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Komnen Becirovic au debut des années 80 |
Couverture des Actes du Colloque sur l'Orthodoxie en France |
Intervention de Komnen Becirovic au Colloque sur l'Orthodoxie en France, organisé sous les auspices du Haut Comité de la langue française, le 29 janvier 1983 à Paris. Publié dans les Actes du colloque en juillet de la même année. Seules quelques retouches ont été effectuées sur le texte pour sa mise sur www.tvorac-grada.com en cette fin de l'année 2008. Dire, comme on vient de le faire, que la vie spirituelle du peuple serbe sous l'occupation turque, s'est déroulée principalement dans la famille, est une chose qui ne correspond pas à la vérité historique. Certes, le rôle de la famille dans la vie du peuple serbe a été important, comme dans toutes les civilisations agraires et patriarcales, mais pas au détriment de sa religiosité. En effet, aussi loin que remonte la mémoire de notre peuple, il y a eu toujours et partout des églises, foyers de vie spirituelle et nationale, surtout sous l'occupation ottomane. II y a eu également des prêtres pour accomplir le rituel nécessaire lors des événements importants de la vie, tels que la naissance, le baptême, le mariage, l'enterrement, ou bien la slava, coutume éminemment serbe qui consiste à célébrer chaque année le jour du saint choisi par les ancêtres comme patron de la famille. Parmi ces pratiques religieuses, le jeûne également a été strictement observé, et même quand des églises se trouvaient détruites, le peuple continuait d'y revenir et d'entourer de piété ces hauts lieux.
Je me trouvais il y a quelques années dans le sud-est de la Serbie, en pèlerinage au célèbre monastère de Sopotchani, élevé à l'époque du plein essor de l'État médiéval serbe par le roi Ouroche vers 1263. Sous la domination ottomane le monastère fut à plusieurs reprises saccagé, ses prêtres tués ou chassés, de sorte qu'après la Grande migration serbe vers le Nord à la fin du XVII e siècle, le monastère fut abandonné et demeura ainsi pendant 240 ans, ses merveilleuses fresques, que remarqua le premier Alexandre Hilferding, slavisant et diplomate russe, dans les années cinquante du XIX e siècle, exposées à l'outrage des éléments. L'édifice ne fut restauré et rouvert au culte que dans les années vingt de notre siècle.
Or, il y avait ce soir-là à Sopotchani l'higoumène Dyonissie et un vieux paysan des environs qui nous disait:
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| Monastère de Sopotchani (1265) (Photo par Komnen Becirovic 1976) |
"Je me souviens quand cette partie de la Serbie, avant les Guerres balkaniques, était encore turque. II n'existait de l'église que vous voyez à présent que les murs envahis d'une forêt de buissons et d'arbres où broutaient les chèvres. Pourtant mon père, m'amenant avec lui, y venait tous les dimanches pour nettoyer les lieux et y brûler un peu d'encens." De même qu'il vénérait ces vestiges d'une époque où il avait pleinement accédé à sa conscience nationale et religieuse, le peuple serbe vénérait également comme des saints, ses rois et ses hiérarques médiévaux, la nation et la foi sous l'occupation turque ayant fini par se fondre en une seule entité. C'est alors que prit toute sa signification pour la nation serbe, l'oeuvre de Saint Sava qui en devint guide et protecteur, au point de susciter une telle haine chez les Turcs qu'ils brûlèrent ses reliques sur une colline de Belgrade en 1594. Evidemment par cet acte les Turcs ne réussirent pas à extirper saint Sava de l'âme serbe, mais à l'y enraciner davantage.
La preuve la plus éloquente de la vie spirituelle, intense et ardente des Serbes pendant l'esclavage turc est leur admirable poésie populaire, dans laquelle l'éthique chrétienne sous tous ses aspects est constamment magnifiée. Ainsi dans un poème relatant la querelle qui éclata après la mort du tsar Douchan, entre les princes de la famille Merniavtchévitch qui, réunis à Kossovo, disputent l'empire au jeune tsar Ouroch, fils de Douchan, et se le disputent en même temps entre eux-mêmes. Ils font d'abord interroger le confesseur du tsar, le vieux prêtre Nédielko, qui leur répond en ces termes:
"Certes, j'ai confessé l'illustre tsar et je lui ai donné les derniers sacrements sans l'avoir pour autant interrogé sur l'empire, mais seulement sur les péchés qu'il avait commis."
On fait alors appel au prince Marc qui, en tant que greffier du tsar," connaît ses ultimes volontés, mais dont la mission est d'autant plus délicate que le prétendant à l'empire est son propre père Voukachine, de même que ses deux oncles, frères de celui-ci. Et quoique l'intrépide prince Marc ait l'intention de parler juste, sa vieille mère Yevrossima, avant qu'il parte, l'appuie fortement dans son dessein et l'exhorte avec ces paroles:
"O Marc, mon fils unique, par le lait dont je t'ai nourri, ne témoigne pas faux, ni en faveur de ton père ni en faveur de tes oncles, mais selon la justice de Dieu de la Vérité. Il vaudrait mieux pour toi de périr que d'entacher ton âme avec du péché."
Conseils dont le prince Marc s'acquitte avec honneur, admonestant les prétendants, repoussant leurs offres l'une plus avantageuse que l'autre, et déclarant que l'empire est au jeune tsar Ouroch.
Si le sentiment de la justice dans ce poème est porté au plus haut degré, il en est de même du sentiment de sacrifice dans un autre poème, intitulé La chute de l'empire serbe , où le prince Lazare, à la veille de la bataille de Kossovo, se trouve placé devant le suprême choix entre le royaume terrestre et céleste et se décide pour ce dernier, car "le royaume terrestre est pour bien peu de temps, tandis que le royaume céleste est pour toujours et à jamais,"dit-il.
Loin d'être un choix purement personnel et limité au seul affrontement des armées serbe et turque à Kossovo, le choix du prince Lazare est celui de la nation serbe toute entière pour les siècles à venir. L'holocauste de l'armée serbe, le 28 juin 1389 à Kossovo, pour la sainte croix et la liberté d'or inaugure le sacrifice de générations entières des Serbes pour ces mêmes hautes valeurs ineffaçablement gravés dans leur âme, dans laquelle le prince Lazare se muera, à côté de saint Sava, en grand saint national, et ses compagnons d'armes, en martyrs. Par leur sang versé, ils consacrent l'entrée de la Serbie terrestre en la Serbie céleste, pour employer l'expression du vladika Nikolaï. C'est pourquoi la bataille de Kossovo est l'événement central de l'histoire des Serbes, et la terre de Kossovo, leur terre sacrée.
C'est en effet un véritable chemin de croix qu'entreprend le peuple serbe avec et après la bataille de Kossovo. D'abord sa résistance fut si acharnée que les Turcs mirent plus d'un siècle pour la briser. En effet, les derniers bastions de la liberté serbe, l'Herzégovine et le Monténégro, ne tombèrent complètement qu'à la fin du XV e siècle. C'est d'ailleurs dans ces provinces montagneuses que devait se rallumer la résistance, notamment en Herzégovine, où, vers le milieu du XVII e siècle, le métropolite Basile, plus tard saint Basile d'Ostrog, entama une lutte contre l'occupant. Le métropolite Danilo Petrovitch fit de même au Monténégro tout au début du siècle suivant, en créant, avec l'appui de la Russie, un petit Etat théocratique qui sera gouverné par des princes-évêques de la même famille, dont les plus célèbres Pierre I, canonisé saint Pierre de Cétigné, et Pierre II, le grand poète Niégoch. En Serbie, une insurrection se leva durant la guerre que mena, à la suite de la défaite turque sous les murs de Vienne en 1683, l'Autriche d'abord victorieusement contre la Turquie, mais lorsque, en 1690, la fortune des armes tourna à l'avantage de cette dernière, environ cent mille Serbes de la Vieille Serbie avec le patriarche Arsène Tcharnoeyvitch en tête, fuyant les représailles turques, prirent le chemin de l'exode, passèrent au-delà du Danube et de la Save et s'installèrent en Hongrie méridionale, actuelle Voïvodine. C'est à la suite de cet événement, connu dans l'histoire comme la Grande migration des Serbes, que les Turcs firent peupler la plaine du Kossovo et de la Métochie par des Albanais, faisant descendre ceux-ci de leurs montagnes. Enfin, après bien des tentatives réprimées dans le sang, Karageorges réussit, lors de la grande insurrection de 1804, à créer sur un territoire limité une Serbie libre, quoique éphémère, mais qui ranima les espoirs serbes d'une manière désormais irréversible.
Lorsque les Turcs reprirent la Serbie de Karageorges en 1813, ils y déclenchèrent une répression féroce, recourant à leurs pratiques habituelles de décapitation et de supplice du pal. Ainsi ils mirent à mort, en les empalant en haie sinistre, plus de 60 Serbes le 17 décembre 1814 à Belgrade. Parmi les suppliciés se trouvaient plusieurs prêtres dont le jeune diacre Avakoum, à qui les Turcs offrirent la vie sauve et la liberté à la condition qu'il renonce à sa foi et embrasse la leur. II refusa en leur disant simplement: "Vous les Turcs, vous aussi mourrez un jour." Et lorsque sa malheureuse mère le supplia d'accepter l'offre turque, il lui répondit avec candeur: "Jeune, je meurs avec moins de péchés", et se mit à chanter à la gloire du Christ. Par le martyre du diacre Avakoum, canonisé depuis, la piété de notre peuple atteint ses sommets.
Et voici un autre exemple de la même piété. Lorsqu' après la mort de Niégoch en 1851, les Turcs, conduits par Omer-pacha Latas, tentèrent d'occuper le Monténégro, ils s'approchèrent dangereusement du monastère Ostrog, menaçant de le brûler avec les reliques de saint Basile qui y reposent. Une trentaine de guerriers résistèrent pendant neuf jours aux assauts d'une armée turque, avant de pouvoir effectuer une retraite, à la faveur d'une accalmie et de la nuit, et emporter le saint. Suivant la décision prise entre eux, il incomba aux guerriers les plus jeunes de le porter, ceux-ci ayant versé le moins de sang humain, fût-ce du sang ennemi, et par conséquent ayant le moins de péchés sur l'âme.
C'est après plus d'un siècle d'une âpre lutte et d'immenses sacrifices, notamment dans les Guerres balkaniques et surtout dans la Première Guerre mondiale, que les Serbes réussirent finalement à recouvrer leurs terres et leur liberté dans le cadre de la Yougoslavie. II échut au roi Alexandre, l'arrière-petit-fils de Karageorges, de conduire le peuple serbe à la réalisation de ce rêve demi-millénaire, qui, hélas, s'avéra de courte durée. L'assassinat du roi Alexandre par les oustachis croates à Marseille en 1934 préfigura le martyre du peuple serbe durant la Deuxième guerre mondiale. Lorsque, la veille de la catastrophe, le 27 mars 1941, le patriarche Gavrilo dans un discours se posa et posa, au peuple de Belgrade la même question que s'était posée le prince Lazare 552 ans plus tôt, quel royaume choisir, terrestre ou céleste, le peuple unanime lui répondit: céleste. Quelques jours plus tard, le 6 avril, douze mille Serbes périrent en une seule journée sous les vagues successives de bombardiers allemands sur Belgrade, et rejoignirent la Serbie céleste.
Cette fois-ci l'ennemi fut multiple: d'abord l'occupant fasciste allemand et italien qui meurtrit et disloqua le pays; ensuite les Bulgares, prenant possession de certains territoires, y perpétrèrent des atrocités semblables à celles qu'ils commirent lors de la Première guerre mondiale; les Croates, poussés par un nationalisme exacerbé et dévoyé, encouragés par le silence de l'Église catholique romaine, commirent dans le cadre d'un Etat fantoche, un véritable génocide sur la population serbe qui y résidait depuis des siècles, et qui refusa d'abandonner sa nation et sa foi orthodoxe; les Albanais et les musulmans bosniaques, vaincus d'hier, relevèrent la tête et se livrèrent à d'importants massacres de Serbes et leur expulsion du Kossovo et de la Métochie; enfin les communistes, tout en luttant contre l'occupant, déclenchèrent en pleine guerre, suivant l'exemple des bolcheviques en Russie en 1917, une révolution marxiste anti-serbe qui fit aussi son lot de victimes. Bien sûr, l'Église orthodoxe serbe partagea cette fois aussi jusqu'au bout les malheurs de son peuple: de nombreux prêtres et quatre évêques, furent assassinés; ses temples pillés, profanés, incendiés parfois avec les fidèles à l'intérieur; le patriarche Gavrilo lui-même, ainsi que l'évêque Nikolaï, prophète et prédicateur, furent amenés en captivité. Ce dernier devait mourir sur une terre étrangère.
Après la guerre les communistes avec Tito, sous prétexte de briser la prétendue hégémonie grand-serbe en Yougoslavie, s'ingénièrent à diviser et affaiblir davantage le peuple serbe en créant une nation et une république monténégrine, et en procédant de même avec la Macédoine. Qui plus est, ils créèrent à l'intérieur de la Serbie même deux régions autonomes, la Voïvodine pour les Serbes et autres ethnies au-delà du Danube, et le Kossovo pour les Albanais qui ne tardèrent pas à y faire loi, à persécuter et à chasser la population serbe, en même temps que de s'attaquer à des lieux de culte et aux monuments historiques. Ancien instituteur slovène devenu le législateur suprême du régime titiste, Edvard Kardelj, l'avait bien dit en lançant le fameux slogan: Une Serbie faible, une Yougoslavie forte. Bien entendu, on n'accorda aucune autonomie aux Serbes de Croatie, survivants des massacres oustachis, de même qu'on mit en mauvaise posture les Serbes de Bosnie et d'Herzégovine en y inventant une nouvelle nation, dite musulmane . Ainsi le peuple serbe se trouve-t-il aujourd'hui dans une situation dramatique entre le communisme, le catholicisme et l'islam, menacé en outre par des prétentions territoriales albanaises sur sa terre sainte du Kossovo, de même que par un ultranationalisme croate toujours prêt à récidiver.
Telles sont brièvement les épreuves que notre peuple a traversées et, malgré lesquelles, il a, pour l'essentiel, préservé son âme. Certes, il existe aujourd'hui un certain désarroi aussi bien parmi les Serbes de la diaspora que parmi ceux de la Yougoslavie. II s'explique, d'une part, par leur yougoslavisme qui les aura aliénés d'eux-mêmes, mais surtout par le communisme, celui-ci s'employant, suivant la doctrine de Marx, de déposséder les peuples de leur identité et de rejeter l'héritage des siècles entiers dans les ténèbres de ce qu'il appelle la préhistoire. D'autre part, ce trouble est la conséquence de notre civilisation matérialiste qui met à l'épreuve la foi religieuse plus ou moins partout dans le monde.
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Saint diacre Avakoum
(icône contemporaine) |
Parmi les peuples orthodoxes, le peuple serbe est sans doute celui qui a été le plus durement éprouvé par les bouleversements tragiques de son histoire. II n'a cessé de perpétuer le destin du Christ à travers les âges. Mais cela vaut également, à divers degrés, pour d'autres peuples orthodoxes qui se sont trouvés, très souvent au cours du passé, victimes de quelque fléau: que ce soit le fléau latin et turc sur Byzance, le fléau tartare sur la Russie, le fléau ottoman sur les nations orthodoxes balkaniques et caucasiennes, le fléau germanique et fasciste particulièrement meurtrier de peuples slaves, les Bulgares exceptés, le fléau marxiste frappant l'ensemble des nations orthodoxes, hormis la Grèce qui continue d'en être épargnée. C'est sur le peuple arménien que fut perpétré par les Turcs le premier génocide du siècle qui en devait connaître bien d'autres. Tout porte à croire que le peuple copte en Éthiopie est aujourd'hui victime de graves persécutions. Et lorsqu'on regarde sur une vaste échelle du temps, on peut constater deux dates malheureuses dans l'histoire de l'Orthodoxie: la chute de Byzance en 1453 et la révolution d'Octobre en 1917.
Pourtant les nations orthodoxes dans leurs épreuves, semblent, tel le pauvre Job, persévérer en Dieu. Qui aurait cru au plus noir de la terreur stalinienne et de la fatalité dont la Russie paraissait être accablée à jamais, qu'un jour se dresserait Soljénytsine du fond du goulag, pour en témoigner? C'est également en plein temps mécréant qu'est le nôtre, que s'est levée au sein de la nation et de l'église serbe l'une des plus grandes figures religieuses de ce siècle, le père Justin Popovitch. Je ne cite que ces deux exemples les plus marquants, mais bien d'autres prouvent que les peuples orthodoxes, apparemment dépossédés de Dieu, continuent à le garder dans les profondeurs de leur âme.
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