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Adam Mickiewicz
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Le bicentenaire de la naissance
du poète national polonais Adam Mickiewicz (1798-1998), a été
marqué au cours de l’année écoulée par nombre de manifestations
dont la tenue, entre le 17 et le 21 décembre dernier, du colloque
Mickiewicz, la France
et l’Europe au Collège de France. C’est là que Mickiewicz
avait professé de 1840 à 1844, son célèbre cours consacré au
monde slave, qui devait être édité par la suite sous le titre
Les Slaves, Histoire
et littérature des nations polonaise, bohème, serbe et russe,
en cinq volumes. Or, malgré la présence des Serbes dans le titre
même de l’ouvrage, et malgré la place d’honneur que Mickiewicz
leur avait réservée dans son cours, nulle trace des Serbes parmi
une quarantaine de participants de divers pays –y compris l’Israël
et le Japon – au colloque consacré à Mickiewicz au Collège de
France! Si ce n’est dans la personne de l’auteur de ces lignes,
venu de son propre gré en exprimer l’étonnement, à l’approbation
de l’assistance d’ailleurs, pour se voir fournir des explications
par le président du Comité d’organisation du colloque, M. Michel
Maslowski, professeur de Lettres à l’Université de Nancy, démontrant
une approche inappropriée et superficielle de la question.Malheureusement
tout porte à croire que c’est l’obédience à l’actuelle pensée
unique anti-serbe – qui veut que l’on écoute davantage les outrages
dont tel ou tel petit maître ou politicien
abreuvent aujourd’hui les Serbes, que les éloges dont
les couvrirent jadis Mickiewicz, Goethe, Lamartine et Hugo,
entre autres – qui est à l’origine de ce spectaculaire bannissement
des Serbes du Collège de France où Mickiewicz, comme nous allons
levoir, les avait introduits, il y a plus d’un siècle et demi,
avec tant d’éclat.
Dès sa leçon inaugurale du 22 décembre
1840, il avait exprimé son intention de mettre en lumière “tel poète illyrien ou serbe, vieillard aveugle,
chantant sur sa guzla
ces rapsodies qui ont frappé d’admiration des critiques comme
Grimm et Eckstein, que Herder et Goethe n’ont pas dédaigné de
traduire”[1].
Puis, après une préparation solide, dont l’ampleur a été démontrée
par Henryk Batowski dans son étude sur Mickiewicz
et les chants populaires serbes (Lvov 1934), le poète-professeur
traita dans plus de sept de ses leçons successives, entre le
16 février et le 19 mars 1841, de la littérature populaire serbe,
en estimant que les Serbes avaient “un talent presque inné pour le chant”[2], et qu’au fond seuls, parmi tous
les Slaves, leurs aèdes avaient conservé le don de faire de
la poésie épique. Il en saisit admirablement la naissance par
la transformation ou, pour employer une expression chère à Malraux,
par la métamorphose de l’histoire quand celle-ci
devint difficile, en poésie en tant qu’une forme de survie de
la nation dans l’absolu:
“La poésie, dit-il naquit alors dans ce pays et commença à se
développer; le peuple conçut d’une autre manière et son passé
et son avenir […] Après la chute du royaume servien, lorsqu’il
n’y avait plus dans la Serbie ni roi, ni partis politiques,
ni livres, l’histoire est refaite par la poésie”[3]
Aussi, en analysant cette poésie,
en particulier les poèmes constituant le cycle du Kosovo, Mickiewicz
en souligne le caractère éminemment chrétien en même temps que
la permanence du souvenir de la bataille de Kosovo (1389), transformé
en mythe, dans l’âme du peuple serbe: “L’histoire
de cette lutte qui eut lieu il y a déjà bien des siècles est
sans cesse vivante dans son esprit […] de nos jours, le Servien
qui passe par le champ de Kosovo pleure encore à ce souvenir
comme s’il avait lui-même assisté au combat où périrent ses
ancêtres; il n’en parle jamais que comme d’un événement d’hier”[4]
Ces lignes étant d’une actualité
que l’on sait, Mickiewicz, en considérant l’épopée serbe comme
seule héritière de celle d’Homère, en fait des rapprochements,
établit des comparaisons et privilégie parfois les héros serbes
sur les héros grecs:
“Ces héros observent certains droits
de gens. Ils respectent le serment, ils gardent leur parole
d’honneur, ils n’emploient que les armes légitimes. Leur caractère
est encore élevé par l’influence du christianisme. Les vengeances
atroces des Grecs, les violences des Troyens ne se retrouvent
pas dans la poésie servienne; il y plus d’humanité. On épargne
les prisonniers, on ne se venge pas sur le corps mort d’un ennemi
vaincu”[5].
Naturellement on peut s’attendre
à ce que devant ce jugement qui constitue également la meilleure
réponse aux calomniateurs des plus hautes valeurs historiques
et culturelles serbes, il s’en trouve parmi eux plus d’un à
vouloir brûler Mickiewicz, tel est le refus de la vérité par
les imposteurs et tel est le degré de pollution introduite par
les médias, en particulier par la télévision, dans l’âme d’innombrables
Européens et Américains à l’encontre des Serbes. Mais poursuivons.
Pour Mickiewicz, tout comme pour ses contemporains, Ferdinand
d’Eckstein, Jakob Grimm, Johann Severin Vater et, plus tard,
pour François Lenormand et Gerhard Gesemann, tous des noms prestigieux
de la slavistique, le poème sur le Mariage de Maxime Tsernoyévitch, dont
j’entretiens longuement le lecteur dans ma défense de la Moratcha
et du Monténégro[6],
était un des plus grands poèmes de la littérature universelle.
Il affirme notamment qu’”il
serait difficile de trouver chez aucun peuple une œuvre aussi
poétique de ce genre, aussi achevée, aussi bien conduite dans
tous les détails que le poème sur le mariage du fils d’Ivan”[7].
Et de louer Vouk Karadjitch, patriarche des lettres serbes et
croates, d’avoir noté, entre bien d’autres, ce poème dit par
un chantre anonyme et de l’avoir sauvé ainsi pour le plus grand
bien de la littérature mondiale. A ce seul poème dont Goethe
a dit qu’il contenait toute la poésie, Mickiewicz consacra la
moitié de la leçon XVIII-ème et toute la leçon XIX-ème de son
cours au Collège de France.
L’opinion de Mickiewicz sur la langue
serbe est aussi des plus connues et des plus citées: “Le dialecte serbien, dit-il, est de tous les dialectes slaves le plus
harmonieux et le plus musical. Il modifie les consonnes, il
les adoucit, c’est l’italien
des peuples slaves”[8].
Il en est de même avec une autre formule si célèbre du poète
que le grand orientaliste Auguste Dozon plaçait en exergue de
sa traduction, parue en 1888, de l’Epopée
serbe, et que voici:
“Les Serbes […] ce peuple enfermé
dans leur passé, destiné à être musicien et poète de toute la
race slave, sans savoir même qu’il deviendra un jour la plus
grande gloire littéraire des Slaves”[9].
Il serait difficile de dire plus.
Même ceux parmi les historiens de la littérature plutôt circonspects
envers le professorat de Mickiewicz au Collège de France, jugent
ses propos sur la poésie serbe comme des plus remarquables.
Et c’est risquer de se couvrir de ridicule que de vouloir, comme
d’aucuns essayent de le faire, de minimiser ce que l’un des
plus grands poètes du monde a magnifié. En tout cas, je suis
d’autant plus sensible au langage noble de Mickiewicz envers
nous autres Serbes, que l’on n’entend actuellement à notre encontre,
à d’honorables exceptions près, que les glapissements de la
racaille.
Finalement on pourrait dire que
Mickiewicz mourut sur les traces de l’épopée serbe, puisqu’il
devait, après Constantinople, se rendre en Serbie, au Monténégro,
en Bosnie-Herzégovine, donc aux sources mêmes de cette épopée.
“Le pays serbe est si
important du point de vue historique et littéraire qu’il serait
utile d’en visiter toutes les villes les plus considérables”,
était textuellement noté dans le document émanant du ministre
de l’Instruction publique, H. Fortoul, concernant la mission
du poète dans les Balkans[10].
Tel serait, très brièvement, le
rapport de Mickiewicz envers la poésie populaire serbe, que
Henryk Batowski dans son étude juge “caractérisé de compréhension,
de sympathie voire d’enthousiasme”[11].
En fait, c’est en parlant de la littérature serbe au Collège
de France que Mickiewicz atteignit des sommets pour la simple
raison qu’un grand poète traitant d’une grande poésie s’y était
trouvé dans son élément naturel. Comme si, en découvrant les
chants populaires serbes, il avait vu pleinement accompli l’idée
qu’il avait de la poésie populaire en général, et qu’il avait
exprimé autrefois dans Konrad
Wallenrod (1928) à travers le chant de Wojdelote: “O poésie populaire, tu es l’arche de l’alliance
entre les temps anciens et les temps nouveaux; en toi le peuple
dépose les armes de ses chevaliers, la trame de ses pensées,
la fleur de ses sentiments”[12].
Charles Yriarte, qui exalte Mickiewicz pour sa haute interprétation
de la poésie serbe, est entièrement du même avis[13].
D’autre part, le rôle que les Serbes
avaient joué, notamment avec l’insurrection de Karageorges en
1804, dans la libération des Slaves méridionaux et les Grecs,
ne pouvait susciter chez le grand prophète panslave dont la
patrie avait été réduite en esclavage par des puissances voisines,
qu’une profonde sympathie. Il faut dire aussi que pour Mickiewicz,
comme pour certains autres romantiques européens, en particulier
pour Tennyson, les Serbes monténégrins étaient les hommes les
plus libres d’Europe. “Les
Monténégrins ne reconnaissent en général aucune supériorité
sociale, ni de naissance, ni de richesse; ils n’acceptent même
pas la supériorité hiérarchique…”[14],
dit-il non sans quelque étonnement.
Naturellement, ces leçons de Mickiewicz
sur la littérature des Serbes contribuèrent grandement à sa
gloire parmi eux, une gloire qui était déjà en marche à l’époque
où il entama son cours au Collège de France. La grande voix
libératrice du poète polonais, apôtre de la slavité, convenait
parfaitement aux Serbes qui étaient alors en train de s’affranchir
de la longue domination ottomane. D’autant plus que la Pologne
bénéficiait d’une image très favorable dans le psychisme serbe
à la suite de la victoire remportée par Jean Sobieski contre
les Turcs sous les murs de Vienne, en 1683. Sobieski
brisa les cornes du démon dira Niegoch, le Mickiewicz ou
le Pouchkine serbe avec cette différence que Niegoch fut le
chef spirituel et séculier, métropolite et prince du Monténégro,
le seul pays balkanique ayant préservé sa liberté contre l’envahisseur
turc.
C’est en grande partie grâce à la
prédication slave de Mickiewicz que le prince Adam Czartoryski,
ce “roi non couronné de Pologne”, put développer sa considérable
action politique dans les Balkans, visant à l’affranchissement
des Slaves méridionaux aussi bien de l’Autriche que de la Turquie
en même temps qu’à la création d’un grand Etat slave pour faire
le contrepoids à la Russie. Les conseils écrits qu’il adressa
aux Serbes, transmis par son représentant auprès d’eux, Frantisek
Zach, sont à l’origine du programme national serbe et yougoslave
élaboré par l’important homme d’Etat Iliya Garachanine, le fameux
Natchertanié (1844) que les anti-serbes
de tous bords n’ont cessé de maudire jusqu’à nos jours.
Le rayonnement de Mickiewicz parmi
les Serbes était à l’époque tel que Ludwik Zwierkowski qui précéda
Zach à Belgrade, demanda à Czartoryski de faire rédiger par
l’un de ses proches un programme d’instruction publique pour
la Serbie, mais signé par Mickiewicz afin que ce document y
fût automatiquement accepté. Un fervent disciple de Mickiewicz,
poète serbe de Raguse, le comte Médo Poutsitch, qui avait déjà
traduit en italien une partie des Aïeux, composa, en 1848, une ode à Mickiewicz,
saluant en lui le grand frère slave, s’apitoyant sur ses épreuves,
l’invitant à s’en consoler au sein de la foi, comparant sa marche
à travers le siècle à celle d’un navire immense, son chant à
celui de l’aigle du ciel, lui promettant de rechanter en serbe
ces paroles sacrées annonciatrices du jour tant attendu de la
liberté pour tous les Slaves de Dubrovnik à Cracovie. De son
côté Mickiewicz lors de la création de sa Légion polonaise,
la même année, s’adressa en termes très amicaux à Médo Poutsitch
en mettant en avant la cause de la liberté polonaise et slave.
Tout en gardant leur attachement
à la Russie, les Serbes n’en ressentaient pas moins une profonde
solidarité avec la cause des Polonais, que le poète et l’épistolier
serbe Liouba Nénadovitch devait exprimer en écrivant qu’ils
errent en orphelins à
travers la terre de France, fuient d’un bout à l’autre de l’Allemagne,
peinent dans les sables brûlants de l’Afrique ou périssent sous
le sabre des Tcherkesses. Si bien que nombre des Polonais
persécutés par les autorités russes, prussiennes ou autrichiennes,
trouvèrent en Serbie une terre d’accueil; certains de leurs
descendants, comme Stanislav Vinaver et Stanislav Krakov, devinrent
d’importants auteurs serbes. Quant à Frantisek Zach, qui avait
une formation humaniste, il fut promu général de l’armée serbe
et même le chef de son état-major durant la guerre serbo-turque
de 1876. De leur côté, les Polonais se firent les meilleurs
ambassadeurs de la cause serbe auprès des gouvernements français
et britannique, et contribuèrent d’une façon générale au développement
des liens entre la Serbie et l’Occident.
C’est donc une véritable fraternité
que le génie de Mickiewicz a fait s’épanouir entre Serbes et
Polonais, une fraternité que certains parmi les Polonais d’aujourd’hui,
exerçant de hautes charges, s’efforcent à compromettre. Tout
comme le triste Havel s’emploie de son côté, par ses appels
à la guerre mondiale contre les Serbes, à détruire l’œuvre magnifique
de ces autres illuminateurs slaves et européens que furent Jan
Kollar et Pavel Safarik. Il est à noter cependant que ni le
prêche actuel anti-serbe du pape Wojtyla, alias Jean-Paul II,
ni les rapports noircissant les Serbes et blanchissant leurs
adversaires rédigés par Tadeusz Mazowiecki, représentant de
l’ONU pour les droits de l’homme durant la guerre en ex-Yougoslavie,
ni les déclarations bellicistes du ministre médiéviste Bronislaw
Geremek, président sortant de l’OSCE, au sujet du Kosovo, n’aient
pu altérer le rayonnement de Mickiewicz parmi les Serbes. Ces
lignes en témoignent aussi bien que le fait que c’est un éditeur
d’origine serbe, notre ami Vladimir Dimitrijevic, directeur
des éditions L’Age d’Homme, qui a publié ces dernières années
plus d’ouvrages de Mickiewicz, une demi-douzaine, que tous les
autres éditeurs ensemble en Occident.
Cependant, il n’y a pas que les
Serbes, puisque Mickiewicz jouit d’une gloire analogue parmi
les Croates d’autant plus que leur renaissance, connue sous
le nom du Mouvement illyrien, coïncida avec l’action messianique
slave de Mickiewicz dans les années trente et quarante du siècle
dernier et s’en trouva grandement influencée. Les initiateurs
de ce mouvement, comme Ljudevit Gaj et Stanko Vraz, louèrent
Mickiewicz, le traduisirent, en déclarant que rien que pour
pouvoir lire Mickiewicz en original, il valait la peine d’apprendre
le polonais. A leur suite des auteurs aussi importants que sont
Ivan Majouranitch, Petar Préradovitch, August Chénoa, s’inspirèrent
également du vates
polonais, de même que le fit Franz Prechern, le poète national
slovène.
Ces rapports féconds, dont Mickiewicz
demeure la figure centrale, entre les Polonais et les Slaves
du sud se trouvent amplement relatés, outre par les travaux
de Henryk Batowski, traducteur de Niegoch en polonais, également
dans ceux d’éminents slavisants serbes, tels que Kréchimir Georgiyévitch,
Lioubomir Dourkovitch-Yakchitch, Stoyan Soubotine, Georges Jivanovitch,
traducteur de Pan Tadeusz en serbe. Jivanovitch est
notamment l’auteur du remarquable essai Mickiewicz in Serbo-Croatian Littérature,
qui figure dans le volumineux ouvrage collectif Adam Mickiewicz in World Literature, publié
en 1956 par University of California Press à la suite de la
commémoration, l’année précédente, du centenaire de la mort
du poète.
En fait, en excluant les Serbes
du colloque Mickiewicz au Collège de France, pour des raisons
étrangères à la littérature ou par négligence, on a laissé tout
le versant méridional du massif Mickiewicz dans l’ombre. La
seule façon d’y remédier quelque peu serait, comme l’ont suggéré
en privé certains professeurs français et étrangers à la suite
de notre intervention, de rédiger un texte complet sur Mickiewicz
et les Slaves méridionaux afin de l’inclure dans les Actes du
colloque dont on prépare la publication sous l’égide de l’Unesco.
En attendant, puissent les paroles
lumineuses de Mickiewicz éclairer un peu les ténèbres anti-serbes
dans lesquelles se trouvent plongées la France et l’Europe!
Balkans-Infos, n° 30, février 1999.