Le Kossovo: terre des néomartyrs
 

Jean-Paul BESSE

Allocution prononcée au colloque, tenu le mercredi 17 juin 2009 a la Sorbonne autour du livre de Komnen Becirovic, Le Kossovo sur le calvaire, paru aux éditions L’Age d’Homme. Connaisseur du monde orthodoxe, Jean-Paul Besse est docteur en Histoire, professeur au Lycée de Chantilly, auteur d’une quinzaine de livres dont la série Cités Royales.

Voila, a quelques jours pres, 620 ans que le Kossovo est monté sur la Croix. De nombreux souvenirs m'autorisent peut-etre a brievement prendre la parole ce soir parmi vous. Dans le dernier tiers du XXe siecle, d'ou viennent tous nos maux, j'ai beaucoup voyagé dans les Balkans et en Europe centrale. C'était l'époque ou l'on vénérait encore solennellement le prince-martyr saint Lazare, tué a Kossovo lors du Vidovdan 1389, dans la cathédrale de Belgrade, lors d'un bel office en slavon tous les mardis soirs. Il me souvient de la ferveur qui s'y exprimait lorsque nous venions baiser la main encore souple du saint dans sa châsse, ouverte devant la splendide iconostase baroque. A la meme époque, et dans le meme esprit, je pélerinais ensuite jusqu'en Hongrie sur les traces, encore bien visibles a travers la Puszta, du patriarche Arsene Tcharnoyévitch et de ses compagnons, lors de la grande migration des Serbes du Kossovo en 1690. La toile si populaire de Paya Yovanovitch, au musée de Belgrade, illustre ce terrible précédent du cruel aujourd'hui sur l'ouvrage de M. Comnene Betchirovitch significativement intitulé Le Kossovo sur le Calvaire. A l'époque de mes pérégrinations, des villages serbes de Hongrie a Sopotchani et Novi Pazar, ou ma voiture fut accueillie par une grele de cailloux jetés par des autochtones voilées, le Patriarche Germain veillait paternellement sur le peuple fidele orthodoxe en pleine renaissance. Ce n'est pas lui qui aurait pu s'écrier: "Périsse plutôt le peuple serbe que de le voir pécher!". Ce que je voyais a l'époque me faisait saisir, avec quelle acuité, la distance séparant les impressions stambouliotes de Pierre Loti, qui m'avaient si fortement ému a l'adolescence, du chef-d'oeuvre de l'écrivain bulgare Ivan Vazov, Sous le joug, décrivant les horreurs subies par son peuple a la fin de l'occupation ottomane. Beaucoup plus tard, j'en vis les lieux et les enjeux stratégiques en me rendant a Vratsa, au nord de Sofia, surplombée de la statue significative des soldats du Tsar-martyr Alexandre II le Libérateur, si populaire chez les Bulgares.

D'un autre côté, tres sensible pour des raisons personnelles aux génocides des Arméniens, je voulus tout de meme aller au palais de Yldiz ou vécut jusqu'a sa destitution celui que Bertrand Bareilles, le précepteur des fils d'Abdul Hamid, appelait "le dernier grand sultan". J'appris beaucoup sur ce dernier, véritable homme d'Etat, en lisant l'ouvrage que le petit-fils de son précepteur, Roland Bareilles, consacra en 2002 au Crépuscule ottoman 1875-1933: un Français chez le dernier grand sultan, préfacé par Alain Decaux. Comme l'a souligné un historien devenu un ami a Salonique, Michel Balivet, peu suspect d'admiration pour la naive turcophilie du ministre Gabriel Hanotaux, que nous rappelle une plaque apposée au bas de l'avenue Hoche, les Osmanlis n'étaient pas "e skia tôn skiôn" ("l'ombre des ombres"). Leurs sujets musulmans non turcs étaient souvent la cause des massacres des "rayas" (1). Les "grands seigneurs" avaient a leur façon, pour citer Nicolas Iorga, prolongé "Byzance apres Byzance", comme nous le rappelle si brillamment ces jours-ci l'érudit Stefan Lemny a propos des Cantemir, devenus princes de Moldavie (2).

C'est pourquoi M. Betchirovitch a bien fait, dans sa somme érudite sur les malheurs séculaires du Kossovo, de citer les travaux sur les Albanais de mon autre ami le Professeur Slavenko Terzitch de l'Académie Serbe. J'ai été particulierement heureux d'enrichir l'érudition de notre chantre de la serbité en lui citant les lignes de Philippe de Commynes sur l'ascendance serbe de Scanderbeg. Qui s'en souvient en France? L'imparable érudition allemande est venue au secours des allégations si fondées du conseiller de Louis XI. Karl Hopf dans ses Chroniques gréco-romaines inédites ou peu connues, publiées a Berlin en 1873, prouva, dans un tableau reproduit par M. Betchirovitch, la solidité des informations de notre chroniqueur. Quelques Parisiens en profiteront en traversant la place que M. Jacques Chirac, alors maire de Paris, a dédiée au défenseur de la liberté et de la foi chrétienne... Aussi, notre ami monténégrin a-t-il bien raison, quelques centaines de pages plus loin, de s'attarder sur un autre noble Albanais Essad Pacha, assassiné a Paris en 1920, et inhumé grâce au roi-martyr Alexandre dans le carré serbe de Thiais; n'avait-il pas facilité la migration de son pere, le roi Pierre, et de son peuple, a travers l'Albanie durant l'hiver 1915-1916? Car c'est la, a côté des nombreuses citations de consuls et d'érudits français, ou d'ecclésiastiques italiens, albanais et serbes, tel Mgr Paul de Prizren, aujourd'hui patriarche, désespérés par le sort fait aux chrétiens du Kossovo, la grande vertu du livre de M. Bétchirovitch: l'impartialité dans le traitement de ces drames, renouvelés et aggravés par l'Axe et le titisme. Au fond, l'auteur illustre a sa maniere le fronton de David d'Angers, au sommet tout proche de la Colline Sainte-Genevieve.

Plus généralement, Le Kossovo sur le Calvaire s'inscrit dans la geste des "Néomartyrs de la Turcocratie", selon l'expression grecque. L'Occident n'en a eu un avant-gout qu'avec les saints martyrs d'Otrante, profondément vénérés en Italie du Sud. L'Eglise d'Hellade fetera dimanche ces "nouveaux martyrs" grecs, serbes, roumains, arabes, suppliciés par l'Islam ottoman. Il en sera de meme a Sofia et a Damas, grâce au patriarche actuel d'Antioche Ignace IV qui en a canonisé plusieurs. En Albanie, la foi chrétienne renaît, tant l'orthodoxe (autour du Néomartyr Côme d'Etolie a Tirana) que la catholique depuis la visite pastorale de Jean-Paul II. C'est d'ailleurs la morale de la somme de M. Betchirovitch qui, tel Tertullien, peut conclure: Sanguis martyrum, semen christianorum.

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(1): Les chrétiens, en tant que nations non islamisées.
(2): Cf. LEMNY (S.): Les Cantemir. L'aventure européenne d'une famille princiere au XVIIIe siecle, Paris 2009.


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