MONTENEGRO:
LA PRODIGIEUSE HISTOIRE DE NIEGOCH,
LE CHANTRE SERBE ILLUMINE PAR LE CIEL

Komnen BECIROVIC

 
Voici, dans la traduction française du jeune poète Boris Lazitch, avec un retard de près d’un siècle et demi, l’une des œuvres majeures d’inspiration religieuse de la littérature européenne, Le Flambeau du microcosme, de Pierre Petrovitch Niegoch, le plus grand poète serbe et l’un des plus hauts destins de l ‘époque moderne. Durant sa brève existence, de trente-huit ans — 1813-1851 — il exerça aussi la charge de prince métropolite du Monténégro, que l’on appelait à l’époque la Sparte serbe, où les particularismes tribaux avaient été si forts que Niegoch fut contraint parfois, afin d’en venir à bout, d’employer des moyens extrêmes. Il affirmait: «Je suis un prince parmi les barbares et un barbare parmi les princes.» En réussissant à dompter tant bien que mal des tribus indomptables, Niegoch fit du Monténégro un État moderne, notamment en y promulguant des lois et en y introduisant le début de l’instruction.
C’est sans doute un auteur français, Xavier Marmier, qui, parmi ses contemporains, avait le mieux compris le drame de Niegoch, lorsque dans ses fameuses Lettres sur l’Adriatique et le Monténégro, parues en 1854, il écrivait: «Plus que tout autre, le pauvre Vladika — évêque — du Monténégro, avec son ardeur intellectuelle, m’est apparu dans la solitude de son existence comme un Prométhée enchaîné sur son Caucase, un Prométhée au pied duquel aucune Océanide n’a pleuré.» Combien cette observation est juste, le prouvent également ces paroles de Niegoch lui-même: «Enchaîné à nos rochers, je suis comme Prométhée dont l’effrayant aigle qu’est Istanbul, déchire les entrailles.»
Il impressionnait ses contemporains par son aspect et par son port majestueux — d’une taille de plus deux mètres — comme il enthousiasmera la postérité par son génie. Les Serbes, mais aussi les Croates, l’aduleront à l’instar d’un dieu. Il avait conscience d’être un homme supérieur, comme le témoignent, entre autre, les mots par lesquels commence son testament où, après avoir rendu grâce au Seigneur de l’avoir fait apparaître sur le rivage de l’un de ses mondes et de l’avoir abreuvé de la lumière de l’un de ses merveilleux soleils, il le remerciait aussi de l’avoir distingué, parmi des millions sur cette terre, et par l’âme et par le corps.
De son vrai nom Radé, il succéda à son oncle le métropolite Pierre Ie, personnage religieux et guerrier que les historiens comparent à celui du pape Jules II, il fut sacré métropolite à l’âge de vingt ans, en tant que Pierre II, par le Saint Synode de Russie. À cette occasion, le tsar Nicolas Ie, impressionné par la stature du jeune prélat, s’exclama en le recevant: «Mais, Monseigneur, vous êtes plus haut que moi!» À quoi Niegoch répondit: «Votre Majesté, seul Dieu est plus grand que le tsar russe.» Mot qui traduit bien le dévouement traditionnel des Monténégrins à la Russie, leur principal soutien pendant près de deux siècles.
Niegoch avait une si haute idée de la vocation de poète qu’il la considérait comme sacrée, l’Absolu livrant son saint mystère à la seule âme ardente du poète, pour paraphraser l’un des ses célèbres vers. Il écrivit même un poème d’amour, un seul, au titre révélateur, Une nuit qui vaut un siècle, apparemment inspiré par une expérience vécue et qui constitue une pièce d’anthologie. Atteint de tuberculose, il chercha le remède sous les cieux d’Italie où, en se trouvant à Rome, il visita l’église de Saint-Pierre de Vincoli. Là, lorsqu’un prêtre lui tendit les chaînes dans lesquelles saint Pierre aurait été lié, Niegoch, les ayant examinées, les rendit au prêtre, en observant: «Mais, ils l’avaient vraiment bien enchaîné. » Tout étonné, le gardien des saintes reliques, remarqua: «Monseigneur ne va-t-il pas y apposer un baiser?» Et Niegoch de répondre: «Les Monténégrins n’embrassent pas les chaînes.» On aimerait pouvoir en dire autant pour certains Monténégrins d’aujourd’hui qui ne demandent pas mieux que d’embrasser des chaînes forgées par Mme Albright.
Sur le plan politique et national, durant vingt ans qu’il resta sur le trône du Monténégro — 1830-1851 — la plus grande préoccupation de Niegoch fut la libération des Serbes et des autres Slaves du sud, de leurs oppresseurs étrangers, alors qu’il avait le plus grand mal de préserver l’existence de son minuscule État représentant environ un tiers du Monténégro actuel, la Turquie étant le maître du reste; elle l’était aussi de l'Albanie, de la Bosnie et de l’Herzégovine voisines, cependant que l’Autriche occupait le littoral. Quant aux seuls alliés sur lesquels il pouvait compter, Dieu et la Russie, l’un était trop haut et l’autre trop loin, disait-il. Encore que le soutien de la Russie au Monténégro dépendait de ses bons ou mauvais rapports avec la Turquie et l’Autriche, ce qui arracha à Niegoch cette remarque amère: «Moi, maître du Monténégro, je suis un véritable esclave de l’humeur de Saint-Pétersbourg.»
Il ne cessait de déplorer la liberté et la grandeur serbes perdues, et d’en attiser par ses vers puissants, la résurrection. Il traite notamment du destin serbe dans son œuvre majeure, La Couronne de la Montagne, qu’il publia en 1847 et qui a pour cadre historique la libération du Monténégro de ses apostats, en 1707, sous le métropolite Danilo, fondateur de la dynastie Petrovitch et de la théocratie monténégrine. Tout en admettant l’existence de l’islam à côté du christianisme, il abhorrait le parjure et l’apostasie qu’il ne manquait pas de flétrir comme le pire des blasphèmes. Il voyait précisément la cause de la tragédie des Balkans dans ce mal apostat qui n’a cessé de sévir pendant des siècles et qui a connu un terrible regain de nos jours avec la guerre de Bosnie et du Kossovo. Il écrivait au vizir de Scutari, Osman pacha Skopliak, un Serbe islamisé de Bosnie, qu’il traitait de mercenaire: «Depuis le jour où l’Asiate détruisit notre empire, la poignée de montagnards que nous sommes ne fait que lutter, pour le maintien de notre nom et de notre nation, contre ses propres frères turquisés: le frère combat le frère, le frère massacre le frère — les ruines de notre empire ont sombré dans notre sang — voilà notre malheur à nous tous.»
Dédiée à Karageorges, qui par son insurrection de 1804, entama la libération des Serbes et d’autres peuples balkaniques de l’occupation turque, La Couronne de la Montagne, écrite principalement en dialogues, est une œuvre à plusieurs voix, tour à tour épique et lyrique, nationale et universelle, historique et métaphysique, où les parties les plus graves alternent avec d’autres plus plaisantes. C’est que les personnages en sont aussi divers: les prêtres, en commençant par l’évêque Danilo lui-même, les chefs tribaux et guerriers monténégrins, les envoyés turcs, le peuple jouant le rôle du chœur dans la tragédie grecque, comme les femmes jouent celui de pleureuses. La Couronne de la Montagne est en fait la couronne tressée des vers du poète, célébrant l’héroïsme, le sacrifice et la fidélité à la foi chrétienne des Serbes du Monténégro, les seuls hommes libres alors dans les Balkans plongés dans l’esclavage turc. De ce fait, Alfred Tennyson, autour de la fameuse Ode au Monténégro, parlera de ses habitants comme de l’aristocratie du peuple serbe.
Naturellement, son génie porte Niegoch vers l’universel si bien qu’il élargit son drame et celui de son peuple jusqu’aux confins du monde, en posant à l’instar de tous les grands esprits, les questions essentielles concernant l’homme et sa condition. Celle-ci inspire au poète un tel pessimisme que seules la liberté et la dignité, la foi en Dieu et en l’immortalité de l’âme, ainsi que des actes nobles et glorieux, sont à même de donner un sens au passage de l’homme sur la terre. «L’homme naît qu’un instant dans l’éternité», dit Niegoch. Dieu est ressenti par le poète-philosophe à la fois comme la plus vaste dimension de l’homme et comme l’Être suprême, le Créateur qui a dispersé la poussière des mondes et qui par son regard puissant allume les constellations dans l’espace. Voilà Niegoch poète de l’énergie cosmique!
Il est un thème qui, tel un lamento sublime, revient à travers La Couronne de la Montagne, celui du Kossovo. Le Kossovo où, par le coup fatal porté à l’empire serbe par les Turcs lors de la bataille de 1389, se joua le sort des Serbes pour plusieurs siècles ; mais aussi le Kossovo en tant que lieu du sacrifice suprême pour le Christ et théâtre de l’exploit de Miloch Obilitch qui, en immolant le sultan Mourad, s’installa, par cet acte rédempteur du désastre, dans l’âme serbe, en y constituant l’un des facteurs les plus puissants de l’héroïsme, de la fierté, de l’espoir, du maintien de la conscience nationale au plus noir de la nuit qui succéda à la conquête ottomane de la Serbie. Si bien que Niegoch célèbre Obilitch en termes les plus dithyrambiques, non seulement parce qu’il a, tel l’archange de la justice, terrassé le fléau du monde, le sultan Mourad, mais aussi parce qu’il a dépassé, par sa grandeur d’âme, les mesquines et fatales discordes des seigneurs féodaux serbes qui, après la mort du tsar Douchan, affaiblirent l’empire et en firent une proie facile au conquérant asiatique. Se considérant, à juste titre, le dépositaire de la grandeur serbe d’autrefois et du rêve de la recouvrer, Niegoch instaura la Médaille d’Obilitch comme la plus haute distinction militaire monténégrine.
Cependant la douleur kossovienne de Niegoch est si profonde, et la blessure si vive que le poète, tout en exaltant le Kossovo, arrive parfois à le maudire, en s’écriant: «Ô Kossovo, lieu de jugement terrible! Que Sodome s’ouvre au milieu de toi!», des mots qui se sont révélés également prophétiques lors des évènements récents, lorsque le mal du monde s’est abattu sur les Serbes afin de leur arracher le Kossovo. C’est Ivo Andritch dont les récits, récompensés par le prix Nobel de littérature, traitent précisément le phénomène d’apostasie en Bosnie, qui a magistralement analysé l’inspiration kossovienne du barde monténégrin  dans le célèbre essai Niegoch, le héros tragique de l’idée du Kossovo, paru en 1935.
Le premier lustre des années 1840, considéré plutôt comme une période mystique du poète, verra naître le grand poème métaphysique de Niegoch Le Flambeau du microcosme. Constitué de six chants, comptant 2 210 vers en décasyllabes, le poème fut composé en un mois, allant du 10 mars au 7 avril 1845, période que l’auteur passa dans un isolement total et plongé dans un véritable transport mystique. Comme Dante et Milton, dont on le rapproche le plus souvent, et qu’il aurait lu en russe, Niegoch exalte le principe spirituel, l’étincelle divine, la part immortelle de l’homme qu’est son âme. C’est elle le flambeau qui éclaire le microcosme qu’est l’être humain au sein du macrocosme, l’infini de Dieu et de l’univers. «Nous sommes le flambeau sous l’emprise des ténèbres», dit notamment le poète. Sa soif de l’absolu avec son aspiration à l’immortalité, est à la mesure de la conscience qu’il a de la fugacité de l’homme, de sa nature matérielle, de sa condition mortelle et du mal qui l’habite.
En fait, nous trouvons chez Niegoch les mêmes éléments théologiques, philosophiques et cosmogoniques qu’on rencontre chez ses grands émules Dante, Milton, Klopstock et Lamartine dont il adapta en serbe L’Hymne à la nuit. Cependant, c’est par la force, l’ardeur et l’originalité de ses visions que se distingue et s’impose le vates serbe. Ainsi parmi d’innombrables spectacles qui s’offrent aux yeux éblouis du poète, voit-il une montagne de rubis, un fleuve aux eaux lumineuses et aux mille ponts en arc-en-ciel, qu’il appelle le fleuve immortel ; en même temps, conduit par un ange, comme Dante par Béatrice, il monte jusqu’au sanctuaire de l’Être, jusqu’au berceau de l’éternité, jusqu’à la source de  l’idée, ce qui introduit dans son poème un élément platonicien. Si la vision de Dieu chez Niegoch est plus concrète que chez Dante, la splendeur qui s’en dégage, comme d’un astre, empêche de voir l’Être suprême, bien que le poète entende sa voix qui régit l’ordre de l’univers, la marche des mondes et la destinée de l’homme à qui est laissé le libre-arbitre conduisant la créature humaine à sa perte ou à son salut. Le combat entre le bien et le mal, représenté par l’affrontement entre les légions célestes conduites par les archanges Michel et Gabriel, d’une part, et Satan, l’ange apostat, de l’autre, est empreint de plus de réalisme que chez Milton. Et malgré l’existence de l’enfer où l’ange déchu, et ceux qui le suivent, sont précipités pour l’éternité, Niegoch considère l’ensemble de la création comme la poésie du Père universel.
À peine sorti de son extase mystique et achevé son hymne en mille versets, Niegoch le fait précéder par un prologue qui en est en quelque sorte la synthèse. Il l’écrit, en guise de dédicace à son maître le poète Sima Miloutinovitch, qu’il qualifie chantre serbe illuminé par le ciel, des mots qui s’appliquent bien davantage à Niegoch lui-même. Le ton du prologue est beaucoup plus calme, presque souverain, tel qu’il sera dans La Couronne de la Montagne qui, publiée deux ans plus tard, est une œuvre plus élaborée du point de vue formel. Cependant, bien qu’il n’ait que trente-deux ans et qu’il soit dans la force de l’âge, le poète prince-évêque, sans doute sous l’effet de l’expérience mystique qu’il venait de vivre, ordonne en ce même printemps 1845, la construction d’une petite église au sommet du mont Lovtchène, haut de près de 1700 mètres, qu’il destine à être sa demeure éternelle et qui, en effet, accueillera ses restes mortels six ans plus tard, en 1851. Pierre II avait dédié sa modeste fondation à son prédécesseur Pierre Ie, vainqueur du redoutable Kara Mahmoud pacha de Scutari et de Djelaloudine pacha de Bosnie, et si vénéré de son vivant par les Monténégrins qu’il fut, peu après sa mort en 1830, canonisé saint.
Avec l’importance que prit l’œuvre de Niegoch pour la nation serbe tout entière et pour les Slaves du sud, l’humble chapelle au sommet du mont Lovtchène devint un haut lieu, de sorte que naquit toute une littérature autour du Lovtchène, dont le passage suivant de Liouba Nénadovitch peut donner une idée. Nénadovitch, alors jeune écrivain qui accompagna Niegoch en Italie, écrit: «Qu’est-ce cette belle cime du Lovtchène, sinon la plus haute et la plus étrange tombe sur la terre ! La tombe du poète de La Couronne de la Montagne, jamais fanée. C’est là, sur cette hauteur, dans cette effrayante solitude que repose Pierre II, prince métropolite du Monténégro. Seuls les foudres et les vents de la mer bouleversent cette solitude. Par sa sépulture, il dépasse également les autres. Le mont Lovtchène a hissé sa tombe plus haut qu’aucune autre tombe de ce monde, et celle-ci a rendu le mont Lovtchène la plus élevée des montagnes slaves, l’a transformée en Olympe, en temple où se rassemblent les fées serbes. Au pied du Lovtchène, il a vu le monde, au sommet du Lovtchène le monde le regarde. C’est la montagne de son enfance, de sa jeunesse, de sa poésie.»
Les auteurs étrangers, voyageant dans les Balkans, ne sont pas en reste et parmi eux les Français, comme le capitaine de Pimodan qui, en 1893, écrit: «De même que Chateaubriand voulut dormir au bord de l’Océan sur une rocher sauvage de la baie de Saint-Malo, Pierre II choisit pour sépulture la plus haute cime du mont Lovtchène, qui domine ces anciens États, et, chaque matin, au soleil levant, son tombeau scintille.»  Et Louis Bresse, dans son Monténégro inconnu, paru en 1920, d’exalter Niegoch et le mont Lovtchène en ces termes:  «Un souvenir historique contribuait à rendre le Lovtchène sacré pour tout Monténégrin. C’est là que le dernier Vladika, Pierre II, dort son dernier sommeil. Le grand poète, qui avait entrevu, nouveau Moïse, les hautes destinées réservées encore à la race serbe, avait tenu à être enseveli en ce site merveilleux d’où le regard ébloui embrasse un des plus féeriques panoramas qu’il est permis de contempler : d’un côté la mer bleue dans son immensité et de l’autre, le massif sombre et hérissé de pics abrupts de la Tcherna-Gora…»
Les Autrichiens durant la première guerre mondiale, pour atteindre moralement les Serbes, en désacralisant le mont Lovtchène, et en projetant d’y élever un monument à la gloire de François-Joseph, firent détruire l’humble temple de Niegoch et transférer ses cendres dans le monastère de Cetigné, capitale du Monténégro, au pied du Lovtchène. À la libération du pays et à la création de la Yougoslavie en 1918, le roi Alexandre, arrière petit-fils de Karageorges et arrière petit-neveu de Niegoch, aida généreusement l’Église orthodoxe serbe, dont Niegoch avait été un des plus célèbres évêques, pour restaurer le sanctuaire du Lovtchène et d’y ramener les cendres du poète. Les fascistes italiens, lors de l’occupation du Monténégro au début de la seconde guerre mondiale, infligèrent à la chapelle funéraire quelques dégâts, mais grâce à l’intervention de la reine Hélène d’Italie, arrière petite-nièce de Niegoch, le monument fut mis sous protection. Et bien qu’au lendemain de la guerre, et lors de la création de la République du Monténégro au sein de la Fédération yougoslave, en 1945, le sommet du Lovtchène avec son humble temple devint l’emblème de la jeune république, le régime communiste envisagea bientôt la destruction de la chapelle du Lovtchène et son remplacement par un monument profane, d’après les plans du sculpteur croate Yvan Mestrovic. Celui-ci vivait en émigration aux États-Unis, mais le pouvoir titiste, en lui offrant le mont Lovtchène, espérait son retour au pays et son engagement à glorifier le régime, en même temps que de faire un pas de plus dans la desserbisation du Monténégro. Malgré l’opposition de l’opinion publique serbe et yougoslave et d’une partie de l’opinion européenne, en particulier en France où des auteurs comme André Malraux, Jean Cassou, Gabriel Marcel, Pierre Emmanuel et d’autres, intervinrent en faveur du sanctuaire menacé, le régime titiste le fit détruire en 1972 et remplacer par l’actuel mausolée, une gigantesque et lugubre bâtisse.
En fait, ce fut celui qui vous parle qui, ressentant cette profanation du mont Lovtchène comme une atteinte au plus profond de son identité, qui  anima la campagne à l’Ouest contre ce projet sacrilège, avant de faire — dans le Monde du 6 décembre 1972 — un adieu remarqué au sanctuaire du mont Lovtchène, en dénonçant ce crime contre la morale et la culture, contre l’histoire et la nature. On avait, en effet, défiguré le site en même temps qu’on avait violé les dernières volontés du poète, effacé un témoignage de son génie, né de la même inspiration que Le Flambeau du microcosme, et détruit l’un de ces symboles dans lesquels se reconnaissent les peuples. Cependant, je n’en restais pas là, puisqu’à l’écroulement de l’équipe post-titiste au Monténégro, à la fin des années quatre-vingt, je fus à l’origine d’une initiative pour la restauration du sommet et du sanctuaire du mont Lovtchène qui, malgré l’accueil favorable de l’opinion publique, ne put aboutir en raison des évènements dramatiques qui accompagnèrent la désintégration de la Yougoslavie. Pire encore, spéculant sur l’ignorance et sortant de leur contexte historique certains vers de Niegoch ou simplement en les tronquant, trois auteurs croates, Mirko Grmek, Marc Gjidara et Neven Simac, dans un ouvrage de diabolisation des Serbes, Nettoyage ethnique, une idéologie serbe — Fayard 1993 — accusèrent Niegoch d’être le poète du génocide pour la simple raison qu’il avait exhorté les Serbes à combattre les Turcs afin de s’en libérer.
Cette vomissure de la plus basse propagande sur laquelle se précipitèrent aussitôt les antiserbes, n’a cessé depuis de les alimenter. D’autre part, les musulmans bosniaques, tout en glorifiant certains personnages de pachas et de vizirs parmi les plus oppresseurs de l’histoire de la Bosnie sous l’occupation turque, réussirent à persuader l’administrateur des Nations unies, l’Espagnol Carlos Westendorp, d’interdire Niegoch dans les écoles de la République serbe de Bosnie sous prétexte d’avoir incité les Serbes à l’intolérance envers les musulmans et de les avoir combattus. Autant interdire les poèmes sur le Cid dans les écoles espagnoles parce qu’il avait combattu les Arabes lors de la libération de l’Espagne. On sait aussi que les Albanais, lors de l’occupation du Kossovo par l’Otan en 1999, profanèrent et abattirent la statue de Niegoch à Prichtina, avec celles d’autres grands hommes serbes. Et les médias de l’Ouest d’acquiescer ces actes barbares en traitant Niegoch de poète nationaliste.
Autrement plus grave, l’actuel pouvoir monténégrin, qui avait d’autant plus lamentablement failli sur la question du Kossovo, que l’esprit de celui-ci, au plus noir de l’esclavage turc, avait précisément survécu dans le Monténégro libre, favorise un courant parmi les Monténégrins qui s’emploie, en s’adonnant aux pratiques révisionnistes, à desserbiser Niegoch, quitte à le mutiler, puisque c’est apparemment le mot serbe qui avec le mot Dieu, revient le plus souvent sous la plume de Niegoch. Leur aberration est telle qu’ils assimilent l’actuelle casemate au sommet du Lovtchène à l’identité d’un Monténégro affranchi de la prétendue tutelle serbe, pour lequel ils militent, en dépit du fait que depuis toujours tous les grands hommes du Monténégro ont mis en avant leur serbité, et que le Monténégro, aussi bien à l’époque turque que plus tard, en a été la forteresse.
Ainsi Niegoch, plus que tout autre poète, continue, y compris par ses cendres, de participer au destin de sa nation et de partager ses épreuves, de même qu’il lui demeure secourable par son oeuvre. Bien que sous les assauts de la géhenne, comme son peuple le sera plus encore de nos jours, Niegoch s’interdisait de se plaindre contre le sort et persévérait, au plus terrible des épreuves, dans son espoir resplendissant par la volonté de Dieu, écrivait-il, comme nous devons persévérer nous-mêmes. Sans doute nombreux sont les Serbes, qui devant le spectacle de la mort et des destructions provoquées par les humanistes de l’Otan en Serbie, afin de lui arracher précisément le Kossovo, ont été hantés, comme je l’étais moi-même, par ces mots de Niegoch qui sont la plus féroce condamnation du mal: «Les traces de celui dont la loi réside dans la massue, puent l’inhumanité.»
Il reste cependant la question: pourquoi Niegoch devait il être traduit si tard dans la langue française? C’est que le XIXe siècle était essentiellement porté sur la poésie populaire serbe, qui se prêtait à la traduction par son caractère narratif et descriptif, alors que la poésie de Niegoch était jugée, notamment par l’un des plus célèbres traducteurs des poèmes épiques serbes, Auguste Dozon, lui-même trop positiviste, comme une poésie obscure et quasi intraduisible. D’autre part, en 1917, parut une fâcheuse traduction de La Couronne de la Montagne par le professeur de lettres Divna Vekovitch, mais dont on se contenta, d’autant plus qu’elle fut courtoisement saluée par certains auteurs de l’époque, comme Henri de Régnier, Phileas Lebesgue, Juliette Adam, sans sortir du cadre des généralités, tout comme avant eux, Louis Léger, professeur au Collège de France.
Deux thèses à la Sorbonne, au début des années soixante-dix, celle de Michel Aubin, La vision historique et politique dans l’œuvre de Pierre Petrovitch Niegoch, et celle de Krounoslav Spassitch, Pierre Petrovitch Niegoch et les Français, où l’on trouve une multitude de renseignements, ne purent compenser, de par le caractère trop universitaire de ces ouvrages, cette absence de Niegoch auprès d’un public plus large. L’effort que vient d’accomplir Boris Lazitch, en transposant avec bonheur en français le contenu poétique et philosophique, le caractère allégorique et visionnaire du Flambeau du microcosme, est un pas important dans cette direction. Enfin on peut lire Niegoch en français, comme on lit ses pairs, Dante et Milton. Il est à espérer qu’une traduction de La Couronne de la Montagne verra bientôt le jour afin que Niegoch puisse prendre définitivement la place qui lui revient, parmi les plus grands.
 
Conférence faite, lors de la présentation de la parution en français du Flambeau du microcosme, au Centre Culturel de la Serbie et du Monténégro à Paris, le 21 décembre 2000.