
Voltaire pour la Russie, contre la domination turque
par Komnen Becirovic
Traiter de l’attitude de Voltaire envers
la Russie, en particulier à l’époque de Catherine II, ne saurait
point être un sujet livresque, mais bien celui qu’impose à maints
égards l’actualité. Il convient en effet, aujourd’hui
où se trame la vaste conspiration contre la Russie, où elle
est constamment en procès au point qu’il existe un site américain
diabolisant la Russie, russiaontrial, où la plupart des
articles dans les journaux et des reportages à la télévision
ne sont que des aboiements contre la Russie, où de petits maîtres
mimant de grandes consciences, comme André Glucskmann, se vautrent
dans l’ignominie antirusse, où la Turquie jouit de toutes les
faveurs alors que la Russie est vouée aux gémonies, où l’ingratitude
du monde envers la Russie, qui l’a sauvé de l’esclavage nazi,
est à son comble, - il devient donc nécessaire, voire éclairant
et salutaire pour les âmes gagnées par le mal antirusse de rappeler
ce que pensait et écrivait sur la Russie l’un des plus grands
esprits de l’humanité, Voltaire. Et bien que la Russie à son
époque ne fît qu’initier son rôle dans l’univers et les
accomplissements dont elle allait enrichir la civilisation,
Voltaire semble déjà en avoir saisi la portée. Historien à la
fois de Pierre le Grand et de Charles XII, dont les armées s’affrontèrent
en 1709 à Poltava,Voltaire donne cette interprétation positive
de la victoire russe: «Ce qui est le plus important
dans cette bataille, c’est que de toutes celles qui ont jamais
ensanglanté la terre, c’est la seule qui au lieu de ne pas produire
la destruction, ait servi au bonheur du genre humain, puisqu’elle
a donné au czar la liberté de policer une grande partie
du monde».[1]
Les jugements de Voltaire sur la Russie
et l’espoir qu’il mettait en elle de libérer la partie du continent
européen subissant la domination turque, se trouvent actualisés
précisément par la question de l’adhésion de la Turquie dans
l’Union européenne. Adhésion qu’appellent de tous leurs vœux,
outre le président Chirac qui avec son ex-premier ministre Jospin
s’en fit promoteur intempestif, également les chantres de la
civilisation ottomane, tels qu’Edgar Morin, alors que Voltaire,
contemporain des maux qu’infligeait grandement encore la Turquie
à l’Europe, ne voyait dans des siècles ottomans qu’un règne
quasi constant de la barbarie. Il traite les Turcs, tant en
ce qui concerne leur attitude envers l’héritage de Byzance qu’envers
celui de Grèce antique, de « peuple destructeur
et ennemi des arts », en écrivant notamment :
« Nous ne connaissons presque aucune ville bâtie par
eux ; ils ont laissé dépérir les plus beaux établissements
de l’Antiquité, ils règnent sur les ruines»[2]. Si bien que le jeune Voltaire (né en 1694) composa
une ode à Eugène de Savoie lorsque celui-ci, commandant les
troupes autrichiennes lors de la guerre austro-turque de 1716-1718,
s’empara de Belgrade et du nord de la Serbie, avant que la Turquie
ne les reconquît durant la guerre qui suivit entre les deux
puissances, celle de 1737-1739.
Si cette situation resta gelée pendant les trois
décennies suivantes, ce fut parce que les Etats européens
ne se préoccupaient que de maintenir le statu quo, et
Voltaire s’en désolait en se plaignant dans sa lettre du 31
octobre 1769 à son royal ami Frédéric II, en termes on
ne peut plus clairs : « Je me borne à souhaiter très
passionnément que les barbares turcs soient incessamment chassés
du pays de Xénophon, de Socrate, de Platon, de Sophocle et d’Euripide.
Si l’on voulait, cela serait bientôt fait ; mais on a entrepris sept croisades
de superstition et on n’entreprendra jamais une croisade
d’honneur. On mettra tout le fardeau sur Catherine Seconde.»[3] Il
faudra effectivement attendre l’accession de Catherine II, fervente
disciple de Voltaire, au trône de la Russie et ses deux grandes
guerres victorieuses contre la Turquie, pour que les idées de
Voltaire commencent à porter le fruit et les peuples assujettis
du septentrion de la mer Noire, des Balkans et du Caucase
à relever la tête et à émerger des ténèbres ottomanes. D’abord
avec la guerre de 1769-1774, que provoqua la Turquie à l’instigation
de la France, Louis XV, fidèle à la politique turcophile de
Louis XIV et de François I, comptant sur les Turcs pour contenir
la dynamique de la puissance russe en Europe qu’il n’avait,
d’ailleurs, nulle raison de craindre. Néanmoins, le principal
responsable de la diplomatie française d’alors, le duc
de Choiseul, écrivait au comte de Vergennes, ambassadeur
à Constantinople, «qu’il se préparait au nord une situation
inquiétante pour la France», et en proposait ce remède :
«Le meilleur
moyen de contrecarrer ce projet, et peut-être de chasser l’impératrice
du trône qu’elle a usurpé, serait de provoquer une guerre contre
elle. Seuls les Turcs peuvent nous rendre ce service.»[4] Il envoya le baron de Tott à la
cour de Moustapha III pour réorganiser son armée qui souffrait
d’indiscipline, de corruption et du manque d’équipements, conseillant
en même temps au sultan de ne pas céder aux pressions russes.
Catherine II, qui surnommait Choiseul le cocher
de l’Europe à cause de réseau d’espionnage qu’il y avait
tissé, n’attendait que cela, d’autant plus que la Porte créa
le casus belli en enfermant l’ambassadeur russe auprès
d’elle, Alexis Obreskov, dans la forteresse des Sept Tours où
il croupira pendant trois ans. Le grand projet,
dit Projet d’Orient, conçu sous Pierre le Grand et développé
par Potemkine et Bezborodko, les principaux ministres de Catherine
II, prévoyait l’expulsion des Turcs d’Europe et la restauration
de l’empire byzantin avec à sa tête le jeune grand-duc Constantin,
petit-fils de l’impératrice. Dès la déclaration de guerre par
la Turquie, Voltaire s’empressa, par sa lettre du 15 novembre
1768, d’apporter son soutien à la tsarine en lui écrivant: «Ces
barbares méritent d’être punis par une héroïne du peu d’attention
qu’ils ont jusqu’à ici pour les dames. Je pense très sérieusement
que si jamais les Turcs devaient être chassés de l’Europe,
ce sera par les Russes»[5] Pour
y revenir dans sa lettre du 26 février 1769, qu’il conclu par:
«Battez les Turcs et je meurs content.»[6] La tâche de Voltaire, en soutenant
la Russie, était d’autant plus ardue que la France avait poussé
la Turquie dans la guerre, d’une part, et que, d’autre part,
Catherine II avait en Europe une réputation d’usurpatrice et
de régicide, pour avoir détrôné Pierre III, son mari d’origine
allemande, duc d’Holstein par son père, mais qui était monté
sur le trône de Russie en tant que neveu de l’impératrice Elisabeth,
seconde fille de Pierre le Grand. Contrairement à son épouse,
la princesse Sophie d’Anhalt-Zerbst, avant d’être l’impératrice
Catherine que sa haute charge allait transformer en bâtisseuse
de la puissance russe, Pierre III ne faisait nul effort pour
se russifier et passait son temps dans l’adulation de Frédéric
II, dans l’ivrognerie et dans la débauche. Il n’en fallait pas
autant pour que Voltaire ne déplore point sa destitution par
un coup d’Etat militaire et sa mort en 1762, en affirmant
qu’il ne voulait pas se mêler d’une affaire familiale et recommandant
à ses correspondants de dire beaucoup de bien de Catherine,
qui règne dans la sagesse et la gloire, et
qui, à la différence des autres têtes couronnées, fait preuve
de tolérance religieuse et autre dans son vaste empire. Effectivement,
sans s’attarder sur son œuvre civilisatrice, il suffit de rappeler
que la tsarine proposa à Diderot, dont elle acheta la bibliothèque
et lui accorda une rente à vie, de faire imprimer son Encyclopédie
à Riga, si le gouvernement de Louis XV s’obstinait dans son
refus de le faire à Paris.
Bientôt les armées de Catherine, conduites
par des chefs de guerre expérimentés, tels que Souvorov et Roumiantsev,
se mirent en branle, remportant des victoires spectaculaires
sur les armées du sultan. Voltaire, qui suit anxieusement le
déroulement des opérations, ne peut que s’en réjouir et être
conforté dans son idée d’évincer les Turcs de l’Europe, écrit,
le 1 avril 1769, à Catherine: «J’apprend que vos braves troupes
russes ont déjà battu les Tatares. Cette nouvelle diminue
une maladie cruelle dont je suis actuellement
accablé.»[7] Aussi,
le 27 mai, devant les premières victoires remportées sur mer:
«Plût à Dieu que Votre Majesté eût une flotte formidable
sur la mer Noire»[8] souhait qui ne tardera pas à être
réalisé. Le 12 août, il jubile: « Le bon vieillard Siméon
est au comble de ses vœux. On m’apprend que Votre Majesté Impériale
a vaincu cinquante mille turbans auprès Choezim, et qu’elle
est triomphante de tous côtés». Et de rendre hommage à la
tsarine en même temps que de s’étonner de l’incurie des autres
monarques européens: « Enfin, Madame, vous seule, vous avez vengé
l’Europe, et c’est encore un de mes étonnements qu’aucun potentat
ne saisisse une conjoncture si favorable pour avoir quelque
part de votre gloire; au contraire, il semble qu’on soit jaloux.
Pour moi, Madame, je serai jusqu à mon dernier souffle votre
vieux et inutile chevalier.»[9] Pas si inutile que cela, puisqu’on peut imaginer
quel soutien moral, quel encouragement représentait pour la
jeune impératrice la bénédiction qu’accordait à sa politique
le patriarche de Ferney qui régnait alors sur l’Europe. En même
temps l’image de la tsarine, ternie par le renversement et la
mort de Pierre III, se trouvait améliorée par des éloges que
lui prodiguait Voltaire et que l’on ne manquait pas, de part
et d’autre, à faire connaître.
Davantage qu’une complicité, c’est une véritable
solidarité civilisationnelle qui s’était établie entre le philosophe
et l’impératrice, celle-ci le considérant comme son maître et
l’assurant avoir commencé à puiser ses connaissances dans ses
œuvres, bien avant l’accession au trône. Ils emploient, pour
flétrir la barbarie turque, jusqu’aux termes identiques, à cette
différence près que Catherine, tout comme Pierre le Grand avant
elle, dans ses appels aux chrétiens de l’empire ottoman, en
particulier aux Serbes et aux Grecs, à se soulever, met davantage
l’accent sur la religion. Voltaire salue également l’action
militaire de Catherine dans le Caucase d’autant plus que l’esclavage
sexuel dont les jeunes filles là, comme ailleurs dans l’empire
ottoman, ont été victimes, se trouvait aboli. Mesure qui risquait
surtout de dépeupler les harems des sultans, ceux-ci ayant apparemment
eu une préférence pour les Géorgiennes et les Arméniennes, de
sorte que ces fleurs des montagnes de Caucase, étaient régulièrement
arrachées lors des expéditions de janissaires, lancées à cette
fin. Voltaire, dans sa lettre du 2 septembre 1769 àsa législatrice
du Nord, loue celle-ci comme la bienfaitrice de l’humanité :
« Tout vieux que je suis, je m’intéresse à ces
belles Circassiennes qui ont prêté à Votre Majesté serment de
fidélité, et qui prêteront sans doute le même serment
à leurs amants. Dieu merci, Moustapha ne tâtera pas celles-là.
Les deux parties qui composent le genre humain doivent être
vos obligés ». Cependant, conscient de l’importance
de l’avènement d’une Russie puissante et de son rôle
dans le destin de l’Europe, mais combattue par une alliance
contre nature, celle de Rome et d’Istanbul, Voltaire poursuit:
«Il est vrai que Votre Majesté a deux grands ennemis, le
pape et le padicha des Turcs. Constantin ne s’imaginait pas
qu’un jour sa ville de Rome appartiendrait à un prêtre, et qu’il
bâtissait sa ville de Constantinople pour les Tatares. Mais
aussi, il ne prévoyait pas qu’il se formerait un jour vers la
Moska et la Neva un Empire aussi grand que le sien»[10].Qui plus est,
la Russie, dès la chute de Byzance en 1453 avait, dans l’esprit
de ses élites, conscience d’en être héritière et de se considérer
comme la troisième Rome.
Dans sa lettre du 2 novembre 1772, Voltaire préconise
une action commune de la Russie et de l’Autriche, gouvernée
alors par Marie-Thérèse, dans la péninsule balkanique, en même
temps qu’il remercie son impératrice de s’être avancée vers
le midi, avant de continuer : « Quelques esprits creux comme moi
prétendent que le temps approche où sainte Marie-Thérèse de
concert avec Sainte Catherine exaucera mes ferventes prières.
Ils disent que rien n’est plus aisé que de prendre en une campagne
la Bosnie, la Servie et de vous donner la main à Andrinople.
Ce serait un spectacle charmant de voir deux impératrices tirer
les oreilles à Moustapha, et le renvoyer en Asie »[11]. Il n’approuve pas, dans sa lettre
du 13 février 1773, les initiatives de la paix qu’une
Europe, envieuse d’une Russie triomphante, se montre impatiente
d’être conclue, et prédit déjà la prochaine guerre qui effectivement
aura lieu : « Il arrivera que dans dix ans Moustapha
se brouillera avec vous ; il vous chicanera sur la
Crimée et vous lui prendrez Byzance.(…) Vous ferez jouer l’Œdipe
de Sophocle à Athènes.»[12] Il s’identifie tellement à l’action
libératrice de la Russie que, dans sa lettre du 12 août 1773,
qu’il signe le vieux malade de Ferney, comme la plupart
qu’il écrira désormais, il rappelle en des termes touchants
à son impératrice combien ses victoires lui son chères : « Il
me semble que c’est moi qui ai franchi le Danube. Je monte à
cheval dans mes rêves, et je vais le grand galop à Andrinople.»
Avant de répéter son extrême étonnement devant l’inertie totale
du reste de l’Europe: «Je ne cesserai de vous dire qu’il me parait bien
étonnant, bien inconséquent, bien triste, bien mal de toute
façon que vos amis l’impératrice reine, et l’empereur des Romains
et le héros de Brandebourg, ne fassent pas le voyage de Constantinople.»[13] Finalement, voyant l’Europe se
comporter, par son inaction, en complice de son pire ennemie,
la Turquie, il se montre bien déçu et s’en ouvre d’abord à Frédéric
II, en lui écrivant le 28 octobre 1773: « Dieu n’a pas béni mes intentions toutes
chrétiennes qu’elles étaient.»[14] Puis, le 1 novembre, à Catherine : « J’avoue
ma honte que j’ai échoué dans le projet de ma croisade»,
pour conclure avec cet admirable mot désenchanté: «Je vois
que le temps est toujours court
aux grandes âmes»[15].
Cependant en deux ans de campagne de l’armée
impériale, de vastes territoires de la Russie méridionale, d’Azov
et de Crimée, de Moldavie et de Bessarabie, ainsi que du nord
de Caucase, furent libérés. En même temps la flotte russe de
la Baltique commandée par le général Panine, ayant contourné
l’Europe, atteignit la mer Egée et détruisit entièrement la
flotte turque devant l’île de Chios. La Turquie était battue
sur tous les fronts à la grande déception de Louis XV et de
son ministre qui, profitant de séjour de Diderot à la cour de
Catherine II, le chargèrent de persuader la tsarine de traiter
de la paix avec la Turquie sous les auspices de la France afin
d’éviter les conditions trop dures à sa malheureuse alliée.
« Et l’on invite le philosophe à user d’un argument
de poids : avertir la souveraine qu’en cas d’échec, c’est
la Bastille qui lui servira de logis à son retour en France !
Toujours animée par son amitié pour Diderot, mais nullement
disposée à céder à ce chantage, Catherine l’accueillit avec
bonhomie et repoussa sans ambages les propositions dont il était
porteur. A l’heure de traiter, elle entendait le faire en position
de force, sans y mêler la France dont la partialité proturque
l’insupportait.»[16]
Le traité, signé le 21 juillet 1774 à Koutchouk-Kaïnardji,
petit village de Dobroudja sur la rive droite de Danube, ne
fit que consacrer le triomphe de la Russie qui obtint la plupart
de territoires conquis, ainsi que le droit de déployer sa flotte
dans la mer Noire et de naviguer librement dans les Détroits.
Une clause spéciale lui accordait également la prérogative d’être
la protectrice des chrétiens serbes, grecs, bulgares, roumains,
arméniens, géorgiens, syriaques de l’empire ottoman ce à quoi
ceux-ci aspiraient ardemment. La revanche de Pierre le Grand,
qui avait été défait par les Turcs au bord de Pruth en 1711,
était totale, en même temps qu’un grave coup était porté à l’impérialisme
et au colonialisme turcs en Europe. Cependant la libération
des peuples opprimés, envisagée justement par Pierre le Grand,
eût été chose faite avec la suivante guerre russo-turque, 1787-1791,
provoquée également par la Turquie, la Porte ayant fort mal
pris le voyage spectaculaire de Catherine II, accompagnée de
Joseph II d’Autriche et de Stanislas Poniatowski de Pologne,
en Russie méridionale en juin 1787. Qui plus est, comme l’avait
prévu Voltaire (mort en 1778), le sultan cherchait querelle
à l’impératrice au sujet de la Crimée. Mais ce qu’il n’avait
pas prévu, c’était le monstrueux égoïsme de l’Angleterre qui,
aux premières victoires russes, s’opposa farouchement à la poursuite
des hostilités, en envoyant des escadres dans la Baltique et
en mer Noire et en entraînant derrière elle la Prusse, la Suède
et la Hollande contre la Russie pour empêcher celle-ci de faire
crouler l’empire ottoman, de restaurer l’empire chrétien d’Orient
et à rendre à chacun de ses peuples ce qui avait été le sien
avant l’arrivée des Turcs. A l’Angleterre se joindra, tout au
long du XIXe siècle, l’Autriche ambitionnant de succéder à la
Turquie dans les Balkans, ainsi que la France de Napoléon III
lors de la guerre de Crimée en 1854-55 où l’on vit des puissances
chrétiennes se liguer contre une autre puissance chrétienne
pour le salut du Grand Turc ! Et c’est avec la même détermination
que l’Angleterre avec l’Autriche-Hongrie, s’opposa à la Russie
lors de la guerre de 1876-1878, lorsque les armées du tsar,
ayant libéré la Bulgarie meurtrie par tant de massacres, se
trouvaient déjà dans les faubourgs de Constantinople. Les manœuvres
pangermaniques de Bismarck au congrès de Berlin qui s’en suivit,
ne firent qu’escamoter la Russie de ses victoires et imprimer
un cours néfaste à la solution de l’ensemble de la question
d’Orient, en même temps que, en mettant la Bosnie-Herzégovine
sous l’administration de l’Autriche-Hongrie, préluder à la Première
guerre mondiale.
En fait l’Europe, pour contrer la Russie, s’ingéniait
à maintenir sous perfusion le grand malade de Bosphore, en l’alimentant,
tel un monstre mythique, de souffrances, de larmes et du sang
des peuples balkaniques et caucasiens subjugués. Que des guerres,
que d’insurrections, que d’expéditions punitives, que de massacres
inutiles y compris celui des Arméniens qui prit l’ampleur d’un
génocide commis aussi tard qu’en 1915, aurait-on pu éviter
si on avait suivi les conseils pertinents du sage de Ferney
et laissé parachever Catherine II l’œuvre émancipatrice de la
Russie en Orient ! Et ce n’est qu’en 1912 seulement, avec
la Première guerre balkanique, que la Serbie, le Monténégro,
la Grèce et la Bulgarie, dans un effort commun et passant outre
la désapprobation des puissances européennes, en particulier
celle de l’Autriche-Hongrie, réussirent, toujours bénéficiant
du soutien de la Russie, à bouter définitivement la Turquie
hors d’Europe et à faire frissonner d’aise l’ombre de Voltaire
devant son rêve finalement accompli.
Hélas, elle aura, quelques quatre-vingt ans plus
tard, toutes les raisons d’être attristée, car on verra l’Europe
entière jointe par l’Amérique, au grand scandale de la raison,
de l’éthique et de l’histoire - tout ce à quoi tenait Voltaire
- se mettre au service d’apostats bosniaques et albanais prétendument
menacés par les Serbes, et guerroyer contre ceux-ci tout
au long de la dernière décennie du XXe siècle, afin de préserver
les séquelles du colonialisme turc dans les Balkans, dont les
Bosniaques et les Albanais, comme tous les renégats, avaient
été les suppôts les plus farouches. C’était peu que la Serbie
avait subi des siècles d’une cruelle domination turque, il fallait
qu’elle en soit meurtrie davantage à travers une aberration
apocalyptique dans laquelle se trouva entraîné l’Occident à
la fin du Deuxième millénaire du Jésus-Christ. De sorte que
ceux parmi ses temples au Kosovo qui avaient été épargnés même
par la barbarie turque, croulèrent sous les bombes des humanistes
de l’Otan et sous la main de leurs élus albanais, pavant ainsi
militairement le chemin du retour de la Turquie et de l’islam
en Europe, parallèlement au processus politique grandement engagé
et particulièrement parrainé par les gouvernants du pays de
Voltaire. La Turquie, qui se livre déjà à une propagande intense
via la télévision par satellite en Albanie et en Bosnie, a fait
également savoir qu’elle entendait bien, dès son entrée dans
l’Union européenne, reconstruire 16 000 de ses monuments
dans les Balkans, pour la plupart des mosquées dont une forêt
pousse déjà au Kosovo qui fut terre du Christ par excellence.
Il faut que tous ces musulmans qui vont submerger l’Europe,
aient bien des lieux de culte où prier, pendant que les sanctuaires
de l’Occident se feront de plus en plus des coquilles vides,
vaisseaux désaffectés de leur charge d’Absolu, excepté en tant
qu’art pour parler avec Malraux.
L’Europe aura ainsi recueilli les dividendes
de sa malédiction antirusse, antiserbe, anti-orthodoxe qui plonge
de ses racines dans le crime de la Quatrième croisade contre
Byzance, en 1204. Si l’on excepte les deux grandes batailles,
celle de Lépante en 1571 et celle de Vienne en 1683, gagnées
in extremis par les chrétiens sur les mahométans, l’Europe n’a
fait tous ces siècles qu’élever son propre fléau qui est en
train de la transformer en peau de chagrin. On ne peut, en effet,
sans avoir à l’expier, enfreindre infiniment les lois de l’histoire,
de la vérité et de la justice, ces lois, qu’elles soient d’ordre
humain ou providentiel, se révélant à la fin tout aussi immuables
que celles qui gouvernent les astres. n
1 Voltaire, Œuvres historiques, Histoire
de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand, Pléiade,
1957, p.472.
2 Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit
des nations, Garnier Frères, 1963, t. II, p.806.
[3] Voltaire, Correspondance, Pléiade 1985,
t. IX, p.27.
[4] Hélène Carrère d’Encausse, Catherine II,
Un âge d’or pour la Russie, Fayard 2002, p.153.
[5] Voltaire, Correspondance, Pléiade 1985,
t. IX, pp.674-675.