Le Kossovo dans l'attente du dernier acte de l'histoire
 

Jean-Paul Bled

Lors du colloque, tenu a la Sorbonne le 17 juin 2009, autour du livre de Komnen Becirovic, Le Kossovo sur le calvaire, Jean-Paul Bled, président du colloque, a repris dans son mot introductif l’essentiel de sa préface a l’ouvrage de Komnen Becirovic, que nous reproduisons. Spécialiste du monde germanique, auteur d' ouvrages célebres sur Vienne, sur François-Joseph sur Bismarck, entre autres, Jean-Paul Bled est professeur d’histoire a la Sorbonne, en meme temps que fondateur du mouvement souverainiste français, RIF, et, depuis deux ans, de l’Institut Péricles.

Qui, parmi les amis de la Serbie, ne connaît Komnen Becirovic, le chantre passionné a la chevelure romantique, l’ardent avocat de la culture et de la cause de son pays ? Depuis plusieurs années, son engagement, en réaction a une actualité douloureuse, a privilégié la défense de la mémoire du Kossovo serbe. Celle-ci lui a déja inspiré deux livres forts : Le Kossovo dans l’âme, puis Le Kossovo de l’Absolu, l’un et l’autre placés sous le signe des valeurs de l’esprit. La série devient aujourd’hui trilogie. Elle s’enrichit en effet d’un nouveau titre Le Kossovo sur le calvaire.

L’Histoire était déja tres présente dans les deux premiers ouvrages de Komnen Becirovic. On avait notamment la place qu’il y avait réservée a la longue suite d’intellectuels et de savants français qui, tout au long du XIXe siecle et au début du XXe siecle, s’étaient faits les avocats de la Serbie aupres de l’opinion publique française. Mais l’Histoire est, cette fois, au cour du propos. Il s’agit de suivre le dossier du Kossovo des origines a nos jours. Pour cette enquete exhaustive, Komnen Becirovic a interrogé une masse impressionnante de documents : témoignages de religieux, récits de voyageurs, dépeches de diplomates, travaux d’historiens, analyses d’érudits, des textes dont beaucoup étaient enfouis dans l’oubli et que notre auteur a exhumés.

La moisson est riche. Komnen Becirovic commence par tordre le cou aux prétentions des Albanais a avoir été les premiers habitants du Kossovo. Suit une longue énumération des exactions commises contre les Serbes sous le couvert de la puissance ottomane qui, apres la bataille du Champ des Merles en 1389, a pris le contrôle de la province. Au cours de cette occupation qui ne prend fin qu’avec la Premiere guerre balkanique en 1912, par mille moyens, de l’intimidation aux massacres, les rapports entre les deux peuples sont inversés. Les Serbes deviennent progressivement une minorité dans le pays qui est le berceau de leur histoire. Cependant, tout en retraçant ce long martyre de ses conationaux l’auteur sait rendre, chaque fois que l’occasion se présente, hommage a la partie adverse, notamment en évoquant l’âge d’or des relations serbo-albanaises a l’époque médiévale, le combat héroique de Skanderbeg ou, plus tard, la noble figure d’Essad-pacha Toptani.

On aurait pu croire que le calvaire des Serbes du Kossovo était terminé avec la libération de la province et sa réintégration au sein de la Serbie. Meme s’il a connu un temps de répit, il n’en est rien. Apres l’éclatement de la Yougoslavie, en avril 1941, sous les coups de boutoir de la Wehrmacht, les brutalités contre les Serbes reprennent, conséquence de l’alliance passée entre l’occupant nazi et une large fraction de la population albanaise. Les moyens employés plus tard par Tito sont certes différents. Mais, en décidant de détacher le Kossovo de l’autorité directe de la République de Serbie, il favorise un processus qui vise a y affaiblir davantage la communauté serbe.

Komnen Becirovic met ainsi en évidence le fil directeur qui traverse toute l’histoire du Kossovo du désastre de 1389 a la prise de contrôle de la province par les Kossovars albanais, suite a la guerre de l’Otan contre la Serbie en 1999, et a la proclamation unilatérale de l’indépendance en 2008. Le dernier acte de la piece est-il pour autant écrit ? Il serait bien présomptueux de l’affirmer. De quelque manteau qu’on l’habille, une injustice reste une injustice et l’histoire dure longtemps.


INDEX
TOP PAGE