Voici,
dans la traduction française du jeune poète Boris Lazitch,
avec un retard de près d’un siècle et demi, l’une des
œuvres majeures d’inspiration religieuse de la littérature
européenne, Le
Flambeau du microcosme, de Pierre Petrovitch Niegoch,
le plus grand poète serbe et l’un des plus hauts destins
de l ‘époque moderne. Durant sa brève existence,
de trente-huit ans — 1813-1851 — il exerça aussi la
charge de prince métropolite du Monténégro, que l’on
appelait à l’époque la Sparte serbe, où les particularismes
tribaux avaient été si forts que Niegoch fut contraint
parfois, afin d’en venir à bout, d’employer des moyens
extrêmes. Il affirmait: «Je suis un prince parmi les barbares et un
barbare parmi les princes.» En réussissant à dompter
tant bien que mal des tribus indomptables, Niegoch fit
du Monténégro un État moderne, notamment en y promulguant
des lois et en y introduisant le début de l’instruction.
C’est sans doute un auteur français,
Xavier Marmier, qui, parmi ses contemporains, avait
le mieux compris le drame de Niegoch, lorsque dans ses
fameuses Lettres sur l’Adriatique et le Monténégro,
parues en 1854, il écrivait: «Plus que tout autre, le pauvre Vladika — évêque
— du Monténégro,
avec son ardeur intellectuelle, m’est apparu dans la
solitude de son existence comme un Prométhée enchaîné
sur son Caucase, un Prométhée au pied duquel aucune
Océanide n’a pleuré.» Combien cette observation
est juste, le prouvent également ces paroles de Niegoch
lui-même: «Enchaîné
à nos rochers, je suis comme Prométhée dont l’effrayant
aigle qu’est Istanbul, déchire les entrailles.»
Il impressionnait ses contemporains
par son aspect et par son port majestueux — d’une taille
de plus deux mètres — comme il enthousiasmera la postérité
par son génie. Les Serbes, mais aussi les Croates, l’aduleront
à l’instar d’un dieu. Il avait conscience d’être un
homme supérieur, comme le témoignent, entre autre, les
mots par lesquels commence son testament où, après avoir
rendu grâce au Seigneur de l’avoir fait apparaître sur le rivage de
l’un de ses mondes et de l’avoir abreuvé de la lumière
de l’un de ses merveilleux soleils, il le remerciait
aussi de l’avoir distingué, parmi des millions sur
cette terre, et par l’âme et par le corps.
De son vrai nom Radé, il succéda
à son oncle le métropolite Pierre Ie, personnage
religieux et guerrier que les historiens comparent à
celui du pape Jules II, il fut sacré métropolite à l’âge
de vingt ans, en tant que Pierre II, par le Saint Synode
de Russie. À cette occasion, le tsar Nicolas Ie,
impressionné par la stature du jeune prélat, s’exclama
en le recevant: «Mais, Monseigneur, vous êtes plus haut que moi!»
À quoi Niegoch répondit: «Votre Majesté, seul Dieu est plus grand que
le tsar russe.» Mot qui traduit bien le dévouement
traditionnel des Monténégrins à la Russie, leur principal
soutien pendant près de deux siècles.
Niegoch avait une si haute idée
de la vocation de poète qu’il la considérait comme sacrée,
l’Absolu livrant son saint mystère à la seule
âme ardente du poète, pour paraphraser l’un des
ses célèbres vers. Il écrivit même un poème d’amour,
un seul, au titre révélateur, Une nuit qui vaut un siècle, apparemment
inspiré par une expérience vécue et qui constitue une
pièce d’anthologie. Atteint de tuberculose, il chercha
le remède sous les cieux d’Italie où, en se trouvant
à Rome, il visita l’église de Saint-Pierre de Vincoli.
Là, lorsqu’un prêtre lui tendit les chaînes dans lesquelles
saint Pierre aurait été lié, Niegoch, les ayant examinées,
les rendit au prêtre, en observant: «Mais, ils l’avaient vraiment bien enchaîné. »
Tout étonné, le gardien des saintes reliques, remarqua:
«Monseigneur ne va-t-il pas y apposer un baiser?»
Et Niegoch de répondre: «Les
Monténégrins n’embrassent pas les chaînes.» On aimerait pouvoir en dire autant
pour certains Monténégrins d’aujourd’hui qui ne demandent
pas mieux que d’embrasser des chaînes forgées par Mme
Albright.
Sur le plan politique et national,
durant vingt ans qu’il resta sur le trône du Monténégro
— 1830-1851 — la plus grande préoccupation de Niegoch
fut la libération des Serbes et des autres Slaves du
sud, de leurs oppresseurs étrangers, alors qu’il avait
le plus grand mal de préserver l’existence de son minuscule
État représentant environ un tiers du Monténégro actuel,
la Turquie étant le maître du reste; elle l’était aussi
de l'Albanie, de la Bosnie et de l’Herzégovine voisines,
cependant que l’Autriche occupait le littoral. Quant
aux seuls alliés sur lesquels il pouvait compter, Dieu
et la Russie, l’un était trop haut et l’autre trop loin,
disait-il. Encore que le soutien de la Russie au Monténégro
dépendait de ses bons ou mauvais rapports avec la Turquie
et l’Autriche, ce qui arracha à Niegoch cette remarque
amère: «Moi,
maître du Monténégro, je suis un véritable esclave de
l’humeur de Saint-Pétersbourg.»
Il ne cessait de déplorer la liberté
et la grandeur serbes perdues, et d’en attiser par ses
vers puissants, la résurrection. Il traite notamment
du destin serbe dans son œuvre majeure, La Couronne de la Montagne, qu’il publia
en 1847 et qui a pour cadre historique la libération
du Monténégro de ses apostats, en 1707, sous le métropolite
Danilo, fondateur de la dynastie Petrovitch et de la
théocratie monténégrine. Tout en admettant l’existence
de l’islam à côté du christianisme, il abhorrait le
parjure et l’apostasie qu’il ne manquait pas de flétrir
comme le pire des blasphèmes. Il voyait précisément
la cause de la tragédie des Balkans dans ce mal apostat
qui n’a cessé de sévir pendant des siècles et qui a
connu un terrible regain de nos jours avec la guerre
de Bosnie et du Kossovo. Il écrivait au vizir de Scutari,
Osman pacha Skopliak, un Serbe islamisé de Bosnie, qu’il
traitait de mercenaire: «Depuis le jour où l’Asiate détruisit notre
empire, la poignée de montagnards que nous sommes ne
fait que lutter, pour le maintien de notre nom et de
notre nation, contre ses propres frères turquisés: le
frère combat le frère, le frère massacre le frère —
les ruines de notre empire ont sombré dans notre sang
— voilà notre malheur à nous tous.»
Dédiée à Karageorges, qui par son
insurrection de 1804, entama la libération des Serbes
et d’autres peuples balkaniques de l’occupation turque,
La Couronne de
la Montagne, écrite principalement en dialogues,
est une œuvre à plusieurs voix, tour à tour épique et
lyrique, nationale et universelle, historique et métaphysique,
où les parties les plus graves alternent avec d’autres
plus plaisantes. C’est que les personnages en sont aussi
divers: les prêtres, en commençant par l’évêque Danilo
lui-même, les chefs tribaux et guerriers monténégrins,
les envoyés turcs, le peuple jouant le rôle du chœur
dans la tragédie grecque, comme les femmes jouent celui
de pleureuses. La Couronne de la Montagne est en fait
la couronne tressée des vers du poète, célébrant l’héroïsme,
le sacrifice et la fidélité à la foi chrétienne des
Serbes du Monténégro, les seuls hommes libres alors
dans les Balkans plongés dans l’esclavage turc. De ce
fait, Alfred Tennyson, autour de la fameuse Ode
au Monténégro, parlera de ses habitants comme de
l’aristocratie du peuple serbe.
Naturellement, son génie porte Niegoch
vers l’universel si bien qu’il élargit son drame et
celui de son peuple jusqu’aux confins du monde, en posant
à l’instar de tous les grands esprits, les questions
essentielles concernant l’homme et sa condition. Celle-ci
inspire au poète un tel pessimisme que seules la liberté
et la dignité, la foi en Dieu et en l’immortalité de
l’âme, ainsi que des actes nobles et glorieux, sont
à même de donner un sens au passage de l’homme sur la
terre. «L’homme naît qu’un instant dans l’éternité»,
dit Niegoch. Dieu est ressenti par le poète-philosophe
à la fois comme la plus vaste dimension de l’homme et
comme l’Être suprême, le Créateur qui
a dispersé la poussière des mondes et qui par son regard puissant allume les constellations dans l’espace.
Voilà Niegoch poète de l’énergie cosmique!
Il est un thème qui, tel un lamento
sublime, revient à travers La
Couronne de la Montagne, celui du Kossovo. Le Kossovo
où, par le coup fatal porté à l’empire serbe par les
Turcs lors de la bataille de 1389, se joua le sort des
Serbes pour plusieurs siècles ; mais aussi le Kossovo
en tant que lieu du sacrifice suprême pour le Christ
et théâtre de l’exploit de Miloch Obilitch qui, en immolant
le sultan Mourad, s’installa, par cet acte rédempteur
du désastre, dans l’âme serbe, en y constituant l’un
des facteurs les plus puissants de l’héroïsme, de la
fierté, de l’espoir, du maintien de la conscience nationale
au plus noir de la nuit qui succéda à la conquête ottomane
de la Serbie. Si bien que Niegoch célèbre Obilitch en
termes les plus dithyrambiques, non seulement parce
qu’il a, tel l’archange de la justice, terrassé le fléau du monde, le sultan Mourad, mais
aussi parce qu’il a dépassé, par sa grandeur d’âme,
les mesquines et fatales discordes des seigneurs féodaux
serbes qui, après la mort du tsar Douchan, affaiblirent
l’empire et en firent une proie facile au conquérant
asiatique. Se considérant, à juste titre, le dépositaire
de la grandeur serbe d’autrefois et du rêve de la recouvrer,
Niegoch instaura la Médaille d’Obilitch comme la plus haute
distinction militaire monténégrine.
Cependant la douleur kossovienne
de Niegoch est si profonde, et la blessure si vive que
le poète, tout en exaltant le Kossovo, arrive parfois
à le maudire, en s’écriant: «Ô Kossovo, lieu de jugement terrible! Que
Sodome s’ouvre au milieu de toi!», des mots qui
se sont révélés également prophétiques lors des évènements
récents, lorsque le mal du monde s’est abattu sur les
Serbes afin de leur arracher le Kossovo. C’est Ivo Andritch
dont les récits, récompensés par le prix Nobel de littérature,
traitent précisément le phénomène d’apostasie en Bosnie,
qui a magistralement analysé l’inspiration kossovienne
du barde monténégrin
dans le célèbre essai Niegoch,
le héros tragique de l’idée du Kossovo, paru en
1935.
Le premier lustre des années 1840,
considéré plutôt comme une période mystique du poète,
verra naître le grand poème métaphysique de Niegoch
Le Flambeau du
microcosme. Constitué de six chants, comptant 2 210
vers en décasyllabes, le poème fut composé en un mois,
allant du 10 mars au 7 avril 1845, période que l’auteur
passa dans un isolement total et plongé dans un véritable
transport mystique. Comme Dante et Milton, dont on le
rapproche le plus souvent, et qu’il aurait lu en russe,
Niegoch exalte le principe spirituel, l’étincelle divine,
la part immortelle de l’homme qu’est son âme. C’est
elle le flambeau
qui éclaire le microcosme qu’est l’être humain au sein
du macrocosme, l’infini de Dieu et de l’univers. «Nous sommes le flambeau sous l’emprise des
ténèbres», dit notamment le poète. Sa soif de l’absolu
avec son aspiration à l’immortalité, est à la mesure
de la conscience qu’il a de la fugacité de l’homme,
de sa nature matérielle, de sa condition mortelle et
du mal qui l’habite.
En fait, nous trouvons chez Niegoch
les mêmes éléments théologiques, philosophiques et cosmogoniques
qu’on rencontre chez ses grands émules Dante, Milton,
Klopstock et Lamartine dont il adapta en serbe L’Hymne
à la nuit. Cependant, c’est par la force, l’ardeur
et l’originalité de ses visions que se distingue et
s’impose le vates
serbe. Ainsi parmi d’innombrables spectacles qui s’offrent
aux yeux éblouis du poète, voit-il une montagne
de rubis, un fleuve aux eaux lumineuses et aux mille
ponts en arc-en-ciel, qu’il appelle le fleuve
immortel ; en même temps, conduit par un ange,
comme Dante par Béatrice, il monte jusqu’au sanctuaire de l’Être, jusqu’au berceau de l’éternité, jusqu’à la source de l’idée, ce qui introduit dans son
poème un élément platonicien. Si la vision de Dieu chez
Niegoch est plus concrète que chez Dante, la splendeur
qui s’en dégage, comme d’un astre, empêche de voir l’Être
suprême, bien que le poète entende sa voix qui régit
l’ordre de l’univers, la marche des mondes et la destinée
de l’homme à qui est laissé le libre-arbitre conduisant
la créature humaine à sa perte ou à son salut. Le combat
entre le bien et le mal, représenté par l’affrontement
entre les légions célestes conduites par les archanges
Michel et Gabriel, d’une part, et Satan, l’ange apostat,
de l’autre, est empreint de plus de réalisme que chez
Milton. Et malgré l’existence de l’enfer où l’ange déchu,
et ceux qui le suivent, sont précipités pour l’éternité,
Niegoch considère l’ensemble de la création comme la poésie du Père universel.
À peine sorti de son extase mystique
et achevé son hymne en mille versets, Niegoch le fait
précéder par un prologue qui en est en quelque sorte
la synthèse. Il l’écrit, en guise de dédicace à son
maître le poète Sima Miloutinovitch, qu’il qualifie
chantre serbe illuminé par le ciel, des
mots qui s’appliquent bien davantage à Niegoch lui-même.
Le ton du prologue est beaucoup plus calme, presque
souverain, tel qu’il sera dans La Couronne de la Montagne qui, publiée
deux ans plus tard, est une œuvre plus élaborée du point
de vue formel. Cependant, bien qu’il n’ait que trente-deux
ans et qu’il soit dans la force de l’âge, le poète prince-évêque,
sans doute sous l’effet de l’expérience mystique qu’il
venait de vivre, ordonne en ce même printemps 1845,
la construction d’une petite église au sommet du mont
Lovtchène, haut de près de 1700 mètres, qu’il destine
à être sa demeure éternelle et qui, en effet, accueillera
ses restes mortels six ans plus tard, en 1851. Pierre
II avait dédié sa modeste fondation à son prédécesseur
Pierre Ie, vainqueur du redoutable Kara Mahmoud
pacha de Scutari et de Djelaloudine pacha de Bosnie,
et si vénéré de son vivant par les Monténégrins qu’il
fut, peu après sa mort en 1830, canonisé saint.
Avec l’importance que prit l’œuvre
de Niegoch pour la nation serbe tout entière et pour
les Slaves du sud, l’humble chapelle au sommet du mont
Lovtchène devint un haut lieu, de sorte que naquit toute
une littérature autour du Lovtchène, dont le passage
suivant de Liouba Nénadovitch peut donner une idée.
Nénadovitch, alors jeune écrivain qui accompagna Niegoch
en Italie, écrit: «Qu’est-ce cette belle cime du Lovtchène, sinon
la plus haute et la plus étrange tombe sur la terre !
La tombe du poète de La Couronne de la Montagne,
jamais fanée. C’est là, sur cette hauteur, dans cette
effrayante solitude que repose Pierre II, prince métropolite
du Monténégro. Seuls les foudres et les vents de la
mer bouleversent cette solitude. Par sa sépulture, il
dépasse également les autres. Le mont Lovtchène a hissé
sa tombe plus haut qu’aucune autre tombe de ce monde,
et celle-ci a rendu le mont Lovtchène la plus élevée
des montagnes slaves, l’a transformée en Olympe, en
temple où se rassemblent les fées serbes. Au pied du
Lovtchène, il a vu le monde, au sommet du Lovtchène
le monde le regarde. C’est la montagne de son enfance,
de sa jeunesse, de sa poésie.»
Les auteurs étrangers, voyageant
dans les Balkans, ne sont pas en reste et parmi eux
les Français, comme le capitaine de Pimodan qui, en
1893, écrit: «De même que Chateaubriand voulut dormir au
bord de l’Océan sur une rocher sauvage de la baie de
Saint-Malo, Pierre II choisit pour sépulture la plus
haute cime du mont Lovtchène, qui domine ces anciens
États, et, chaque matin, au soleil levant, son tombeau
scintille.» Et
Louis Bresse, dans son Monténégro inconnu, paru en 1920, d’exalter
Niegoch et le mont Lovtchène en ces termes: «Un souvenir historique contribuait à rendre
le Lovtchène sacré pour tout Monténégrin. C’est là que
le dernier Vladika, Pierre II, dort son dernier sommeil.
Le grand poète, qui avait entrevu, nouveau Moïse, les
hautes destinées réservées encore à la race serbe, avait
tenu à être enseveli en ce site merveilleux d’où le
regard ébloui embrasse un des plus féeriques panoramas
qu’il est permis de contempler : d’un côté la mer
bleue dans son immensité et de l’autre, le massif sombre
et hérissé de pics abrupts de la Tcherna-Gora…»
Les Autrichiens durant la première
guerre mondiale, pour atteindre moralement les Serbes,
en désacralisant le mont Lovtchène, et en projetant
d’y élever un monument à la gloire de François-Joseph,
firent détruire l’humble temple de Niegoch et transférer
ses cendres dans le monastère de Cetigné, capitale du
Monténégro, au pied du Lovtchène. À la libération du
pays et à la création de la Yougoslavie en 1918, le
roi Alexandre, arrière petit-fils de Karageorges et
arrière petit-neveu de Niegoch, aida généreusement l’Église
orthodoxe serbe, dont Niegoch avait été un des plus
célèbres évêques, pour restaurer le sanctuaire du Lovtchène
et d’y ramener les cendres du poète. Les fascistes italiens,
lors de l’occupation du Monténégro au début de la seconde
guerre mondiale, infligèrent à la chapelle funéraire
quelques dégâts, mais grâce à l’intervention de la reine
Hélène d’Italie, arrière petite-nièce de Niegoch, le
monument fut mis sous protection. Et bien qu’au lendemain
de la guerre, et lors de la création de la République
du Monténégro au sein de la Fédération yougoslave, en
1945, le sommet du Lovtchène avec son humble temple
devint l’emblème de la jeune république, le régime communiste
envisagea bientôt la destruction de la chapelle du Lovtchène
et son remplacement par un monument profane, d’après
les plans du sculpteur croate Yvan Mestrovic. Celui-ci
vivait en émigration aux États-Unis, mais le pouvoir
titiste, en lui offrant le mont Lovtchène, espérait
son retour au pays et son engagement à glorifier le
régime, en même temps que de faire un pas de plus dans
la desserbisation du Monténégro. Malgré l’opposition
de l’opinion publique serbe et yougoslave et d’une partie
de l’opinion européenne, en particulier en France où
des auteurs comme André Malraux, Jean Cassou, Gabriel
Marcel, Pierre Emmanuel et d’autres, intervinrent en
faveur du sanctuaire menacé, le régime titiste le fit
détruire en 1972 et remplacer par l’actuel mausolée,
une gigantesque et lugubre bâtisse.
En fait, ce fut celui qui vous parle
qui, ressentant cette profanation du mont Lovtchène
comme une atteinte au plus profond de son identité,
qui anima
la campagne à l’Ouest contre ce projet sacrilège, avant
de faire — dans le Monde
du 6 décembre 1972 — un adieu
remarqué au sanctuaire du mont Lovtchène, en dénonçant
ce crime contre la morale et la culture, contre l’histoire
et la nature. On avait, en effet, défiguré le site en
même temps qu’on avait violé les dernières volontés
du poète, effacé un témoignage de son génie, né de la
même inspiration que Le
Flambeau du microcosme, et détruit l’un de ces symboles
dans lesquels se reconnaissent les peuples. Cependant,
je n’en restais pas là, puisqu’à l’écroulement de l’équipe
post-titiste au Monténégro, à la fin des années quatre-vingt,
je fus à l’origine d’une initiative pour la restauration
du sommet et du sanctuaire du mont Lovtchène qui, malgré
l’accueil favorable de l’opinion publique, ne put aboutir
en raison des évènements dramatiques qui accompagnèrent
la désintégration de la Yougoslavie. Pire encore, spéculant
sur l’ignorance et sortant de leur contexte historique
certains vers de Niegoch ou simplement en les tronquant,
trois auteurs croates, Mirko Grmek, Marc Gjidara et
Neven Simac, dans un ouvrage de diabolisation des Serbes,
Nettoyage ethnique, une idéologie serbe —
Fayard 1993 — accusèrent Niegoch d’être le poète du
génocide pour la simple raison qu’il avait exhorté les
Serbes à combattre les Turcs afin de s’en libérer.
Cette vomissure de la plus basse
propagande sur laquelle se précipitèrent aussitôt les
antiserbes, n’a cessé depuis de les alimenter. D’autre
part, les musulmans bosniaques, tout en glorifiant certains
personnages de pachas et de vizirs parmi les plus oppresseurs
de l’histoire de la Bosnie sous l’occupation turque,
réussirent à persuader l’administrateur des Nations
unies, l’Espagnol Carlos Westendorp, d’interdire Niegoch
dans les écoles de la République serbe de Bosnie sous
prétexte d’avoir incité les Serbes à l’intolérance envers
les musulmans et de les avoir combattus. Autant interdire
les poèmes sur le Cid dans les écoles espagnoles parce
qu’il avait combattu les Arabes lors de la libération
de l’Espagne. On sait aussi que les Albanais, lors de
l’occupation du Kossovo par l’Otan en 1999, profanèrent
et abattirent la statue de Niegoch à Prichtina, avec
celles d’autres grands hommes serbes. Et les médias
de l’Ouest d’acquiescer ces actes barbares en traitant
Niegoch de poète nationaliste.
Autrement plus grave, l’actuel pouvoir
monténégrin, qui avait d’autant plus lamentablement
failli sur la question du Kossovo, que l’esprit de celui-ci,
au plus noir de l’esclavage turc, avait précisément
survécu dans le Monténégro libre, favorise un courant
parmi les Monténégrins qui s’emploie, en s’adonnant
aux pratiques révisionnistes, à desserbiser Niegoch,
quitte à le mutiler, puisque c’est apparemment le mot
serbe qui avec le mot Dieu, revient le plus souvent sous la
plume de Niegoch. Leur aberration est telle qu’ils assimilent
l’actuelle casemate au sommet du Lovtchène à l’identité
d’un Monténégro affranchi de la prétendue tutelle serbe,
pour lequel ils militent, en dépit du fait que depuis
toujours tous les grands hommes du Monténégro ont mis
en avant leur serbité, et que le Monténégro, aussi bien
à l’époque turque que plus tard, en a été la forteresse.
Ainsi Niegoch, plus que tout autre
poète, continue, y compris par ses cendres, de participer
au destin de sa nation et de partager ses épreuves,
de même qu’il lui demeure secourable par son oeuvre.
Bien que sous les assauts de la géhenne, comme son peuple
le sera plus encore de nos jours, Niegoch s’interdisait
de se plaindre contre le sort et persévérait, au plus
terrible des épreuves, dans son espoir resplendissant par la volonté de Dieu,
écrivait-il, comme nous devons persévérer nous-mêmes.
Sans doute nombreux sont les Serbes, qui devant le spectacle
de la mort et des destructions provoquées par les humanistes
de l’Otan en Serbie, afin de lui arracher précisément
le Kossovo, ont été hantés, comme je l’étais moi-même,
par ces mots de Niegoch qui sont la plus féroce condamnation
du mal: «Les traces de celui dont la loi réside dans
la massue, puent l’inhumanité.»
Il reste cependant la question:
pourquoi Niegoch devait il être traduit si tard dans
la langue française? C’est que le XIXe siècle
était essentiellement porté sur la poésie populaire
serbe, qui se prêtait à la traduction par son caractère
narratif et descriptif, alors que la poésie de Niegoch
était jugée, notamment par l’un des plus célèbres traducteurs
des poèmes épiques serbes, Auguste Dozon, lui-même trop
positiviste, comme une poésie obscure et quasi intraduisible.
D’autre part, en 1917, parut une fâcheuse traduction
de La Couronne de la Montagne par le professeur
de lettres Divna Vekovitch, mais dont on se contenta,
d’autant plus qu’elle fut courtoisement saluée par certains
auteurs de l’époque, comme Henri de Régnier, Phileas
Lebesgue, Juliette Adam, sans sortir du cadre des généralités,
tout comme avant eux, Louis Léger, professeur au Collège
de France.
Deux thèses à la Sorbonne, au début
des années soixante-dix, celle de Michel Aubin, La vision historique et politique dans l’œuvre
de Pierre Petrovitch Niegoch, et celle de Krounoslav
Spassitch, Pierre Petrovitch Niegoch et les Français,
où l’on trouve une multitude de renseignements,
ne purent compenser, de par le caractère trop universitaire
de ces ouvrages, cette absence de Niegoch auprès d’un
public plus large. L’effort que vient d’accomplir Boris
Lazitch, en transposant avec bonheur en français le
contenu poétique et philosophique, le caractère allégorique
et visionnaire du Flambeau du microcosme, est un pas important
dans cette direction. Enfin on peut lire Niegoch en
français, comme on lit ses pairs, Dante et Milton. Il
est à espérer qu’une traduction de La Couronne de la Montagne verra bientôt
le jour afin que Niegoch puisse prendre définitivement
la place qui lui revient, parmi les plus grands.
Conférence faite, lors de la présentation
de la parution en français du Flambeau du microcosme,
au Centre Culturel de la Serbie et du Monténégro à Paris,
le 21 décembre 2000.