L’HERITAGE SPIRITUEL DU PRINCE LAZARE

Jean-Paul Besse

Allocution prononcée par le professeur d’histoire Jean-Paul Besse lors de la réunion  Kosovo: une question de civilisation, tenue à la Sorbonne, le mercredi 28 mars 2007.
En 1389, lorsque l’on crut à Paris que la bataille de Kossovo était une victoire serbe, les cloches de Notre-Dame, en lesquelles Eugène Ionesco voyait la conscience de la France, sonnèrent à toute volée. Malgré le schisme et la distance, l’Occident catholique et l’Orient orthodoxe se sentaient encore solidaires face à la montée de l’Islam et de la barbarie. C’est l’honneur de la vieille et glorieuse Sorbonne, cette sœur de Notre-Dame, de se faire entendre ce  soir sur le même thème, ô combien cruel, dans un silence beaucoup plus coupable. Aussi, en associant aujourd’hui, une seconde fois, grâce à feu Adolphe d’Avril et Komnen Becirovic, ainsi qu’à leurs excellents éditeurs, le Kossovo à cette «Colline inspirée» qu’est la Montagne Sainte-Geneviève, nous nous élevons à nouveau vers l’absolu de la souffrance et de la rédemption, à l’image du saint prince Lazare et de son peuple, frère de cœur et d’arme du nôtre.
Un siècle et demi avant la tragédie européenne de Kossovo Polié, l’Ange blanc de Miléchévo, ce chef-d’œuvre du Moyen Age serbe, annonçait à tous les temps de la divine Résurrection; quant à David d’Angers, qui modela le fronton du tout proche Panthéon, il ne donna des ailes qu’à Clio, effigie de l’Histoire et « ange »  de l’humanité pérégrinante. Avant le grand sculpteur, déjà, à Vaux-le-Vicomte, Charles Le Brun plaçait  Clio au centre du chœur des neuf muses. Quelle leçon pour nous! Retrancher du sol serbe son Ile-de-France, ou son Vézelay, abandonner aux mains dévastatrices ses treize cents églises et monastères, sacrifier d’un cœur léger ou froid ses derniers héritiers, cela ne vous rappelle-t-il pas autre chose?

Devant un aréopage au moins aussi brillant que celui de ce soir, mais en présence de Madame Raymond Poincaré, (1), Gabriel d’Annunzio, l’auteur de l’Ode aux Serbes, disait déjà dans notre Sorbonne ce qu’il écrivait à Venise un an plus tard, en 1916:
«Voilà que l’Europe décrépite, la temporisatrice courbée sous le 
poids de ses fraudes et de ses lâchetés, va se plonger dans le sang» 
car, ajoutait-il, la France, «la grande Semeuse (…) a épuisé la graine
de son tablier»  (Licenza) (2)
Que dire aujourd’hui? Ne cultivons-nous pas l’amnésie et la désinformation avec délices, comme au seuil du seconde conflit mondial, lorsque Jean Giraudoux, promu ministre de l’Information, se lamentait dans l’intimité des mensonges qu’on lui faisait dire à Radio-Paris?
Si le Le Kossovo dans l’âme précède  Le Kossovo de l’absolu, c’est que le mensonge reste le principal ennemi du saint Prince Lazare et de son épopée. Les zadoujbiné, les fondations «pour l’âme» littéralement, des rois et princes serbes étudiés par notre ami l’historien Bochko Boïovitch, de Gratchanitsa à Détchani, sont autant de flambeaux qui dénoncent le mensonge. Et la laure patriarcale de Petch, où célèbre le saint patriarche Paul, ancien évêque de Prizren la crucifiée, n’est-elle pas à elle seule, tout le sens du message de ce vieillard auguste, blanchi dans les luttes sacrées? Gabriel Millet, André Grabar, Steven Runciman, nous en livrent les clefs dans leurs études émerveillées (3). Rappeler leurs pages, c’est éviter les malheurs de demain car ce n’est pas impunément que l’on oublie le Juste dans les caves ensanglantées de l’Europe.
La Bible, cette épopée première, fondatrice et inspiratrice de toute notre littérature, nous propose comme icônes éternelles du Juste deux figures de l’Absolu: Job le Très-Souffrant dans l’Ancien Testament, et son accomplissement dans le Nouveau, Le Christ Sauveur. A l’approche de la Semaine Sainte, notre hommage de ce soir nous rappelle qu’au Kossovo, la crucifixion du Dieu-homme se perpétue hic et nunc. Allons-nous revêtir une nouvelle fois la toge équivoque de l’occupant? En mot, serons-nous Pilate, voire Pierre dont le triple reniement fut si terriblement humain?
Léon Bloy prétendait que, sur cette terre, le Christ reste en agonie jusqu’à la fin du monde; nous savons, nous, qu’il est effectivement aujourd’hui au Kossovo, comme le juste décapité du XIVè siècle, Lazare le bien nommé. Mais le nom de ce dernier était déjà une promesse de résurrection! Rien de tel chez les bourreaux d’hier et de demain… Au contraire, à travers ces terribles accusateurs de notre époque que sont les érudits français dont Komnen Becirovic nous restitue le message, les nouveaux «larrons» qui arrachent son cœur à la Serbie, trouvent leur salaire de honte et la croix sans salut du «malfaiteur» (Luc XXIII: 39) qui injuriait le Juste.
Jean-Paul Besse
1)  Et de Paul Deschanel, académicien, président de la Chambre et futur président de la République, ainsi que des célèbres historiens Lavisse et Ferrero, et des romanciers Blasco Ibanez et Jean Richepin. Cette manifestation «pour la défense de la civilisation latine», le 12 février 1915, protestait contre l’attentisme du gouvernement italien et préparait son entrée en guerre aux cotés de la France.
2)   Traduit par André Doderet in Envoi à la France, Paris 1924.
3)   C’est à dessein que nous citons ces grands noms issus de trois nationalités différentes, française, russe et britannique. L’art serbe du Kossovo a suscité une admiration universelle.

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