Louis Dalmas
Un fléau moderne illustré par le Kosovo: l’éthnicisme

Loui Dalmas

Le livre de notre ami Komnen Becirovic est un remarquable ouvrage d’histoire et de culture. Je pense que toute personne de bonne foi l’ayant lu, ne peut que souscrire à ses arguments et s’indigner de voir la Serbie privée du berceau de sa civilisation. Son propos est éloquent et sa fougue est contagieuse. «Le résultat est magistral, a dit Maurice Livernault, dans le n° 146 de septembre dernier de notre journal B. I., je cite: «aucun chroniqueur, à ce jour et à notre connaissance, ne s’ était penché sur cette douloureuse histoire avec autant d’acuité et de passion.» Je regrette vivement l’absence de Maurice Livernault ici ce soir car personne, mieux que lui, n’a su rendre à Komnen l’hommage qui lui était dû.

Mais je ne veux pas me contenter d’ajouter une fleur de plus au bouquet d’éloges mérités par l’auteur. Il faut aller plus loin. Et c’est là où je voudrais évoquer un grave problème que soulève la fabrication d’un État albanais au Kosovo.

Il s’agit d’un travers généralisé qui fausse complètement notre vision du monde. Je veux parler de ce qu’on appelle l’ethnicisme. La fabrication de structures, d’unités ethniquement pures. Aujourd'hui, toute la géopolitique est vue à travers un filtre ethnique. On ne parle plus que de groupements liés par le sang. Les Basques, les Kurdes, les Bretons, les Flamands, les Catalans, les Albanais, les Gagaouzes, les Sicules, les Roms, les Ouïgours et bien d'autres sur les divers continents. La mode est aux ensembles homogènes. Des ensembles liés par l’origine, la culture, quelquefois par la langue, souvent par la religion. C’est à ces ensembles qu’on accorde les droits les plus étendus, ce sont ces ensembles qu’on érige en nations. Et ce sont ces ensembles qu’on referme sur eux-mêmes en accentuant leur différence, en isolant leur définition. C’est autour d’eux qu’on a construit ces fléaux modernes de la politique: le culte des minorités et le communautarisme. Au lieu de chercher ce qui unifie l’humanité, on s’attache à ce qui la divise. Notre planète n’est plus une terre des hommes, elle est un archipel d’ilôts vivant en vases clos, où l’égoïsme de l’appartenance singulière a triomphé de la fraternité.

Cette nouvelle vision du monde a deux racines. La première tient au besoin qu’a chacun de s’identifier. La globalisation forcenée qu’on nous impose dissout cette identité. Les gens sont perdus dans une masse anonyme. Qui peut se sentir une personne dans le magma international de la haute finance ou au sein de l’Europe des banques et de la grande industrie? Qui peut se retrouver dans le cocon de la richesse cosmopolite ou dans le labyrinthe du nouvel ordre mondial? Dans cette immensité sans visage, dans cet océan d’impuissance, on se raccroche à ce qui est familier. La parenté, le voisinage, le parler commun, la foi partagée. La peur de l’inconnu, la méfiance de l’étranger, sont les ciments d’une complicité qui rassure. On se rassemble entre frères, entre fidèles. On forme une communauté.

La seconde racine est l’instrumentalisation de cette communauté. Quoi de plus simple que de la transformer en minorité agissante? En minorité qui exige des droits? Et quoi de plus intéressant que d’en faire une obligée en lui reconnaissant la forme d’un État ou en soutenant ses revendications? Les États-Unis qui règnent sur l’Occident, et l’Allemagne qui règne sur l’Europe, sont ravis de cette fragmentation. Les premiers multiplient les petites nations qui dépendent de leur pouvoir, la seconde encourage une régionalisation qui assure sa prééminence. Et la double opération se fait sur le principe qui coagule les petits ensembles qu’on peut manipuler: celui de la pureté ethnique.

Cette mode de l’ethnicisme est dramatique, car elle s’attaque à un modèle précieux, qui a marqué un progrès capital de la civilisation: celui de la nation pluraliste, basée non plus sur la notion d’origine, mais sur celle de la citoyenneté. La France est une nation pluraliste de citoyens, la Yougoslavie que les grandes puissances ont démembrée était une nation pluraliste de citoyens, la Serbie s’honore aujourd’hui en maintenant la tradition pluraliste de la fédération dont elle a été membre. Et c’est cette tradition citoyenne, celle de la cohabitation, du respect de l’autre, de la fraternité dans une patrie qui est le bien de tous, cette tradition qui est la seule à assurer un avenir à l’humanité, qui a été bafouée par la création de l’État artificiel, mafieux et ethniquement pur du soi-disant Kosovo.

Je remercie Komnen Becirovic de nous avoir fourni avec autant de talent l’occasion de le rappeler.
Louis Dalmas
Écrivain-journaliste,
Directeur de la revue B.I. (Balkans-Infos)


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