ISTINA
br. 132
Beè, 2. novembra 2007.
LE LIVRE
DES MENSONGES
DE FLORENCE HARTMANN
Par
Maurice PERGNIER
A voir a la télévision le frais minois de Florence
Hartmann, joliment mis en valeur par des lunettes panoramiques,
on lui donnerait le Bon Dieu sans confession, comme aurait dit ma
grand-tante; a l'entendre débiter d'un ton suave, appuyé
parfois par un sourire charmeur, son plaidoyer pour la justice,
on en viendrait presque a oublier que cette petite femme a l'élégance
aussi sobre que calculée a été un des plus
actifs soutiens du néo-oustachi Tudjman, ethniste, antisémite,
et réhabilitateur du nazisme ; qu'elle a applaudi a la plus
grande opération de nettoyage ethnique de tout le conflit
yougoslave, l'expulsion violente de 250.000 Serbes de Croatie.
On se demande si on ne
reve pas en se remémorant que, par la seule vertu de la calomnie,
elle a puissamment contribué a semer le malheur dans des
milliers de familles, en harcelant jusqu'a la mort des hommes et
femmes dont le seul tort était de vouloir préserver
l'avenir de leur peuple, qu'elle a fanatisé une grande partie
du public français (de l'extreme gauche a l'extreme droite)
au service de la haine des Serbes qu'elle a épousée
en meme temps que la cause croate...
On la voit, on l'entend et on la lit beaucoup, ces jours-ci, suite
a la sortie de son livre "Paix et châtiment" (Flammarion),
dans lequel elle livre ses réflexions d'ex-porte-parole de
la procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie
TPIY (fonction dont elle ne nous dit pas - et c'est dommage ! -pourquoi
elle ne l'exerce plus). L'ouvrage se présente comme un "réquisitoire"
(le mot n'est pas de nous; nous l'empruntons a L'Express du 6-9-2007
et a La Croix du 7-6-2007) contre les pouvoirs politiques qui auraient,
selon elle, mis des bâtons dans les roues a l'avancée
triomphale d'une justice internationale impartiale, pure et exemplaire.
Cependant, étant donné l'extreme engagement qui a
toujours été le sien, on se tromperait sans doute
si on voyait dans ce livre la simple expression des états
d'âme d'une fanatique déçue par l'institution
a laquelle son obsession vengeresse l'a associée.
Plus vraisemblable est qu'il est une
piece dans l'évolution présente du dispositif de pression
sur la Serbie. On remarquera qu'il sort précisément
au moment ou les tractations internationales sur le statut du Kosovo
sont en panne, et qu'il coincide avec l'annonce de la fin prochaine
du mandat de la procureure Del Ponte préludant a la fermeture
du TPIY. Ce n'est sans doute pas un hasard, non plus, si en parallele
a la promotion de ce livre, on assiste a une recrudescence d'articles
et d'émissions reprenant les themes propagandistes traditionnels
sur Srebrenica et la chasse aux "criminels de guerre"
Karadjic et Mladic. Nous savons d'expérience que ce genre
de prurit médiatique a toujours pour fonction de préparer
l'opinion a un mauvais coup sur le terrain. Tout cela incite donc
a la plus grande circonspection quant a la signification réelle
de cette prétendue charge de Madame la porte-parole contre
ses anciens employeurs.
La these se résume
ainsi: dans le fonctionnement du TPI, deux camps se sont affrontés;
d'un côté, le camp des purs - dont Florence Hartmann
et Carla Del Ponte sont, évidemment, les fleurons - animés
du seul souci de rendre une justice sans compromission et, en face,
le camp des pragmatiques, tordant la marche du tribunal au gré
des nécessités politiques. Les grandes puissances,
notamment, n'auraient pas fait montre de toute la diligence souhaitable,
d'une part pour arreter les criminels de guerre (serbes, cela va
de soi !), et d'autre part pour fournir les preuves de leur culpabilité
génocidaire. Il est, certes, affligeant de constater que
ce conte de fées est pris pour argent comptant par la quasi
unanimité des chroniqueurs ayant rendu compte du livre, mais
ce n'est nullement une surprise, puisque notre presse, a quelques
exceptions pres, a toujours pris Florence Hartmann comme boussole
sur ces sujets.
Le livre offre a la curiosité du lecteur quelques anecdotes
(véridiques ou trafiquées), sur les tractations du
tribunal, mais il vaut moins par ce qu'il dit que par ce qu'il ne
dit pas. C'est une véritable usine a omissions. Le lecteur
n'y trouvera pas, par exemple, mention du fait que, malgré
l'acharnement de Carla Del Ponte et son équipe et les pressions
de toutes sortes exercées sur les témoins, le tribunal
n'a pas réussi a produire le début d'un commencement
de preuve que Slobodan Milosevic ait été le cerveau
d'une entreprise génocidaire, comme Madame Hartmann le proclame
depuis qu'elle était journaliste au Monde. On dirait que
sa participation aux investigations du tribunal n'a pas laissé
sur elle plus de traces que l'eau sur les ailes d'un canard. On
comprend son dépit que Milosevic soit mort innocent, mais
est-ce une raison pour faire comme si les longues années
du proces n'avaient pas existé ? Si vous lui demandez pourquoi
les preuves de la culpabilité de Milosevic n'ont pas pu etre
réunies, elle vous répond que c'est parce que les
dirigeants des pays de l'OTAN n'ont pas voulu les livrer. Il ne
doit surtout pas effleurer l'esprit du lecteur que c'est parce que
lesdites preuves n'existent pas. Soit dit en passant, considérer
comme nuls et non avenus les résultats de plusieurs années
d'audience et d'enquete, c'est faire montre de bien peu de respect
de la justice internationale qu'on prétend vénérer!
Au cours de sa participation au TPI, au plus pres des dossiers de
l'accusation, Madame la porte-parole n'a rien appris, rien oublié
(ce qui est tout de meme paradoxal pour quelqu'un ayant exercé
le métier de journaliste !). En se défaussant sur
les pouvoirs politiques des échecs de sa mission, elle oublie
allegrement que, si elle-meme et Carla Del Ponte ont été
nommées par lesdits pouvoirs aux fonctions que l'on sait,
c'est justement en raison de leur partialité sans faille
a l'égard des accusés serbes, et parce que ces pouvoirs
politiques attendaient d'elles qu'elles réunissent (ou, au
besoin, fabriquent) les preuves de leur culpabilité. Il y
a la une bien grande ingratitude vis-a-vis de ses commanditaires
(a moins, bien entendu, que cette aigreur ne soit feinte)!
Que les puissants - fondateurs de cette prétendue cour internationale
et formant son bras séculier - aient instrumentalisé
leur création a chaque fois que cela les arrangeait, on a
peu de mal a l'imaginer. Mais Florence Hartmann peut-elle vraiment
ignorer que le tribunal a été créé précisément
pour cela ? Il est comique de lire sous sa plume que les dirigeants
occidentaux ont protégé Mladic et Karadjic, quand
on se souvient que le tribunal - comme elle le rappelle d'ailleurs
elle-meme dans son livre - a précisément été
actionné pour les abattre, en mettant a profit le tapage
fait autour des événements de Srebrenica. On n'a pas
de peine non plus a concevoir une tension au sein du tribunal, entre
d'une part, les intégristes de l'acharnement judiciaire (le
bureau du procureur) - finissant par oublier au service de quelles
fins ils ont été embauchés et voulant réaliser
leurs propres objectifs - et les politiques, tenus a plus de prudence
par les dures lois de la réalité. A supposer, comme
le prétend notre auteure, que les forces de l'OTAN aient
été en mesure de kidnapper Mladic et Milosevic, peut-etre
ont-ils jugé que leur comparution comportait plus d'inconvénients
que d'avantages, notamment devant la difficulté d'apporter
la preuve de leur implication dans un génocide. L'hypothese
de nouveaux proces se terminant en eau de boudin comme celui de
Milosevic ne leur souriait peut-etre pas. Cela ne change pas grand-chose
au fait que l'essentiel des objectifs assignés au tribunal,
a savoir décapiter l'État serbe et la République
serbe de Bosnie et les mettre sous tutelle, ont été
atteints, et que de ce point de vue, Florence Hartmann a bien mérité
de ses employeurs. Ils ne lui en voudront surement pas de mettre
en cause leur tiédeur au service du glaive flamboyant de
la procureure. Sur le plan éthique, ce qu'elle leur reproche,
d'ailleurs, n'est pas bien méchant: c'est d'avoir fait passer
le souci de la paix avant celui de la justice. On a bien lu; ce
n'est pas une galéjade! C'est d'ailleurs le sens de l'étrange
titre de ce livre. Dans la version de l'histoire façon Hartmann,
les blanches colombes occidentales n'ont jamais attisé la
guerre civile par des reconnaissances précipitées
de sécessions, en bafouant les regles constitutionnelles
yougoslaves et celles de l'ONU, en armant les sécessionnistes,
en déniant leurs droit de citoyenneté aux Serbes de
Bosnie et de Croatie; elles n'ont jamais, cela va de soi, bombardé
la Serbie au prétexte d'une entreprise génocidaire
non avérée.
Et, bien sur, elles n'ont jamais créé le TPI pour
servir leurs intérets dans la région, puisque d'intérets
elles n'avaient pas, leurs interventions étant dictées
uniquement par le souci humanitaire. Le désastre yougoslave
a une seule cause: l'abominable Milosevic et son projet génocidaire
qu'il a muri depuis le berceau. Le péché des blanches
colombes est d'avoir trop longtemps hésité a l'écraser
par attachement a la paix! Si la farce n'était aussi sinistre,
on en viendrait presque a défendre le froid cynisme diplomatique
(qui a pourtant causé le malheur des populations balkaniques)
contre les assauts de cette déraison aveugle et sourde!
Tout le livre étant argumenté autour de cette these,
on y apprend fort peu de chose sur ce que les proces du TPI ont
apporté comme connaissance en profondeur du déroulement
des événements. On l'aura compris, cet aspect des
choses n'intéresse pas l'auteure; le livre a pour principale
fonction de réactiver une fois de plus les sempiternelles
accusations proférées depuis plus de dix ans, fussent-elles
radicalement prises en défaut par les audiences du TPI lui-meme.
Dans ce registre, les amateurs de sophistique pourront admirer l'habileté
avec laquelle, par toutes sortes de circonlocutions, elle réussit
a maintenir présente a l'esprit des lecteurs la fiction des
8.000 morts de Srebrenica sans jamais la formuler explicitement.
D'ou vient qu'en lisant le "réquisitoire" de Florence
Hartmann on finit par éprouver un malaise poisseux?
C'est sans doute parce que, pour elle, le mot justice est uniquement
synonyme de châtiment. Nous nourrissons tous, dans un coin
de notre tete et de notre cour, le reve d'une instance judiciaire
au-dessus des pouvoirs, qui ferait échec a l'arbitraire et
arreterait le bras des bourreaux.
Mais dans cette aspiration, le beau mot de justice rime avec équité,
voire avec compassion et bonté. L'idée d'une justice
(internationale ou non) qui ne manie que le glaive et pas la balance
blesse profondément cette aspiration. L'insistance exclusive
sur le châtiment a beau etre revendiquée au nom des
victimes (ce qui est bien le moins qu'on puisse attendre de la position
de procureur!), il y a la quelque chose qui ne peut, d'instinct,
que révulser la conscience.
|