Paris,
le 30 Mars 2005
KOMNEN BECIROVIC
Que n'a-t-on pu voir et entendre à la télévision, écouter
sur les ondes ou lire dans les journaux sur la soif de la
liberté et de la justice du peuple ukrainien, sur son ardent
désir de s'affranchir de la tutelle esclavagiste russe et
de rejoindre l'Union européenne et l'Otan, sur le caractère
spontané et démocrate des manifestations de Kiev, sur l'ingérence
des Russes dans les affaires d'Ukraine et sur la complète
innocence et la loyauté des Occidentaux, sur le scrutin
frauduleux et la victoire volée à l'opposition lors des
élections présidentielles dans ce pays en novembre-décembre
2004 ! On eût dit que le sort du monde était suspendu à
l'arrivée à la tête de l'Ukraine de Victor Iouchtchenko
à la figure mystérieusement ravagée par l'acné, promu soudain
chevalier, sinon martyr de la démocratie.
Or la gigantesque farce orange de Kiev, relayée par les
médias du monde entier, avait été ourdie, mise en scène
et financée par les Etats-Unis d'Amérique qui continuent
sans relâche de tisser leur vaste conspiration contre la
Russie, en lançant des campagnes médiatiques calomnieuses
à son encontre, en l'encerclant de bases militaires par
le biais de l'élargissement de l'Otan, en dressant les peuples
de l'ex-espace soviétique contre elle, en se livrant au
travail de sape et en organisant la subversion économique
et autre à l'intérieur d'elle-même. Le but évident en est
de déstabiliser et d'affaiblir la Russie, avant de pouvoir
la soumettre, s'emparer de ses richesses, la démembrer et
l'effacer de la carte du monde.
Il suffit, qui en douterait encore, de rouvrir le livre,
écrit il y a huit ans, par le géopolitologue, apôtre du
Nouvel ordre mondial américain, Zbigniew Brzezinski, Le
Grand échiquier où il développe les idées de la mise en
faillite géostratégique de la Russie dans les ex-républiques
soviétiques et dans l'ensemble de l'Eurasie. C'est ce ressortissant
polonais, naturalisé américain, qui, en tant que conseiller
du président Jimmy Carter de 1977 à 1981, conçut le piège
islamiste afghan aux Russes, sans se douter que le mal islamiste
ne tarderait pas à se retourner contre l'Amérique, mais
qui devait hâter néanmoins l'écroulement de l'Union soviétique.
Le jeu donc en valait la chandelle et Brzezinski ne manquera
pas de s'en vanter notamment dans une célèbre interview
au Nouvel Observateur du 15 janvier 1998.
Il devint ainsi le principal inspirateur de la politique
hégémonique des Etats-Unis avec des résultats aussi spectaculaires
que la guerre contre les Serbes que fit sa fervente disciple
Madeleine Korbel Albright et la contribution qu'elle apporta
à l'expansion de l'OTAN à l'Est en vue de la conquête de
l'Eurasie. Cependant l'emprise des talibans sur l'Afghanistan
qu'il fallait tenter de renverser au prix d'une terrible
guerre, l'émergence de l'hydre Al-Qaïda du sein du monde
islamique avec l'apocalypse sur Manhattan, le 11 septembre
2001, ainsi que d'autres actions terroristes, l'enlisement
de la puissance américaine en Irak, le spectre des nouvelles
guerres qui se profile contre l'Iran, la Syrie, la Corée
du Nord et même contre la Russie, enfin l'antiaméricanisme
universel, constituent autant de fruits monstrueux de la
doctrine coupable de Brzezinski, qu'il se peut bien que
ce grand gourou de la domination de l'Amérique sur le monde,
se révèle l'artisan de sa perdition, son mauvais esprit,
son Méphisto.

Brzezinski
Sa haine à la fois atavique, rationnelle et froide de la
Russie, qui n'a d'égal que celle dont furent animés les
idéologues nazis envers ce pays, s'est manifestée en particulier
au sujet de l'Ukraine dont il prône le détachement et l'éloignement
de la sphère russe, afin d'en finir à jamais avec les ambitions
impériales de Moscou : " L'indépendance de l'Ukraine modifie
la nature même de l'État russe. De ce seul fait, cette nouvelle
case importante sur l'échiquier eurasien devient un pivot
géopolitique. Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un
empire en Eurasie. Et quand bien même elle s'efforcerait
de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait
alors déplacé, et cet empire pour l'essentiel asiatique
serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents
avec ses vassaux agités d'Asie centrale. " Et plus loin
: " Sans l'Ukraine et ses cinquante deux millions de " frères
slaves ", toute tentative de la restauration impériale commandée
par Moscou est vouée à rencontrer la résistance prolongée
de populations devenues très sourcilleuses sur la question
de leur identité nationale et religieuse." Pour revenir
ainsi sur nombre de pages de façon quasi obsessionnelle,
en dénonçant le droit divin de la Russie sur l'Ukraine,
en allant jusqu'à contester le lien organique qui lie les
deux pays, en cautionnant la création artificielle de l'Ukraine
dans ses limites actuelles par les bolcheviks obsédés de
combattre la fameuse hégémonie grand-russe, en plaidant
pour la souveraineté de l'Ukraine sur la presqu'île de la
Crimée donnée en cadeau à cette république par Khrouchtchev
en 1954, en se félicitant du refus systématique des dirigeants
ukrainiens d'une union naturelle avec la Russie et la Biélorussie.
Par contre, il insiste sur la création de l'alliance, patronnée
par Washington, entre la Georgie, l'Ukraine, l'Ouzbékistan,
l'Azerbaïdjan et la Moldavie, en réponse aux accords entre
la Russie et la Biélorussie. Il ne se lasse pas de répéter
que l'Ukraine constitue l'enjeu essentiel dans le refoulement
(roll-back) de la Russie, la nouvelle stratégie qui doit
remplacer celle de l'endiguement (containment), développée
par George Kennan en 1947 et pratiquée pendant près d'un
demi-siècle de guerre froide.
N'ayant pour but que d'affaiblir la Russie, de la couper
de toute sa partie méridionale et de la mer Noire, de la
refouler en définitive dans les limites d'avant Pierre le
Grand et Catherine II, la doctrine de Brzezinski ne repose
point sur des données géographiques, historiques et ethniques.
Il ignore délibérément l'épopée de la Russie kiévienne durant
le Xe et XIe siècles, avec les souverains Rurikides, tels
que Vladimir le Grand qui fit baptiser la Russie en 988,
Iaroslav le Sage qui, après Charlemagne, promulgua le premier
code des lois en Europe, la fameuse Rousskaïa Pravda, Vladimir
le Monomaque, guerrier infatigable qui mena victorieusement
quatre-vingt-cinq expéditions défensives et qui porta l'empire
de Kiev à son apogée, avant que celui-ci soit détruit par
les Mongols. Pour le stratège de la perdition de la Russie
au profit des Etats-Unis, la bataille de Koulikovo en 1380
où Dimitri Donskoï défit les Tatares et initia la libération
de la Russie du joug mongol, n'aurait jamais eu lieu ! Pas
plus que l'insurrection cosaque conduite par Bogdan Khmelnitski
en 1646 afin de libérer l'Ukraine de la féroce oppression
polonaise. Mouvement qui aboutit à la création de l'Assemblée
(la Rada) de Pereslavl en 1654, qui demanda au tsar Alexis
Mikhaïlovitch la protection de toute la partie du pays à
l'est du fleuve Dniepr, et qui l'accepta. Nulle trace également
dans l'argumentaire de Brzezinski de la bataille de Poltava
en 1709 où Pierre le Grand écrasa au cœur même de l'Ukraine,
l'armée de Charles XII et celle de son allié, le traître
hetman Mazeppa, mettant ainsi fin, après trente ans, à la
guerre du Nord et à l'impérialisme suédois ! Les guerres
libératrices de Catherine II, celle de 1769-1774 et celle
de 1787-1791, qui affranchirent de l'esclavage turc toute
la Russie méridionale, ainsi que la Bessarabie et la Moldavie,
et permirent la fondation d'Odessa et de Sébastopol en Crimée,
ne se seraient, non plus, jamais déroulées ! Les Ukrainiens
auraient été tellement oppressés par les Russes que les
grands hommes d'État comme Grégory Potemkine et Alexandre
Bezborodko, originaires d'Ukraine, n'auraient jamais administré
l'empire de Russie. ! Enfin, Gogol, l'un des géants de la
littérature russe et universelle, né à Poltava, ne serait
qu'un auteur purement ukrainien ! En réalité, en l'amputant
de l'Ukraine, on veut non seulement dépouiller la Russie
de ses territoires et de ses biens, mais aussi de son histoire
et de sa civilisation!
C'est que la seule donnée absolue concernant l'Ukraine qui
compte dans l'esprit de Brzezinski, et qui l'emporte sur
toutes les autres, sur la géographie, l'histoire, l'ethnographie
et l'étymologie, est la chimère polonaise de la nation ukrainienne
qui fut reprise et élaborée principalement par Pantéleïmon
Koulich, homme des lettres, et Mikhaïl Grouchevski, historien,
puis par les bolcheviks qui se servirent de ce dernier.
Ils donnèrent à la fiction la réalité sous forme d'une république
ukrainienne en usurpant de vastes territoires de la Vieille
Russie centrale, alors que le mot oukraïna en russe, kraïna
en serbe, ne signifie que les confins, en occurrence ceux
de la Pologne face aux Tatares se partageant longuement
avec celle-ci les terres russes méridionales. Cependant
pour ce féroce anticommuniste qu'est Brzezinski, les bolcheviks
et leurs suiveurs ont, certes, misérablement échoué dans
tous les domaines, hormis dans un seul : la création de
nombreuses républiques, en particulier celle de l'Ukraine,
sur les ruines de la Russie impériale, où ils auraient réussi
à merveille. En fait, Brzezinski ne voit l'Ukraine qu'à
travers ses fantasmes polonais anti-russes habillés en une
logique apparemment solide et mise au service de la pénétration
américaine au cœur de la Russie.
Depuis plus d'une décennie que ce programme a été élaboré,
il n'a cessé d'être appliqué pour connaître sa pleine réalisation
colorée en automne dernier à Kiev, grâce à l'engagement
de tels promoteurs de la démocratie que sont le milliardaire
George Soros avec son Open Society Institute, l'ancien patron
de la CIA James Woolsey avec son Freedom House, l'ex-Secrétaire
d'État la précitée Madeleine Albright avec son National
Democratic Institute, ainsi que The National Endowment for
Democracy qui est l'une des multiples ramifications de la
CIA. Il faut, sans être complet, ajouter à ces organisations,
qui ont toutes fait leurs preuves lors des révolutions dites
de velours en Serbie en 2000 et en Géorgie en 2003, l'agence
USAID directement liée au gouvernement américain.
Evidemment Brzezinski est loin de limiter sa stratégie à
la seule Ukraine, puisqu'il va jusqu'à prôner la dislocation
de la Fédération russe elle-même par le biais de la décentralisation
pour laisser le champ libre aux Etats-Unis sur le grand
échiquier, the grand chessboard, qu'est l'Eurasie. " Une
Russie plus décentralisée aurait moins de visées impérialistes.
Une confédération plus ouverte, qui comprendrait une Russie
européenne, une république de Sibérie, et une république
extrême-orientale, aurait plus de facilités ", écrit-il.
En même temps il vante les mérites démocratiques de la Turquie,
en dépit de la politique répressive de celle-ci envers les
Kurdes et salue le retour de son influence dans le Caucase
; il continue de jouer au protecteur des fanatiques islamistes
tchétchènes et de gesticuler homme de paix entre eux et
les Russes ; il donne des clins d'œil à la Chine communiste
au sujet de la Sibérie ; il invite l'Union européenne à
se joindre aux Etats-Unis dans leur action visant le dépérissement
de la Russie ; il reconnaît que le fameux partenariat stratégique
responsable, proposé par Washington à Moscou afin de conduire
ensemble les affaires du monde, n'était qu'un leurre destiné
à duper les dirigeants russes, aussi bien les nationalistes
que les occidentalistes Eltsine en tête. " Jamais il n'était
entré dans les intentions des Etats-Unis de partager leur
prééminence mondiale et, quand bien même ils l'auraient
envisagé, leur alter ego n'était guère en mesure de l'assumer
", écrit-il en se délectant de multiples handicaps de la
Russie dont l'incapacité des anciens dirigeants de mener
une politique qu'exigeait la nouvelle situation. Et le redoutable
stratège de la perdition de la Russie de poursuivre non
sans cynisme : " Dès que sont apparus les premiers différends
entre les " partenaires stratégiques responsables ", les
disparités à tous les niveaux - puissance politique, poids
financier, capacité d'innovation technologique, pouvoir
d'attraction culturelle - ont montré l'inanité de ce concept.
Il n'en fallait pas plus pour que de nombreux Russes tire
la conclusion que ce slogan, forgé par les Américains, avait
pour la seule fonction de les égarer " .
Si cette tactique fonctionnait à merveille du temps de Eltsine,
les Etats-Unis avec leurs complices de l'Union européenne
jouant sur deux atouts majeurs pour assurer la descente
de la Russie aux enfers, la démocratie et la dipsomanie
du personnage alliée à l'ignorance, les choses commencèrent
à changer avec l'arrivée de Poutine. Ses tentatives d'arrêter
le désastre, se traduisant par des mesures telles que le
redressement de l'État, le frein à la puissance des oligarques
et la récupération des biens nationaux usurpés par eux,
la limitation de pouvoir des gouverneurs des régions au
bénéfice du pouvoir central afin d'éviter la balkanisation
de la Russie, firent qualifiées par l'establishment de l'Ouest
comme autant des dérives autoritaires de Poutine. La lettre
ouverte aux chefs d'États et des gouvernements de l'Union
européenne et de l'Otan, que se fendirent les 115 atlantistes
inconditionnels au lendemain de la tragédie de Beslan en
septembre 2004, exhortant les responsables occidentaux de
cesser d'embrasser Poutine, n'est que trop révélatrice de
la russophobie actuelle à l'Ouest. Plus précisément de la
hantise de voir le géant russe, qui n'a passé que trop de
temps à genoux, se redresser enfin sur ses jambes. On peut
trouver la liste exhaustive des signataires, parmi lesquels
de tels coryphées d'humanisme et de démocratie que sont
Vaclav Havel, Richard Holbrooke, James Woolsey, José Maria
Aznar, André Glucksman, Bernard Kouchner, sur le site du
Réseau Voltaire qui, par son non-conformisme, par son intelligence
et par l'esprit de vérité qui l'anime, justifie parfaitement
le nom qu'il porte.
Cependant, le plus extraordinaire, c'est que, le monstre
froid, l'oracle de la nouvelle emprise esclavagiste sur
le monde, Brzezinski, perdit les nerfs, se fâcha jusqu'à
traiter, dans Wall Street Journal du 20 septembre 2004,
le président Poutine de Mussolini et comparer la Russie
actuelle à l'Italie fasciste, en écrivant : " Le régime
de M. Poutine ressemble à maints égards au fascisme de Mussolini.
Le Duce a " fait rouler les trains à temps ". Il a centralisé
le pouvoir politique au nom du chauvinisme. Il a imposé
le contrôle politique sur l'économie sans la nationaliser…
Le régime fasciste a évoqué la grandeur nationale, la discipline
et a exalté le mythe d'un passé prétendument glorieux ".
Et ainsi de suite, le tout relevant de la logique perverse
d'après laquelle un Polonais américanisé au nom inarticulable
pour la plupart de ses concitoyens qu'ils abrègent en Zbig,
peut être un grand patriote états-unien et même s'en ériger
en foudre, alors que le président de la Russie ne peut l'être
dans son propre pays ! En même temps, il continue dans son
dernier ouvrage, Le Vrai choix, de flatter, tel le tentateur
de Faust, les démons impériaux de l'Amérique et de la monter
dangereusement contre la Russie et le reste du monde.
Evidemment la Russie doit en être consciente et, passant
outre les récriminations et les calomnies grotesques dont
fait l'objet, continuer de prendre les mesures appropriées,
politiques, économiques, militaires et autres, afin de pouvoir
faire face, comme à l'époque de Nevsky et de Donskoï, aux
nouveaux croisés et aux nouveaux Tatares, ceux de la démocratie
qui l'assaillent et la menacent dans son existence même.