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Francois-Xavier Coquin
C’est pour moi un véritable plaisir, une joie même, que de prendre part à l’hommage rendu ce soir à notre ami Komnen Becirovic à l’occasion de la parution du dernier volume de sa Trilogie sur le Kosovo: un Kosovo qui a connu cinq siècles de calvaire, comme le dit très exactement le titre de ce dernier volume qu’il vient de publier et dont le calvaire se poursuit. Ce m’est un plaisir, car j’avais fait la connaissance de Monsieur Komnen Becirovic voici déjà une dizaine d’années, à l’occasion du colloque que j’avais organisé en 1999 sur Adam Mickiewicz et son écho à travers l’Europe, de langue slave notamment, où ses admirateurs ne se comptent plus; et il avait regretté à cette occasion que les Serbes (dont Mickiewicz avait à maintes reprises loué la verve poétique et la passion pour les causes nobles, liberté en tête) n’aient pas reçu toute la place qui leur revenait. De fait, Mickiewicz, le défenseur des droits nationaux des peuples opprimés, avait à diverses reprises manifesté son intérêt pour les Serbes et leur culture, ainsi que pour leurs chants populaires très appréciés alors (dans les années 1830-1850) par les milieux slavophiles qui les considéraient comme une expression des civilisations slaves médiévales. Quant à lui, Mickiewicz voyait la langue même de la poésie et de la musique dans les parlers d’Illyrie, en particulier au Monténégro, dont les chants épiques faisaient écho à plus de cinq siècles de résistance populaire à la domination ottomane ; et non content de souhaiter que le Monténégro voie son individualité reconnue par les diplomates, il considérait la principauté de Serbie comme «la pierre d’attente d’un nouvel Etat plus considérable» - perspective à laquelle le Congrès de Berlin, en1877, devait apporter un début de réalisation. Mais les organisateurs du colloque ne savaient pas bien alors à qui s’adresser pour représenter le point de vue serbe, et j’avais à mon tour regretté que M. Becirovic, retenu par d’autres obligations, n’ait pu nous adresser, dans des délais trop brefs, la communication qui manque désormais à notre superbe édition des actes de ce colloque, et dont l’absence ne permet pas à ce volume d’être pleinement exhaustif. Aussi est-ce pour moi une joie et un honneur que notre ami Komnen Becirovic m’ait prié de m’associer à cette soirée d’hommage, à laquelle je n’avais guère de titres à participer, sans en être toutefois totalement dépourvu: je fus en effet un des tout premiers à protester à haute voix en 1999 contre les bombardements injustifiables de l’Otan dans un article publié (non sans retard) par Le Figaro du 26 avril sous le titre Balkans: qui sont les barbares? dont la presse serbe de Belgrade se fit alors l’écho et où je dénonçais de la manière la plus catégorique l’agression dont la Serbie était victime. Avant de protester à nouveau, l’année suivante, par un article qui débutait comme suit: «L’Histoire retiendra (écrivais-je) que l’Otan a déclenché ses frappes contre la Serbie au mépris de ses propres statuts, des règles du droit international, de la Charte des Nations Unies et sans consultation des divers parlements concernés. Vétilles que tout cela: tous les politiciens réalistes savent bien que l’on ne saurait défendre la démocratie par les seuls moyens démocratiques, ni combattre pour les droits de l’homme sans les violer». Aussi est-ce avec émotion que j’ai reçu lors de sa parution, voici déjà plusieurs mois, le troisième tome de cette Trilogie kosovienne que l’on ne peut parcourir sans émotion ni indignation, ni sans une profonde tristesse devant le martyre des Serbes du Kosovo, ou mieux leur calvaire, décrit par l’auteur avec tant de piété et d’admiration devant leur force d’âme et de caractère durant plus de cinq siècles. Même le lecteur ignorant de l’interminable martyrologe qui suivit cette défaite sera reconnaissant à l’auteur du Kosovo sur le calvaire pour les nombreux renseignements et le panorama d’ensemble qui font la richesse de cet ouvrage. A commencer par les précisions qu’il apporte sur les origines de cette population albanaise qui se prétendait fallacieusement d’origine autochtone, en vertu d’une prétendue «théorie illyrienne» dont Komnen Becirovic fait définitivement justice. En réalité, les Serbes sont bien, comme il l’expose, les occupants les plus anciens, (relativement parlant) de cette plaine du Kosovo, où ils avaient fondé une très brillante civilisation comme l’attestent encore aujourd’hui ces églises et monastères dont les noms - tels ceux de Detchani, de Petch ou de Gratchanitsa sont ou devraient être connus de tous les Slaves et de tous les Européens, et mériteraient d’être inscrits au Patrimoine de l’humanité, au lieu d’être livrés à la haine et au vandalisme des Albanais, sans que l’Unesco s’en émeuve que bien tardivement. Car la défaite du Champ des Merles inaugura une période de massacres, de destructions, d’oppression et même de terreur par les Albanais convertis d’autant plus facilement à l’islam dès le XVIe siècle, que cette conversion leur assurait une domination sans partage sur les biens et la personne des Serbes et même des Albanais fidèles à la foi orthodoxe de leurs ancêtres. D’autant plus facilement même, que ces nouveaux venus n’avaient pas, insiste l’auteur, le même enracinement culturel et religieux que leurs frères de race serbes et succombaient plus facilement aux avantages à attendre d’une conversion à l’islam. Quoiqu’il en soit, la «féroce Albanie», pour reprendre le terme menaçant employé par un pacha envers les Monténégrins, n’aura de cesse de détruire la brillante civilisation et la culture serbes que ces Albanais islamisés étaient bien incapables de comprendre et, moins encore, d’assimiler. Par nature, ces derniers étaient en effet des guerriers et des mercenaires au service de l’empire ottoman, primitifs et ignorants de tout ce qui n’était pas le métier des armes qu’ils retournaient même parfois contre leurs propres compatriotes à l’occasion d’interminables vendettas qui s’étalaient parfois sur plusieurs générations. Mais leur véritable cible était les Serbes eux-mêmes qu’ils tentaient d’évincer de mille manières et de chasser ainsi de leurs terres ancestrales, comme le relatent de nombreuses doléances émanant du clergé local, voire des rapports adressés par des missionnaires du Vatican dans les Balkans, impuissants bien souvent à préserver leurs monastères abritant d’importantes bibliothèques, des incendies criminels albanais. Ainsi s’explique, sous la pression des kosovars musulmans, le premier grand exode serbe de 1690, dont le tableau, exécuté par Paul Yovanovitch, où se côtoient guerriers, paysans, religieux, femmes et enfants en fuite, illustre la couverture de cet ouvrage. On n’en finirait pas d’énumérer toutes les souffrances de cet interminable martyrologe, dont l’auteur ne nous laisse, à juste titre, rien ignorer, et qui auraient dû prendre fin avec le refoulement de l’empire ottoman, qui n’aura guère laissé que les pires souvenirs aux peuples balkaniques,- et avec la création de la Yougoslavie en 1918, que les Serbes avaient été les premiers à préconiser dès le début du XIXe siècle. La création de la Yougoslavie sous l’égide des Serbes, alliés de la France dans les Balkans au cours de la Première Guerre mondiale, semblait en effet leur promettre des jours plus tranquilles au sein de cette nouvelle patrie commune aux Slaves du Sud, alliée de la France et des démocraties occidentales alors bien peu nombreuses. C’était compter sans la Deuxième Guerre mondiale, au cours de laquelle les Serbes seront, de pair avec les communistes, mais pour des raisons bien différentes, les principaux adversaires des forces d’occupation allemandes, tandis que Croates et Albanais prendront majoritairement le parti des occupants et feront subir aux Serbes les pires représailles et les pires tortures, évoquées notamment par Malaparte dans son inoubliable Kaputt. Suivra, enfin, la période communiste sous le régime dictatorial de Tito, ancien combattant d’origine croate de l’armée austro-hongroise au cours de la guerre de 1914-1918, et dont les Serbes n’auront guère l’occasion de se féliciter. Que ce soit par hostilité ethnique de Croate, par ressentiment envers la résistance royaliste des Serbes sous l’occupation allemande, ou par une secrète connivence avec les kosovars musulmans, toujours est-il que les Serbes du Kosovo, devenus peu à peu minoritaires dans leur propre patrie, ne connaîtront guère de répit sous le régime titiste. A la suite, notamment, de la double révision de la Constitution yougoslave en 1968 et en 1974 qui concédait aux musulmans du Kosovo une autonomie de plus en plus grande et bientôt presque complète, les Albanais proclament alors leur indépendance quasi-totale, dont les Serbes sont plus que jamais les victimes. Ainsi se poursuit la destruction systématique des «lieux de mémoire» serbes: églises, monastères, mais aussi cimetières, objet de longue date de profanations répétées, sans plus bénéficier d’aucune protection légale face aux violences subies. Pourquoi les cimetières, m’objecterez-vous peut-être? C’est qu’ils sont le témoin de la présence au cours des siècles du peuple serbe dont les kosovars prétendent extirper le souvenir, comme cela se pratique en divers endroits dont le monde musulman prétend exterminer le passé, comme au Kosovo. Et c’est dans ce climat de persécutions incessantes qu’il convient de replacer les deux discours du président Milosevic évoqués par l’auteur : le premier, en date du 25 avril 1987, où il exhorte les Serbes du Kosovo à résister aux humiliations et aux expulsions dont ils étaient plus que jamais victimes et à rester au Kosovo «au nom de vos ancêtres et à cause de vos descendants»; et le second, du 28 juin 1989, (qui marquait le sixième centenaire de la bataille du Champ des Merles) où il invite ses compatriotes à tenir bon en cette période d’affrontements et de conflits ethniques qui ne pourront (je cite:) «être gagnés sans la détermination, le courage et l’abnégation manifestés jadis sur le Champ des Merles au Kosovo». Comme on le sait, ces discours auxquels les Albanais riposteront en proclamant l’indépendance complète du Kosovo et en formant l’Armée de libération du Kosovo (UCK) entraîneront la diabolisation de Milosevic et des Serbes, accusés de nationalisme ethnique, ainsi que d’opprimer les Albanais musulmans et, pour faire bonne mesure, de crimes de toutes sortes, contre les droits de l’homme et l’humanité inclus. Bien qu’ils fussent plus souvent victimes qu’auteurs de tels crimes, les Serbes se verront dès lors mis au ban de l’Union européenne et du monde euro-atlantique, alors qu’ils n’avaient cessé au cours des siècles de constituer face aux Ottomans, dans les Balkans, le rempart avancé de l’Europe, dont ils défendaient tout à la fois la culture, la religion et la société, un peu à la manière dont les Russes avaient longtemps eux-mêmes servi de rempart à l’est de l’Europe contre les khans mongols et le joug tatar. Mais l’Europe ne s’était guère montrée reconnaissante envers les Serbes dans le passé, où la Grande-Bretagne s’était affirmée tout au long XIXe siècle comme l’alliée et la protectrice de «l’homme malade de Bosphore» qu’était l’empire ottoman, afin de fermer (tout comme aujourd’hui) les Dardanelles et la Mer méditerranée à la Russie. De même l’Autriche, désireuse de recueillir l’héritage ottoman dans les Balkans ne cachait pas son hostilité pour les Serbes, dont les projets de confédération yougoslave contrariaient ses ambitions. Sans oublier l’animosité des Allemands envers les Serbes, encore aggravée par leur résistance au cours des deux dernières guerres mondiales. Récemment encore, les Etats-Unis rêvaient au cours des années 1990 de faire entrer la Turquie dans l’Union Européenne pour mieux la vassaliser et installer une importante base militaire dans la zone stratégique occupée par le Kosovo dans «l’arc balkanique»; ainsi que de «contenir et de refouler» tous ceux qui pouvaient passer pour des alliés potentiels d’une Russie en pleine mutation. N’oublions pas en effet que la chute du mur de Berlin en 1989, préluda à la désagrégation de l’URSS, mettant fin à ce que l’on a appelé l’équilibre de la terreur. Tous faits trop bien connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler. A l’équilibre de la terreur succédait désormais, comme je l’ai écrit par ailleurs, le déséquilibre de la terreur qui va permettre à l’Otan, alors en panne de stratégie et de légitimité, de soumettre la Serbie à soixante dix-huit jours de bombardements intensifs, pour la contraindre à plier et défendre ainsi, à en croire le sinistre Solana, la « crédibilité » de l’Otan. Mais ce coup de poignard dans le dos ne devrait pas rester impuni. On peut en effet faire confiance aux Serbes pour continuer à résister, comme ils l’ont fait depuis des siècles, et pour tirer parti du retour à un meilleur équilibre des forces, tel qu’il s’est manifesté en 2008 en Géorgie. | |||
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