LA CROIX CONTRE LE CHRIST AU KOSSOVO
Komnen Becirovic
 

Le journal La Croix ayant refusé de publier un article de l’historien Jean-Paul Besse, auteur d’ouvrages sur les cités royales, Senlis, Compiègne, Chantilly, Nyon et sur Gisors, couronnés par l’Académie française, article faisant l’éloge du livre de Komnen Becirovic, Le Kossovo dans l’âme, ce dernier a adressé au rédacteur en chef, François Ernenwein, la lettre ci-dessous.

Je crois comprendre quels sont les motifs qui vous amènent à vous opposer à ce que la Croix puisse parler d’un livre ayant l’image du Christ sur la couverture. Ce livre, Le Kossovo dans l’âme, dont je me trouve être l’auteur, tente de donner une vision historique, religieuse et culturelle du drame kossovien, et plaide pour la sauvegarde des acquis de la civilisation chrétienne dans les Balkans. Qui plus est, l’abondante documentation sur le désastre du patrimoine chrétien au Kossovo, que je vous aie fournie, faisant état de plus de cent demeures de Christ détruites par les musulmans albanais, sous l’égide de l’Otan,  semble vous laisser totalement insensible. Il en est de même du sort d’au moins de 3 000 fidèles du Christ y assassinés et disparus, et de 250 000 autres chassés de la province.

En marge de l’argument que vous invoquez, d’une actualité électorale trop chargée, qui vous empêcherait d’en parler, il est clair que vous refusez que l’on puisse mettre en cause cette action criminelle que fut la guerre de l’Otan contre les Serbes, que vous n’avez pas rougi d’encenser, encourageant les gouvernements à y participer et ameutant les opinions. Vous craignez tout simplement de vous déjuger, tout comme la plupart des médias, quitte à demeurer à jamais dans l’erreur. N’étant pas lecteur de La Croix, j’en ignorais l’étendue jusqu’à tout récemment lorsque, ayant consulté les numéros de votre journal durant l’orgie meurtrière de l’Otan dans les Balkans, du  24 mars au 9 juin 1999, j’ai pu mesurer toute l’aberration, toute la démission, toute la faute, toute la trahison de La Croix dans cette affaire.

Il suffit pour s’en rendre compte, de parcourir les éditoriaux qu’a signés votre directeur Bruno Frappat  pendant cette période, sans m’arrêter sur votre article du 22 mars acquiesçant au crime qui allait venir. Je n’avais pas imaginé qu’il fût possible de rivaliser dans la folie antiserbe avec ces redoutables fauteurs de guerre que sont Jean-Marie Colombani, Serge July et Jean Daniel, qui, des années durant, ont transformé les rédactions des journaux qu’ils dirigent, en véritables antres à satanisation des Serbes, mais je dois constater avec tristesse que Bruno Frappat les a dépassés par la fréquence, la violence et l’empressement de ses éditoriaux, réclamant les frappes aériennes de l’Otan sur la Serbie. Rien que pendant les cinq premières semaines de l’apocalypse de l’Otan sur ce pays, on peut en compter au moins une quinzaine. Enfermé dans une logique interventionniste, obnubilé par le facteur idéologique droit-de-l’hommiste, faisant abstraction des causes profondes historiques du conflit serbo-albanais et les réduisant absurdement à la seule soif de pouvoir de Milosevic et à la prétendue hégémonie grand-serbe, se démarquant de la prise de position ferme de Mgr Olivier de Berranger, évêque de St.-Denis, contre la guerre, et même passant outre à l’appel du pape à Clinton d’arrêter l’horreur meurtrière durant les Pâques, Bruno Frappat a réclamé  davantage de frappes aériennes, justifiant ainsi tristement son patronyme. Il a fustigé Milosevic et les Serbes, les a accusés de paranoïa et les a rendus responsables de tous les maux balkaniques, en même temps qu’il a déploré les hésitations, « les failles » des démocraties. Il a félicité Chirac pour sa détermination guerrière, salué l’inculpation de Milosevic par Louise Arbour et invité toujours à plus de fermeté afin de combattre l’hydre serbe pour le salut de l’Europe et du monde.

Qui eût pu penser qu’en cet homme plutôt effacé, aux allures d’ascète, et se croyant une conscience chrétienne, bouillonnait un tel enfer de haine contre un peuple qui n’avait cessé de souffrir, au Kossovo plus qu’ailleurs, et du fait des Albanais eux-mêmes, subissant un martyre séculaire pour le Christ ?! En outre, vos journalistes se sont employés à occulter, à dénaturer, à falsifier l’histoire des Balkans, et n’en offrir qu’une version purement albanaise. Ainsi a-t-on vu, pour ne prendre qu’un exemple, s’étaler sur une demi-page de La Croix, l’image de Skanderbeg, qui pourtant n’avait fait que, venant de Nich à Kroya, traverser le Kossovo, alors que le prince Lazare, qui s’y était sacrifié avec son armée pour la foi du Christ - ce qui constitue la trame du grandiose mythe kossovien -  n’apparaît jamais ! Aussi au cours de ces terribles mois où la Bête de l’Apocalypse, se vautrant dans le mensonge et l’injure, vomissait l’enfer des bombes sur la nation serbe, je n’ai pas remarqué que La Croix ait donné, ne fût-ce qu’une seule fois, la parole aux Serbes, ni à leurs éminents amis français, tels que Pierre-Marie Gallois, Jean Dutourd, Louis Dalmas, Paul-Marie de la Gorce, Vladimir Volkoff, Patrick Besson, Jean-Paul Bled et bien d’autres. Ils ne faisaient d’ailleurs, en soutenant les Serbes, que perpétuer la glorieuse tradition d’une multitude d’auteurs français, cités amplement dans mon livre, comme Alphonse de Lamartine, François Pouqueville, historien et diplomate, Ami Boué, géologue et ethnologue, Saint-Réné Taillandier et Joseph Reinach, historiens, Adolphe d’Avril et Ernest Denis, slavisants, Victor Bérard, orientaliste, Georges Gaulis, journaliste, Edouard Shuré, écrivain mystique, Gabriel Millet et Charles Diehl, byzantinistes, qui ont tous écrit des pages admirables et poignantes  sur le Kossovo en tant que terre essentielle serbe, et sur le calvaire de ses habitants  sous pouvoir turco-albanais. Comment ne pas citer Victor Hugo et son sublime appel  Pour la Serbie, qui s’est révélé si prophétiquement actuel ? Or nulle trace de ces noms prestigieux, qui font l’honneur à la culture française et européenne, dans vos colonnes mises, hélas, à la disposition des ignorants et des imposteurs ! On se demande à quoi sert vraiment le « Forum » de la Croix, si l’on n’y peut exprimer les opinions contraires ?  

 Si, cependant, l’engagement fanatique antiserbe du directeur de La Croix, que je viens de résumer, est à peu près celui des autres responsables des médias, journaux, chaînes de télévision et radios confondus, il est plus grave dans la mesure où ce journal s’est donné pour mission de propager quotidiennement des vertus chrétiennes de compréhension, de tolérance et d’humanité, et surtout qu’il porte le nom du plus sacré des symboles. C’est là le terrible paradoxe : La Croix contre le Christ, fût-il orthodoxe, alors qu’il prétend en être l’étendard ! La Croix devenu le foudre de l’islam en terre éminemment chrétienne du Kossovo, après l’avoir été en Bosnie !  La Croix diabolisant d’autres chrétiens, alors que ce mot est la métaphore d’affranchissement de l’homme du diable ! Faits si troublants qu’il renforcent en moi l’idée que le martyre serbe, qui coïncida providentiellement avec le bimillénaire du Christ, aura été révélateur du mal du monde sous ses aspects les plus inattendus et les plu pervers.

Durant trois ans qui se sont écoulés depuis la guerre faite aux Serbes par la soi-disant communauté internationale avec Madeleine Albright en tête, la vérité sur cette abomination a fait des pas de géant. Il s’est avéré rapidement que Rambouillet, dont Bruno Frappat fait son argument diriment contre Milosevic, n’était qu’une cynique farce, la même Albright ayant depuis reconnu qu’elle avait voulut résoudre la crise du Kossovo autrement que d’une manière politique. En effet aucun chef d’Etat n’eût accepté de signer ce que l’on exigea au président yougoslave : l’occupation pure et simple du pays par des forces étrangères, alors qu’il avait consenti à l’autonomie substantielle des Albanais, voire à l’établissement des bases américaines au Kossovo. Mas la calamiteuse Albright, que les Serbes avaient aidé autrefois à fuir l’Holocauste, voulait absolument, en signe de gratitude, leur faire la guerre ! De son coté, un autre fauteur du mal, Tony Blair, a avoué sur la BBC, quelque mois après la guerre, que l’Otan avait bombardé l’immeuble de la Télévision serbe, le 23 avril 1999 en faisant 15 victimes, afin d’empêcher que les images de dévastations de la Serbie, diffusées par cette chaîne, ne soient pas reprises par des chaînes occidentales et n’ébranlent pas le soutien des opinions à la guerre, ce qui a été précisément la grande angoisse de Bruno Frappat. Il est également devenu patent, surtout après le 11 septembre 2001, que les combattants de l’islam proliféraient, dès le début des années 90, aussi bien en Bosnie qu’au Kossovo, avec le but déclaré d’implanter davantage cette religion en Europe au détriment de la religion chrétienne. Le volumineux ouvrage Le Nouvel islam balkanique, publié en 2001 par Maisonneuve et Larose, en montre la formidable progression durant les deux derniers lustres, due à la collusion entre les humanistes de tous bords et les islamistes. L’Arabie saoudite, berceau de l’islam le plus rétrograde, le wahhabisme, a financé depuis 1995 l’édification de 550 mosquées en Bosnie et envisage la construction de 50 autres au Kossovo.

En fait, dans l’affrontement qui ne cesse de se dérouler depuis plus de six siècles entre la croix et le croissant au Kossovo et ailleurs dans les Balkans, votre Croix, avec la revue Esprit qui se dit également chrétienne, s’est fait allié du croissant. L’Occident que vous prétendez défendre, est déjà en train d’expier cet aveuglement dont vous faites preuve.

Toujours est-il que l’on a constaté, grâce aux enquêtes des organisations écologiques, et de celles de l’Onu, que les bombes de l’Otan, qualifiées par La Croix comme de bombes pacifiques et humanitaires, ont contaminé à jamais les Balkans du mal de l’uranium appauvri qui a déjà fait son lot de victimes tant parmi la population locale que parmi les soldats occidentaux y ayant servi. D’autre part, un officier français, Georges Neyrac, ayant participé au premier contingent des troupes d’occupation au Kossovo, en été 1999, a épanché sa douleur de vrai croyant, devant le coup porté à la civilisation chrétienne au Kossovo, en écrivant que « le Christ y a été crucifié pour la deuxième fois ». Hélas, son livre, Les larmes du Kossovo, édité par Cerf en 2001, et que je vous ai signalé, ne semble guère vous intéresser, pas plus que le mien. Or vous devez savoir que le Christ existe aussi bien dans les corps et les âmes meurtris des ses fidèles et dans ses temples brisés et profanés, que dans l’absolu. Enfin, sans vouloir m’étendre davantage, il a suffit d’une journée et demie à Slobodan Milosevic à la télévision pour démontrer au monde entier l’inanité des accusations portées contre lui et l’énormité de crimes de l’Otan perpétrés contre les Serbes. Sa déposition devant l’inquisition de La Haye, en février dernier, fût si dévastatrice pour la fausse image des Serbes créée en Occident, que la CNN et, à sa suite toutes les autres chaînes, en ont interrompu la transmission en direct afin que cette image ne se trouve pas modifiée au risque de remettre entièrement en cause la désastreuse politique de l’Ouest dans les Balkans.

Malheureusement La Croix semble imperméable à cette vérité qui gagne de plus en plus les esprits, et demeure muré dans la malédiction antiserbe. Et la preuve en est non seulement le refus de publier l’article du professeur Jean-Paul Besse, mais aussi la façon d’informer ses lecteurs sur le déroulement du procès de La Haye. Votre journaliste Alain Guillemoles va jusqu’à reprocher à Milosevic de stresser les témoins albanais, après les avoirs oppressés, alors qu’il ne fait que les confondre dans leurs mensonges. Le même journaliste induit également en erreur le public de La Croix lorsque, dans sa condescendante biographie de Bernard Kouchner, publiée par Bayard, il met sur l’âme de Milosevic quelque 10 000 victimes albanaises, alors que ce chiffre, lancé par Kouchner à l’époque où il se faisait avocat de la vengeance albanaise au Kossovo, avait été aussitôt démenti par le tribunal de La Haye, et que la procureuse – le mot est employé par Alexandre Dumas – de ce tribunal, Carla del Ponte, n’accuse l’ancien président serbe que de la mort d’environ 500 Albanais.

Il est grand temps que vous sortiez de cette logique néfaste, en procédant à l’examen de conscience en ce qui concerne les Serbes. Certes, je ne veux pas dire qu’il faut transformer le 7 rue Bayard en abbaye, ni inviter Bruno Frappat de prendre la bure de moine pour passer le reste de ses jours dans la repentir et la contrition d’avoir abandonné le Christ et suivi Kouchner dans les Balkans, encourant ainsi la damnation éternelle, mais je vous propose tout simplement de reconsidérer votre attitude dans cette affaire. N’ayez pas peur de vous déjuger ! Car si humanum errare est, il est tout aussi chrétien de le reconnaître, non seulement dans l’espoir du rachat et du salut dans l’au-delà, mais aussi en vue d’amoindrir un peu la quantité d’enfer ici bas.

Je sais que je vous demande l’impossible, presque un miracle, cependant, en tant que chrétien, je continue de croire aux miracles au point que je ne désespère pas de voir un jour La Croix émerger des ténèbres antiserbes. En attendant, je tiens à vous exprimer tous mes regrets, si la sincérité de mes propos ait pu vous offusquer, mais cette mise au point était nécessaire, puisque, ayant agi en auxiliaire des Albanais dans notre contentieux séculaire avec eux, vous vous êtes rendus grandement fautifs envers nous les Serbes. Aussi vous comprendrez que je suis, à la différence de vous, profondément concerné par la question du Kossovo en tant que Serbe, en tant que chrétien et en tant qu’homme de conscience que je m’efforce d’être.

Balkans-Infos, n° 67, juin 2002.