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Jean-Paul Besse
S'il est un souvenir qui reste particulièrement vivace, parmi mes innombrables voyages, déplacements et surtout pèlerinages en Serbie, de 1971 à 2001, soit durant trente ans, c'est bien ma découverte du monastère d'Ostrog vers la fin des années 70. Je revois la haute falaise incandescente sous le soleil de juillet, l'escalier taillé dans le roc, l'étroite chapelle et la châsse du saint devant laquelle, alors jeune Orthodoxe, je me prosternais aux côtés du moine bienveillant qui m'avait accueilli. Cette ascension, tant spirituelle que physique, je la devais entièrement à Komnen Becirovic dont la Providence m'avait fait découvrir dans le journal Le Monde, la merveilleuse Lettre d'Ostrog évoquant saint Basile le Thaumaturge, auprès des reliques duquel il avait été baptisé, priant en ce lieu inaccessible au XVIII e siècle, "sur le rocher froid dans la chaleur de Dieu", selon la belle expression qu'il avait employée. C'est lui aussi qui, telle une invite tacite mais ô combien éloquente par son geste, m'avait offert le récit du séjour au Monténégro, sous Napoléon, du colonel français Vialla de Sommières, demeuré depuis lors l'un des mes livres de chevet. Aussi est-ce une très grande dette que je voudrais tenter ce soir d'amenuiser, à l'égard de celui qui nous réunit en ce Centre culturel de Serbie dans lequel je suis venu si souvent écouter le même poète et historien, devenu véritablement magistral par sa Trilogie kossovienne et tout particulièrement par son Kossovo sur le calvaire , au titre aussi émouvant que terrible. Je savais certes que l'auteur, durant une décennie, avait hanté toutes les bibliothèques spécialisées de Paris mais, quoiqu'admirant sa ténacité lorsqu'il m'en faisait le récit coloré, je n'avais pas imaginé que le fruit en serait cette somme sans égale ni précédent, cette traversée à la fois précise, extraordinairement vivante et érudite mais aussi claire, progressive et remarquablement impartiale. Certains, à l'écoute de ce compliment, accuseront l'amitié et la gratitude ou parleront de panégyrique. Eh bien! ils auront raison pour ce dernier terme car les "félicitations", à l'écho si terne et dévalué dans le français officiel d'aujourd'hui, ne seraient qu'un piètre hommage. Le modeste historien que je suis, façonné par l'Université française avant Mai 68 et reçu comme tel, à maintes reprises, par l'Académie serbe dans les années douloureuses et héroïques, vous le dit sans ambages, le Kossovo sur le calvaire est non seulement superbement écrit mais très fortement charpenté, étayé et suggestif, avec toutes les garanties scientifiques que peut et doit exiger l'historien contemporain. Je pourrais citer d'innombrables exemples. Bien sûr, je suis fier de retrouver parmi eux des compatriotes lucides et courageux: Hugues-Laurent Pouqueville, Ami Boué et Cyprien Robert, Victor Bérard, Georges Gaulis, André Chéradame, René Pinon, Gaston Gravier… A leur époque, le grand et renaissant XIX e siècle méchamment bafoué par Barbey d'Aurevilly et autres Goncourt, admirateurs des frasques voluptueuses et insignifiantes des Lumières, ou nostalgiques de salon des abbés de cour et autres dandys, "le type moyen de la société", comme dit Léontiev, ne l'avait pas encore emporté. Ils découvraient les turpitudes de l'esclavage de l' "homme malade de l'Europe", l'empire ottoman de leur époque, trop affaibli pour détruire mais non pour abuser, violer, souiller et massacrer. Ivan Vazov a su parfaitement décrire cet avilissement sanguinaire et la responsabilité atroce, dans ce processus, des Arnaoutes, des Bosniaques et autres renégats, ou encore de ces bandes tartares acheminées aux portes des Balkans par la route d'Andrinople, la première capitale européenne des Osmanlis. On pourrait craindre la lamentation ou le romantisme exacerbé dans l'évocation de ces malheurs devenus aujourd'hui, par la faute d'un Occident méprisable, creux et marchand, le lot du Kossovo à nouveau martyrisé. Pourtant, sous la plume de Komnen Becirovic, il n'en est rien. Il est historien et s'acquitte avec bonheur et vigilance de la dette qu'il doit à l'impartialité, à l'honnêteté intellectuelle, au scrupule du chercheur authentique et de "l'honnête homme", cet idéal français, gallican, à l'image du Grand Siècle et du Grand Roi, Louis XIV, et de la pléiade d'hellénistes, de byzantinistes et d'orientalistes qu'il attira et pensionna. Aussi, notre auteur sait-il rendre justice à l'esprit chevaleresque de certains Turcs ou Albanais, ou décrire la réprobation parmi ces derniers pour le comportement atroce de leurs compatriotes. Ces pages-là, particulièrement fortes et neuves, nourries de témoignages, émanant soit d'authentiques guerriers, soit d'ecclésiastiques dans leurs rapports à leurs supérieurs, voire à Rome même, sont à mon sens les plus précieuses, les plus rares, les plus honnêtes et consciencieuses de cette somme magistrale. Ayant parcouru les contrées albanaises de Sicile et de Calabre, c'est près de Rome que j'ai découvert un témoignage identique et combien fragile mais puissant. En plein cœur du Latium, parmi des "colli romani" de plus en plus montueuses, près de Palestrina d'où nous vint le génie de la polyphonie, j'ai fait le pèlerinage à la célèbre Madone du Bon Conseil dans le bourg médiéval et superbe de Genazzano. C'est en 1467, en la fête de Saint Marc, nous disent les chroniques italiennes du XV e siècle, qu'elle arriva en ce lieu, mystérieusement, de Scutari, (Shköder), d'où s'enfuyaient les derniers Albanais chrétiens, talonnés par les renégats islamisés de ces confins adriatiques à la fois de l'empire ottoman et de l'ancienne république de Raguse, si bien étudiée par notre ami le professeur Bosko Bojovic. Me consacrant ces temps derniers à l'écriture d'un ouvrage sur le passé roumain, j'ai découvert du même coup le prodigieux Traité sur les mœurs, les coutumes et la perfidie des Turcs , publié en latin à Rome en 1481, soit quatorze ans seulement après l'irruption miraculeuse de la Vierge de Scutari à Genazzano. Au-delà du titre polémique et forcément excessif ou injuste, se profile la personnalité si forte et si séduisante de l'auteur, dit Georges de Hongrie. C'était un Saxon de Transylvanie, exactement de Sébesh, alors comprise dans le vaste royaume de Hongrie, entre Adriatique et Carpates. Seul rescapé de l'assaut donné par Mourad II et son allié roumain le voïvode Vlad, père de l'Empaleur, il fut emmené en captivité en Asie Mineure et apparemment islamisé. On le retrouva derviche et averti mieux que quiconque des enseignements et des prodiges des maîtres soufis. Acculé au blasphème à l'égard du Christ, il parvint à s'enfuir en Occident et, après la rédaction de ce livre étonnant, s'éteignit dominicain dans la Ville Eternelle... Voici ce qu'il écrivait en son chapitre VIII "à propos de ceux qui se sont exposés (...) non pas contre leur gré ou sous la contrainte, mais de leur plein gré, à ce danger "de la turquisation et de la lente islamisation, c'est-à-dire au sujet des chrétiens en voie d'assimilation: "Le Turc les a apparemment vaincus il y a fort longtemps, et il a occupé leurs terres (...) mais, en raison des tributs annuels, des lourdes charges et des multiples préjudices qu'ils subissent, ils sont devenus si pauvres qu'ils peuvent à peine se nourrir. Ils viennent en si grand nombre dans les villes des Turcs (...) qu'ils sont heureux de travailler pour nul autre salaire que leur pitance journalière. On peut alors les persuader d'autant plus facilement de rester" (1), ce qui les conduit peu à peu à servir le sultan et à entrer dans l'habile système de son gouvernement. Cela dit, Georges de Hongrie est plus impartial qu'on ne pourrait le croire. Il admire l'honnêteté, le courage et les mœurs des Turcs, allant jusqu'à écrire que les chrétiens habituels, "sociologiques", pourrait-on dire, sont loin de leurs vertus. Au fond, il redit ce qu'avouait déjà une chronique des croisades: "Nul, à part les Francs et les Turcs, n'a le droit de se dire chevalier". Bel hommage à l'adversaire! En outre, il n'est pas sans intérêt de rappeler que Luther en personne préfaça de sa main la première édition allemande, en 1530, du Traité de Georges de Hongrie. De Pie II, le pape humaniste mort sur le chemin d'une croisade avortée, au premier grand Réformateur, il y avait bien un consensus européen, ou plutôt un sentiment commun à toute la chrétienté, face à la marée ottomane. Enfin, pour clore ce parcours, je voudrais seulement citer un Turc d'aujourd'hui, conscient du terrible sort réservé sur son territoire même à ses compatriotes juridiques syriens, assyriens (2) , grecs et arméniens. Il s'agit de M. Osman Köker, déclarant récemment: "C'est en partant des Turcs que l'Histoire est généralement racontée en Turquie. Ceci est particulièrement frappant dans l'histoire des villes... Enseigner l'histoire de cette façon, sans aucun respect pour ce qui est différent de soi, ne sert à rien d'autre qu'à créer des générations se complaisant dans un nationalisme vide" (3) . Bel et profond examen de conscience qui montre que le désespoir et la haine ne peuvent dissimuler à jamais la vérité et la liberté. Souhaitons, grâce à l'étude de Komnen Becirovic, la même lucidité, la même honnêteté intellectuelle, un jour que Dieu fera, chez certains Albanais du Kossovo en faveur de ceux que Georges de Hongrie appelait les "Laz", les compatriotes du prince martyr Lazare. Jean-Paul BESSE Notes: (1) In GEORGES DE HONGRIE: Des Turcs (...), éd. Anacharsis, Toulouse 2007, pp. 73-74 (postface de mon ami le Professeur Michel Balivet). (2) Cf. TEULE (Herman): Les Assyro-Chaldéens. Chrétiens d'Irak, d'Iran et de Turquie , éd. Brepols 2008. Les Turcs martyrisèrent en 1918 le Catholicos-patriarche Mar Benjamin Simon XIX. (3) In Mon cher frère. Il y a cent ans, les Arméniens en Turquie , exposition conçue par Osman KOKER, janvier-mars 2010. | |||
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