulgares et surtout entre Bulgares et Byzantins, en particulier
celle du mont Bellasitsa, en juillet 1014, où l'armée de l'empereur
Basile II écrasa celle du tsar Samuel, mettant fin au second empire
bulgare qui s'était créé au sein de Byzance, de même que deux
siècles plus tard, s'y formera pareillement l'empire serbe. En
fait, tout le destin des Serbes et des Bulgares, qu'ils soient
affranchis de l'autorité de Constantinople ou qu'ils y soient
soumis, se passe dans le cadre de Byzance qui les a civilisés,
tout comme les Russes, en commençant par l'évangélisation des
uns et des autres.
Il est évident que les luttes à mort entre Serbes et Albanais,
ainsi que la présence de ces derniers au Kosovo depuis le IIe
siècle de notre ère, sont du domaine de la pure divagation kadaréenne,
d'autant plus qu'aucune source historique datant du premier millénaire
ne parle des Albanais, non seulement au Kosovo, mais dans les
Balkans en général. Or s'ils y avaient joué le rôle que leur attribue
Kadaré, ce ne serait point le cas et ils figureraient à coup sûr
dans le célèbre ouvrage de l'empereur-historien Constantin VII
Porphyrogénète (913-959), De Administrando Imperio, qui embrasse
la première moitié du premier millénaire de l'empire byzantin
et évoque l'histoire des nations qui le composent, de sorte que
cet ouvrage est intitulé parfois "Des Peuples". Il y est amplement
question des Bulgares, des Serbes et des Croates, mais aussi de
peuples qui, comme les Goths, les Huns, les Avars, les Petchenègues,
les Comans, les Scythes, occupèrent à des intervalles plus ou
moins longs l'espace balkanique. Porphyrogénète nous renseigne
sur les bouleversements ethniques dans la péninsule, provoqués
par les invasions barbares, en particulier par celle des Avars
: ce sont en réalité ces derniers, et non pas les Slaves, comme
l'affirme Kadaré et une historiographie attelée à la propagande
grande-albanaise, qui ont grandement modifié la physionomie ethnique
des Balkans en y soumettant les anciennes populations à l'esclavage,
en les exterminant ou en les repoussant vers les côtes. Ainsi
en relatant le peuplement par les Serbes, sous Héraclius (610-640),
de la Zachoulmie, de la Travounie, de la Dioclée - actuels Herzégovine
et Monténégro - ainsi que de la Serbie elle-même, Porphyrogénète
est très explicite sur ce sujet : "Comme les pays qui sont actuellement
la Serbie et la Paganie, la Zachoulmie et la Travounie qui se
trouvaient sous l'autorité de l'empereur des Romains, avaient
été dévastés par les Avars - car ils avaient chassé de ces contrées
les Romains qui vivent à présent en Dalmatie et dans la province
de Dyrrachium - l'empereur donc y installa ces mêmes Serbes qui
lui étaient soumis ; l'empereur fit également venir de Rome les
membres du clergé qui les baptisèrent et leur enseignèrent avec
équité d'exécuter des actes pieux en leur expliquant la foi des
chrétiens" (2).
En fait ce n'est que seulement au milieu du XIe siècle que l'on
trouve la première mention sporadique des Albanais dans les écrits
des auteurs byzantins de l'époque, Michel Attaliatès et Anne Comnène,
respectivement chroniqueurs des empereurs Constantin IX Monomaque,
Nicéphore Botaniatès et Alexis Comnène. Dans son "Istoria", qui
couvre la période de 1034 à 1080 de l'empire byzantin, Michel
Attaliatès, en racontant la rébellion du général Georges Maniakès,
gouverneur de Sicile, contre l'empereur Constantin Monomaque,
parle des Albanais comme des mercenaires dans l'armée de l'usurpateur
marchant sur Constantinople : "Mais soudain à l'Occident, s'éleva
une nuée stridente qui menaçait Monomaque d'être expulsé de l'Empire
: un homme belliqueux, noble, Georges, surnommé Maniakès, arrivait
d'Italie avec les soldats qui l'accompagnaient, Romains et Albanais,
s'irritant de la négligence de l'empereur à son égard, empereur
qui, à la suite de ses conflits antérieurs avec Maniakès, était
rempli de craintes" (3).
On voit les Albanais dans un rôle analogue lors de la rébellion,
également échouée, du gouverneur de Dyrrachium, Nicéphore Basilakios
contre l'empereur Nicéphore Botaniatès en 1079, comme le rapporte
Attaliatès : "Et lorsque Basilakios crut que l'armée qu'il avait
réunie était suffisante et bien entraînée, puisqu'elle comptait
un grand nombre de Romains, de Bulgares et d'Albanais en même
temps que nombre de ses propres gardes, il se dirigea sur Salonique."
(4).
Par contre, dans "Alexiade" d'Anne Comnène, qui retrace le règne
de son père Alexis Comnène (1081-1118), on entrevoit les Albanais
du bon côté, notamment lors du siège de Dyrrachium (Durazzo) par
les Normands de Robert Guiscard en 1081, lorsque l'empereur confia
le gouvernement de la cité à un autochtone, comme Anne l'écrit
: "Aussi bien fit-il tout pour assurer le salut des habitants
; il confia la garde de l'acropole aux chefs des Vénitiens qui
étaient venus là, et tout le reste de la ville à Komiscortès,
originaire d'Albanie, à qui il fit connaître par lettre les mesures
à prendre" (5).
C'est absolument tout - excepté une troisième mention par Attaliatès
de la superstition des Albanais - ce que l'on trouve sur eux durant
les onze premiers siècles de l'histoire des Balkans. Il est aussi
significatif qu'il n'existe nulle trace des Albanais dans les
écrits des autres chroniqueurs de l'époque, tels Jean Skylitsès
et son continuateur Cédrine, qui pourtant décrivent des évènements
ayant eu lieu dans les régions limitrophes de l'Albanie actuelle
ou en son sein, notamment la terrible défaite infligée à l'armée
byzantine par celle du prince serbe de Dioclée, Voïslav en 1043,
décrite aussi par un chroniqueur local, le fameux pope Douklianine,
prêtre de Dioclée. De même on ne les retrouve pas dans la description
par Skylitsès de la première bataille connue du Kosovo, en 1072,
entre d'un côté les Serbes et Bulgares conduits par le futur roi
Bodine, petit-fils de Voïslav, et de l'autre les Byzantins qui
la gagnèrent. Anne Comnène, elle aussi, demeure silencieuse sur
les Albanais, lorsqu'elle évoque avec force détails, l'affrontement
en 1093, toujours au Kosovo, entre les troupes du gouverneur serbe
de la province, le joupan Voukan et celles du prince Jean, neveu
d'Alexis Comnène, qui se solda par le désastre des Grecs.
Cette carence de sources historiques s'accompagne de l'absence
de témoignages de civilisation, tant artistiques et architecturaux
que littéraires. Si vraiment les Albanais avaient possédé le Kosovo
pendant 1805 ans, comme le jure Kadaré, il eut été normal qu'un
temps aussi long fût marqué par une ou plusieurs grandes épopées
dont les héros seraient les princes et rois albanais, comme les
personnages de L'Épopée du Kosovo sont les rois, les princes et
les chevaliers serbes. Or, là aussi, il n'y a presque rien, si
ce n'est "Trois chants funèbres" par Kadaré lui-même, tout à fait
insignifiants.
Comment expliquer cet étrange silence de l'histoire ? C'est que,
contrairement aux Bulgares et aux Serbes, qui dès le VIIIe siècle
formèrent d'abord leurs principautés, puis leurs royaumes et leurs
empires au sein de Byzance, les Albanais n'y jouèrent aucun rôle
important mais demeurèrent confinés dans leurs montagnes, tantôt
dans l'État byzantin, tantôt dans celui des Bulgares, tantôt dans
celui des Serbes. D'autre part, si les Albanais étaient des Illyriens,
ce dont même Kadaré n'est pas certain, ils ne pouvaient pas être
tous les Illyriens, mais seulement une branche de ceux-ci, une
ou plusieurs tribus, dans l'actuelle Albanie centrale autour de
la ville d'Arbanon ou Albanopolis, mentionnée par Ptolémée. En
ce qui concerne leur ancienneté dans le reste des Balkans d'où
ils auraient été repoussés par les seuls Slaves, rien n'est moins
sûr. Il n'eût pas été possible qu'ils aient traversé indemnes,
au Kosovo ou ailleurs, tous les bouleversements qui se sont produits
avec les invasions de la péninsule par les Goths qui infligèrent,
en 378, une terrible défaite aux Grecs, aux portes de Constantinople
; par les Huns qui, sous Attila (434-453), meurtrirent tellement
l'Illyrique qu'ils y détruisirent 70 villes romaines ; ou par
les Avars qui, en été 626, atteignirent Constantinople, mais y
subirent une telle défaite que les cadavres des Avars et des Slaves
assujettis à ceux-ci, encombraient la Corne d'Or.
D'autres peuples nomades, venus des profondeurs de l'Asie, précurseurs
des Turcs, dévastèrent à plusieurs reprises la péninsule. Les
Scythes en 1054 y firent de tels ravages que, d'après Attaliatès,
toute la population européenne aurait émigré, si une peste providentielle,
qui se déclara parmi les Scythes en les décimant, n'avait pas
sauvé les autochtones et Byzance.
Alors la thèse d'après laquelle les Albanais habitaient non seulement
le Kosovo, le Monténégro et une bonne partie des Balkans d'où
les Serbes les auraient chassés, relève tout simplement de l'invention.
Toutes leurs tentatives, soit sous les Ottomans, soit sous les
Italo-Germains, soit sous l'OTAN, pour recouvrer ces territoires,
ne reposent sur aucune base historique.
Tout aussi infondée est la théorie de la haine immémoriale entre
Serbes et Albanais, puisque c'est précisément avec l'avènement
de l'État serbe des Némanides (1168-1371) que les Albanais connurent
un épanouissement. Si bien que l'on peut parler de cette époque
et de l'époque suivante, celle de Skanderbeg, comme de l'âge d'or
des relations serbo-albanaises, avant la période turque où ces
rapports se dégradèrent, du fait de la conversion massive des
Albanais à l'islam, la religion des nouveaux maîtres des Balkans
pour près d'un demi-millénaire.
(1)
Ismail Kadaré, op. cit., p 215-216.
(2) Constantin Porphyrogénète, De Administrando Imperio, Budapest
1949, p. 163-165.
(3) Byzantion, t. XXVIII, Bruxelles, 1959, p. 18.
(4) Istoria, Bonnae, 1853, p. 297
(5) Anne Comnène, Alexiade, Les Belles lettres, Paris 1967, t.
I, p. 168
|