Article
proposé par Komnen Becirovic, à la veille de la guerre américaine
contre l’Irak, au journal Le
Monde, et refusé par celuici. Publié par le trimestriel suisse Journal Franz Weber, n° 63
janvier-février-mars 2004.
Prôner
sans nulle retenue le recours
au
déluge de bombes et évoquer la guerre
de l'Otan contre la Serbie
comme
un exemple à suivre, comme
le font, d'abord Veton Surroi (Le
Monde 15/02/03) et, à sa suite, la triade
antiserbe Pascal Bruckner,
André Glucksmann,
Romain Goupil afin de justifier la guerre que les États-Unis se préparent à déclencher contre l'Irak, ne peut que nous laisser
perplexe vu l'ampleur du
désastre que provoqua l'aventure de
l'Otan dans les Balkans, et à l'idée qu'une pareille
campagne risque de causer en Mésopotamie, berceau de notre civilisation.
Triste
bilan
A
l'approche de ce quatrième anniversaire, le 24 mars prochain, du début de la guerre conduite par Madeleine Korbel Albright contre ceux qui
l'avaient sauvée des camps nazis, les Serbes, rappelons le triste bilan
dont elle se solda: des milliers
de morts, de blessés
et de disparus, serbes et albanais; près d'un million d'Albanais d'abord, deux cent
cinquante mille Serbes ensuite,
jetés sur les chemins
de l'exode; la Serbie
ravagée à la suite d'intenses
bombardements du pays durant
soixante-dix-huit jours par l'aviation de
l'Otan; le déferlement du
mensonge et de la haine, l'un allant avec
l'autre, abusant le monde comme celuici ne l'avait jamais
été; la catastrophe écologique, provoquée par l'emploi des armes à l'uranium appauvri et par la destruction des usines chimiques, équivalant à l'explosion
d'un réacteur nucléaire; la
province du Kosovo, enjeu de cette guerre,
dévastée par les Albanais
qui,
dans la période succédant au retrait
des forces yougoslaves et àl'entrée
de celles de l'Otan, saccagèrent
ou usurpèrent des biens serbes,
profanèrent et détruisirent des dizaines d'églises et de cimetières, en même
temps qu'ils brûlèrent deux
millions de livres.
Tel est, brièvement, le résultat peu glorieux du combat tant invoqué et mené par la moitié de l'humanité, au nom de la morale et de la civilisation, contre l'hydre
serbe!
Terreur albanaise
La terreur
albanaise au Kosovo en cet été
1999, fut telle que le même
Veton Surroi
en demeura outré et
dénonça
dans les colonnes de ce journal (Le Monde 31/08/99)
le fascisme albanais, en écrivant notamment: "Je ne puis dissimuler ma honte de découvrir que, pour la première fois dans notre histoire, nous, les
Albanais du Kosovo, sommes
capables d'accomplir
des actes aussi monstrueux. Notre code moral, selon
lequel les femmes, les enfants,
et les vieillards
doivent être épargnés, a été et est violé." Paroles sans
doute louables, qui suscitèrent
des menaces de l'Uçk
à l'encontre de l'auteur, mais dire "pour la première fois dans l'histoire", c'était déjà
oublier ou mal connaître celleci, puisque, sans remonter
jusqu'àl'époque turque où ils avaient été, en tant
que les meilleurs fils du Sultan, les maîtres absolus du Kosovo, les
Albanais ont commis, à l'ombre
des occupants fascistes
italo-allemands de 1941 à 1945, les crimes les plus épouvantables sur les Serbes lorsqu'ils
tuèrent dix mille d'entre
eux et chassèrent cent mille autres.
Ce fut le temps où l'un de leurs chefs,
Ferat bey Draga, s'écriait:
"L'heure est venue de détruire tous
les Serbes, il n'y en aura plus sous
le soleil du Kosovo! "Et la division
albanaise SS Skanderbeg de massacrer
en une seule journée, celle du 28 juillet 1944, trois
cent quatrevingts habitants, dont cent vingt enfants, du village de Vélika près du mont Tchakor; dixhuit jeunes filles,
après avoir subi le viol, y
furent attachées autour d'une meule de foin enflammé, et brûlées vives. Même
l'imagination effrénée d'Ismail
Kadaré, quand il se met à traiter des crimes serbes, n'eût pas pu mieux trouver.
Le monde en ébullition
Car
le mal kosovien est ancien et ne
date
point de la prise du pouvoir en
Serbie par Milosevic. En fait la grande erreur de l'establishment mediatico-politique de l'Ouest dans cette affaire, est d'avoir dévoyé un conflit
historique entre Serbes et Albanais pour le considérer uniquement comme une question idéologique, celle des droits de l'homme et de la démocratie, ou bien démographique, le fameux 90% d'Albanais contre 10% des Serbes seulement sans s'interroger pour autant sur les raisons de ce déséquilibre. Cependant, quoiqu'en disent les interventionnistes sur les craintes non
fondées de ceux qui en redoutaient les débordements, cette guerre,
outre que l'Uçk l'étendit ultérieurement à la Macédoine, faillit par
deux fois dégénérer en catastrophe
universelle : une première
fois lors du bombardement
de l'ambassade de Chine à Belgrade, le 7 mai
1999, lorsqu'une grande puissance, possédant l'arme nucléaire, se sentit à juste titre agressée, une deuxième fois lorsque le général Wesley Clark, commandant de l’Otan, pris de fureur destructrice, voulut bombarder les troupes russes ayant
occupées l'aéroport de Pristina au lendemain des accords
de Kumanovo, le 9 juin, mais que son adjoint, le général britannique Michael Jackson, eut la présence d'esprit de dissuader, en déclarant qu'il n'avait nulle intention de déclencher la troisième guerre mondiale. La
perspective de l'agression
contre l'Irak, qui a déjà mis le monde en ébullition,
ne peut à cet égard qu'inspirer les plus grandes craintes.
Droit de l'homme
Force
est de constater que le Kosovo, loin d'être devenu pendant les
quatre années écoulées, cet espace
privilégié d'Europe où s'épanouissent la vie multiethnique, les droits de
l'homme et la démocratie, qu'avaient appelés de leurs vœux nos
divers humanistes,
s'est au contraire transformé
en un trou noir de l'Europe où règnent l'intolérance, l'insécurité,
le trafic en tout genre, en
particulier celui de la drogue et des
êtres humains. Les clans rivaux y font la loi, se livrant à de fréquents
assassinats – vingtsept au cours de
l'an dernier – au point que même le
président de la province, Ibrahim
Rugova, est apparemment obligé de se constituer une armée privée. Une masse de deux cent cinquante mille réfugiés serbes, ainsi que celle de cinquante mille autres non albanais, attend toujours de pouvoir regagner le Kosovo. Les temples du Christ détruits, qui ont dernièrement atteint le nombre de cent douze, gisent en ruines cependant que quelques grands sanctuaires restant encore debout, comme Petch, Gratchanitsa, Detchani, véritables joyaux de l'art universel (sans nul doute
à cause de la grande campagne de Franz Weber en faveur de leur
sauvegarde et de son appel vibrant à l'Unesco de mettre
ces chefs d'oeuvre
sous protection), sont gardés nuit et jour par les troupes de
la Kfor. L'Uck qui, peu après la fin des
opérations de l'Otan, forte de
son soutien, avait
allumé des foyers
de guerre en Serbie méridionale et en Macédoine, s'agite de nouveau, menaçant de porter le conflit également
en Grèce et au Monténégro en vue de la création d'une Grande Albanie. Le fossé entre les deux peuples s'est encore approfondi, les Serbes ne pouvant pardonner aux Albanais d'avoir attiré sur eux l'apocalypse de l'Otan, ni accepter la perte du Kosovo, ce territoire ancestral. La chute du dictateur tant abhorré
Milosevic et sa mise aux fers,
que l'on attendait comme un grand
événement dans l'univers, n'a rien
apporté ni démontré si ce n'est l'inanité des accusations portées contre lui d'être avec son peuple, l'unique responsable de tous les maux en ex-Yougoslavie, si non dans les Balkans.
Crimes
de guerre de l'Otan
C'est
que, tel ce héros de Dante tenant l'enfer au grand défi, l'homme
le plus satanisé de la planète s'est dressé du fond de sa geôle
de La Haye pour confondre ses accusateurs et ses juges, ainsi
que leurs faux témoins. On se souvient des dépositions lamentables
des dignitaires kosovars, Ibrahim Rugova et
Mahmut Bakali, parmi tant d'autres. Dès que son procès
débuta en février 2002, sa défense fut si dévastatrice que toutes
les chaînes de télévision en interrompirent la
transmission en direct, la désastreuse politique
de l'Ouest dans les Balkans s'y trouvant fortement mise en
cause. Aussi les crimes de la guerre dite humanitaire
de l'Otan contre les Serbes, furent, dans la mesure où ce fut
possible durant une journée, dévoilés au monde entier qui en
demeura stupéfait. Ce n'est qu'alors que la procureurs Carla
del Ponte, àcourt d'arguments et de preuves, et espérant donner quelque crédibilité à son tribunal dont on attribue la maternité à Madeleine Albright – telle mère, tel enfant –, s'est enfin
décidée à inculper, après des années, quelques
généraux croates et bosniaques,
ainsi que, tout récemment, quatre des commandants de
l'Uçk qui avaient cependant été aidés, instruits, armés et loués comme
des héros par l'Occident lors de son
agression contre la Serbie, et depuis
promus braves démocrates.
Notre
identité en péril
Il est évident que
cette guerre, qui a engendré tant de maux auxquels on n'a pas encore su remédier, ne peut être nullement une méthode recommandable pour résoudre la question
de l'Irak. Car les malheurs qui ont
frappé les Balkans, vont y être portés à
une plus grande échelle encore
par le nombre de victimes, par le degré de pollution de l'environnement et par les dégâts infligés aux monuments
de civilisation. On a le sentiment qu'en brandissant la menace de l'apocalypse
sur la Mésopotamie, on va s'attaquer aux millénaires de notre identité, les premières cités
y ayant été édifiées, les
premiers temples
érigés y ayant vu
le jour,
ainsi que les premières écritures,
les premières lois et les premières observations des
astres en même temps
que les premières inspirations y ont été articulées en
poèmes.
Le
cow-boy texan mué en fléau
Puisse le taureau
ailé assyrien, pour échapper au sort cruel que lui réserve le cow-boy texan mué en fléau de
la planète, s'envoler vers les constellations
qui l'avaient vu naître il y a trente siècles! Outre
qu'il constituerait l'assassinat du patrimoine de la région, l'écrasement de l'Irak soulèverait d'immenses amertumes dans le monde musulman et radicaliserait les mouvements extrémistes en son sein, en même temps qu'il susciterait d'autres réactions, dont les manifestations planétaires du 15 février ne seraient qu'un prélude, les nations, islamiques ou autres, ne pouvant pas indéfiniment admettre de se
laisser piétiner.