Les Serbes au Kosovo: bourreaux ou victimes?
 

François-Xavier Coquin

Allocution prononcée par François-Xavier Coquin au colloque, tenu mercredi 17 juin 2009 a la Sorbonne autour du livre de Komnen Becirovic, Le Kossovo sur le calvaire, paru aux Editions L’Age d’Homme. François-Xavier Coquin est professeur d’histoire du monde russe au College de France et auteur de multiples articles et travaux que résume le volume Combat pour l’histoire russe a paraître prochainement.

C’est pour moi un véritable plaisir, une joie meme, que de prendre part a l’hommage rendu ce soir a notre ami Komnen Becirovic, a l’occasion de la parution du dernier volume de sa trilogie sur le Kosovo - le Kosovo qui a connu cinq siecles de calvaire, comme le dit tres exactement le titre de ce dernier volume qu’il vient de publier, et dont le calvaire se poursuit.

Ce m’est un plaisir, car j’avais fait la connaissance depuis déja une dizaine d’années de M. Komnen Becirovic, a l’occasion du colloque que j’avais organisé en 1999 au College de France sur Adam Mickiewicz et son écho a travers l’Europe, de langue slave notamment, ou ses admirateurs ne se comptent plus ; et il avait regretté a cette occasion que les Serbes (dont Mickiewicz avait a maintes reprises loué la verve poétique et la passion pour les causes nobles, liberté en tete) n’aient pas reçu toute la place qui leur revenait. Mais les organisateurs du colloque ne savaient pas bien alors a qui s’adresser pour représenter le point de vue serbe, et j’avais a mon tour regretté que M. Becirovic, retenu par d’autres obligations, n’ait pu nous adresser, dans des délais trop brefs, la communication qui manque désormais a notre superbe édition des actes de ce colloque, et dont l’absence ne permet pas a ce volume d’etre pleinement exhaustif.

Aussi est-ce pour moi une joie et un honneur que notre ami Komnen Becirovic m’ait prié de m’associer a cette soirée d’hommage, a laquelle je n’avais guere de titres a participer, sans en etre toutefois totalement dépourvu : je fus en effet un des tout premiers a protester a haute voix en 1999 contre les bombardements injustifiables de l’Otan dans un article publié (non sans retard) par le Figaro du 26 avril sous le titre « Balkans : qui sont les barbares ? » dont la presse serbe de Belgrade se fit alors l’écho et ou je dénonçais de la maniere la plus catégorique l’agression dont la Serbie était victime. Avant de protester a nouveau, l’année suivante, par un article qui débutait comme suit : « l’Histoire retiendra - écrivais-je - que l’Otan a déclenché ses frappes contre la Serbie au mépris de ses propres statuts, des regles du droit international, de la Charte des Nations Unie et sans consultation des divers parlements concernés. Vétilles que tout cela : tous les politiciens réalistes savent bien que l’on ne saurait défendre la démocratie par les seuls moyens démocratiques, ni combattre pour les droits de l’homme sans les violer».

Aussi est-ce avec émotion que j’ai reçu lors de sa parution, voici maintenant quinze jours, le troisieme tome de cette trilogie que l’on ne peut parcourir sans émotion ni indignation, ni sans une profonde tristesse devant le martyre des Serbes du Kosovo, ou mieux leur calvaire, décrit par l’auteur avec tant de piété et d’admiration devant leur force d’âme et de caractere durant plus de cinq siecles.

«Qui trop embrasse, mal étreint », dit-on parfois. C’est la toutefois un reproche que l’on ne saurait adresser a l’auteur, meme si la période de l’occupation turque et ottomane occupe légitimement deux bons tiers du volume, couvrant les siecles consécutifs a la défaite et a la mort du prince Lazare sur le Champ des merles, le 28 juin 1389, ou fut également tué le sultan Mourad II et qui mit fin a l’indépendance serbe.

Meme le lecteur ignorant de l’interminable martyrologe qui suivit cette défaite sera reconnaissant a l’auteur du Kossovo sur le calvaire des nombreux renseignements et du panorama d’ensemble qui font la richesse de cet ouvrage. A commencer par les précisions qu’il apporte sur les origines de cette population albanaise qui se prétendait fallacieusement d’origine autochtone, en vertu d’une prétendue « théorie illyrienne » dont Komnen Becirovic fait définitivement justice.

En réalité, les Serbes sont bien, comme il l’expose, les occupants les plus anciens, (relativement parlant) de cette plaine du Kosovo, ou ils avaient fondé une tres brillante civilisation comme l’attestent encore aujourd’hui ces églises et monasteres dont les noms - tels ceux de Detchani, de Petch ou de Gratchanitsa sont ou devraient etre connus de tous les Slaves et de tous les Européens, et mériteraient d’etre inscrits au Patrimoine de l’humanité, au lieu d’etre livrés a la haine et au vandalisme des Albanais, sans que l’Unesco ne s’en émeuve aucunement sauf lorsque bon nombre en a été détruit.

Car la défaite du Champ des merles inaugura une période de massacres, de destructions, et d’oppression par les Albanais convertis d’autant plus facilement a l’islam des le XVIe siecle, que cette conversion leur assurait une domination sans partage sur les biens et la personne des Serbes et meme des Albanais fideles a la foi orthodoxe de leurs ancetres. D’autant plus facilement meme, que ces nouveaux venus n’avaient pas, insiste l’auteur, le meme enracinement culturel et religieux que leurs freres de race serbes et succombaient plus facilement aux avantages a attendre d’une conversion a l’islam.

Quoiqu’il en soit, la « féroce Albanie », comme la dénomme Komnen Becirovic, n’aura de cesse de détruire la brillante civilisation et la culture serbes que ces Albanais islamisés étaient bien incapables de comprendre et, moins encore, d’assimiler. Par nature, ces derniers étaient en effet des guerriers et des mercenaires au service de l’empire ottoman, primitifs et ignorants de tout ce qui n’était pas le métier des armes qu’ils retournaient meme parfois contre leurs propres compatriotes a l’occasion d’interminables vendettas qui s’étalaient parfois sur plusieurs générations.

Mais leur véritable cible était les Serbes eux-memes qu’ils tentaient d’évincer de mille manieres et de chasser ainsi de leurs terres ancestrales, comme le relatent les nombreux rapports adressés au patriarcat serbe par les éveques ou les simples moines du Kosovo, impuissants bien souvent a préserver leurs monasteres - et leurs bibliotheques - des incendies criminels albanais. Ainsi s’explique, sous la pression des Kosovars musulmans, le premier grand exode serbe de 1690, dont le tableau, ou se côtoient guerriers, paysans, religieux, femmes et enfants en fuite, illustre la couverture de cet ouvrage.

On n’en finirait pas d’énumérer toutes les souffrances de cet interminable martyrologe, dont l’auteur ne nous laisse, a juste titre, rien ignorer, et qui auraient du prendre fin avec le refoulement de l’empire ottoman, qui n’aura guere laissé que les pires souvenirs aux peuples balkaniques- et avec la création de l’Etat Yougoslave que les Serbes avaient été les premiers a préconiser des le début des années 1800. La création de la Yougoslavie sous l’égide des Serbes, alliés de la France dans les Balkans au cours de la Premiere Guerre mondiale, semblait en effet leur promettre des jours plus tranquilles au sein de cette nouvelle patrie commune aux Slaves du Sud, alliée de la France et des démocraties occidentales alors bien peu nombreuses.

C’était compter sans la Deuxieme Guerre mondiale, au cours de laquelle les Serbes seront, de pair avec les communistes, mais pour des raisons bien différentes, les principaux adversaires des forces d’occupation allemandes - tandis que Croates et Albanais prendront majoritairement le parti des occupants et feront subir aux Serbes les pires représailles et les pires tortures, bien connues aujourd’hui.

Suivra, enfin, la période communiste sous le régime dictatorial de Tito, ancien combattant d’origine croate de l’armée austro-hongroise au cours de la guerre de 1914-1918, et dont les Serbes n’auront guere l’occasion de se féliciter. Que ce soit par hostilité ethnique de Croate, par ressentiment envers la résistance royaliste des Serbes sous l’occupation allemande, ou par une secrete connivence avec les Kosovars musulmans, toujours est-il que les Serbes du Kosovo, devenus peu a peu minoritaires dans leur propre patrie, ne connaîtront guere de répit sous le régime titiste.

A la suite, notamment, de la double révision de la constitution yougoslave en 1968 et en 1974 qui concédait aux musulmans du Kosovo une autonomie de plus en plus grande et bientôt presque complete, les Albanais proclament alors leur indépendance quasi-totale, dont les Serbes sont plus que jamais les victimes. Ainsi se poursuit la destruction systématique des « lieux de mémoire » serbes : églises, monasteres et cimetieres, objet de longue date de profanations répétées, sans plus bénéficier d’aucune protection légale face aux violences subies. Et c’est dans ce climat de persécutions incessantes qu’il convient de replacer les deux discours du président Milosevic évoqués par l’auteur : le premier, en date du 25 avril 1987, ou il exhorte les Serbes du Kosovo a résister aux humiliations et aux expulsions dont ils étaient plus que jamais victimes, et a rester au Kosovo « au nom de vos ancetres et a cause de vos descendants »; et le second, du 28 juin 1989, (qui marquait le sixieme centenaire de la bataille du Champ des merles) ou il invite ses compatriotes a tenir bon en cette période d’affrontements et de conflits ethniques qui, disait-il, ne pourront « etre gagnés sans la détermination, le courage et l’abnégation manifestés jadis sur le Champ des merles au Kosovo ».

Comme on le sait, ces discours auxquels les Albanais riposteront en proclamant l’indépendance complete du Kosovo et en formant l’Armée de libération du Kosovo (UCK) entraîneront la diabolisation de Milosevic et des Serbes, accusés d’opprimer les Albanais musulmans, ainsi que de nationalisme ethnique et, pour faire bonne mesure, de crimes de toutes sortes, contre les droits de l’homme et l’humanité inclus. Bien qu’ils fussent plus souvent victimes qu’auteurs de tels crimes, les Serbes se verront des lors mis au ban de l’Union européenne et du monde euro-atlantique, alors qu’ils n’avaient cessé au cours des siecles de constituer face aux ottomans, dans les Balkans, le rempart avancé de l’Europe, dont ils défendaient tout a la fois la culture, la religion et la société, un peu a la maniere dont les Russes avaient longtemps eux-memes servi de rempart a l’est de l’Europe contre les khans mongols et le joug tatar.

Mais l’Europe ne s’était guere montrée reconnaissante envers les Serbes dans le passé, ou la Grande-Bretagne s’était affirmée tout au long XIXe siecle comme l’alliée et la protectrice de «l’homme malade de l’Europe » qu’était l’empire ottoman, afin de fermer (tout comme aujourd’hui) les Dardanelles et la Mer méditerranée a la Russie. De meme l’Autriche, désireuse de recueillir l’héritage ottoman dans les Balkans, ne cachait pas son hostilité envers les Serbes, dont les projets d’union et de confédération yougoslave contrariaient ses ambitions. Sans oublier l’animosité des Allemands envers les Serbes, encore aggravée par leur résistance au cours des deux guerres mondiales.

De meme durant des années 1990, ou les Etats-Unis revaient de faire entrer la Turquie dans l’Union européenne pour mieux la vassaliser et installer une importante base militaire dans la zone stratégique occupée par le Kosovo dans les Balkans ; ainsi que de « contenir et de refouler » tous ceux qui pouvaient passer pour des alliés potentiels d’une Russie en pleine mutation. N’oublions pas en effet que 1989 - l’année de la chute du Mur de Berlin - marquait également le début de la désagrégation de l’URSS qui mit fin a ce que l’on a appelé l’équilibre de la terreur. Tous faits trop bien connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler.

A l’équilibre de la terreur succédait désormais, comme je l’ai écrit par ailleurs, le déséquilibre de la terreur qui va permettre a l’Otan, alors en panne de légitimité, de soumettre la Serbie a soixante dix-huit jours de bombardements intensifs, pour la contraindre a plier. Mais ce coup de poignard dans le dos ne devrait pas rester impuni. On peut en effet faire confiance aux Serbes pour continuer a résister, comme ils l’ont fait depuis des siecles, et pour tirer parti du retour a un meilleur équilibre des forces, tel qu’il s’est manifesté l’an dernier en Géorgie.


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