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VICTOR
HUGO
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Le 29 août 1876, en pleine guerre
serbo-turque, Victor Hugo publia dans le journal Le Rappel,
un texte intitulé “Pour la Serbie”, qui figure dans ses Actes
et Paroles. L’historien renommé des Balkans, Georges Castellan,
de l’université de Paris VIII, et son collègue Nicolaï Todorov,
de l’université de Sofia, ont écrit, dans leur ouvrage commun
sur la Bulgarie, paru dans la collection Que sais-je aux
Presses Universitaires de France, en 1976, que le texte de Hugo
était un discours prononcé devant l’Assemblée nationale. Or Hugo,
à cette époque, n’était pas député mais sénateur, et il ne s’agissait
pas d’un discours, mais d’une véritable déclaration, comme il
le note dans son Journal, le 28 août 1876 : “J’ai écrit
la protestation pour la Serbie. Elle paraîtra demain”. De plus,
les deux historiens ont reproduit les passages du texte de
Hugo, traduits du bulgare en français. La journaliste Amber
Boussoglou s’y est laissé prendre en parlant, dans Le Monde
du 3 mars 1978, à l’occasion du centenaire du traité de San Stéfano,
de la “fameuse harangue de Victor Hugo prononcée devant l’Assemblée
nationale française” et en reproduisant, elle aussi, des bouts
de phrases déformées.
Outre ces inexactitudes, un malentendu
a été à l’origine de controverses entre historiens bulgares, serbes
et français. Il provient du fait que Hugo
a évoqué, comme exemple des malheurs serbes, un massacre ayant
eu lieu en Bulgarie, à Batak (qu’il écrit Balak). L’erreur de
Hugo provient du fait que l’insurrection bulgare contre les Turcs,
en mai 1876, et les effrayants massacres de la population qui
suivirent – notamment à Plovdiv et à Batak où périrent 20.000
personnes, hommes, femmes et enfants –
eurent lieu dans le contexte plus vaste du conflit serbo-turc.
Celui-ci, ouvert par l’insurrection de Serbes d’Herzégovine, en
juin 1875, s’était transformé en une véritable guerre entre la
Serbie et le Monténégro d’une part, et
la Turquie de l’autre. De plus, 2 000 volontaires bulgares
combattaient dans les rangs de l’armée serbe. Non seulement la
révolte bulgare avait éclaté dans le cadre de la guerre serbo-turque,
mais aussi le facteur serbe, de même que grec, s’était affirmé
en Europe depuis le début du siècle, notamment avec l’insurrection
de Karageorges en 1804, suivie par l’insurrection grecque en 1821,
alors que la question bulgare ne faisait qu’émerger, d’abord à
l’ombre du conflit serbo-turc, puis à la faveur de l’intervention
de la Russie en Bulgarie, en avril 1877. Celle-ci eut pour conséquence
la défaite de la Turquie et la signature du traité de San Stéfano,
localité près d’Istamboul, le 3 mars 1878, qui ressuscitait la
liberté et l’État bulgares après cinq siècles passés sous la domination
ottomane.
Dans l’esprit de
Hugo, le massacre de Batak n’était qu’un épisode de plus
du conflit serbo-turc qui n’avait cessé de s’envenimer et de s’élargir
avec le siècle. Les Serbes s’enorgueillirent de cette intervention
du grand écrivain en leur faveur, et les Bulgares le remercièrent
en le nommant, comme il le relate dans son Journal, le 17 novembre
1876, “citoyen d’honneur de leur pays”.
J’ai adressé au Monde à l’époque
une mise au point qui ne fut jamais publiée, le journal faisant
déjà preuve de sa partialité à l’encontre des Serbes, qui n’a
fait que s’aggraver jusqu’à verser, durant les années des conflits
yougoslaves, dans la propagande la plus outrancière anti-serbe.
Ma lettre, intitulée
Victor Hugo, les Serbes et les Bulgares, a été publiée
en serbe, dans l’hebdomadaire belgradois Nin du 6 août
1978.
Il reste que la méprise de Hugo
n’enlève rien au caractère prophétique de sa appel, dont les termes
superbes, indépendamment de l’exemple cité, s’appliquent en grande
partie au sort réservé aux Serbes par l’Occident durant la dernière
décennie, en Krajina, en Bosnie et au Kosovo, culminant par la
criminelle guerre de l’Otan, au printemps 1999, contre la
Serbie. Une guerre dépassant de loin en barbarie les Turcs eux-mêmes
et précisément pour préserver les séquelles de leur colonialisme
dans les Balkans. Une guerre dans laquelle participa, malheureusement,
le pays de Victor Hugo, la France.
| Paris, 15 décembre 2001 |
Komnen BECIROVIC
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P O U R L
A S E R B I E
Il devient nécessaire d’appeler
l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement
petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne point
l’apercevoir. Ce fait, le voici: on assassine un peuple. Où? En
Europe. Ce fait a-t-il des témoins? Un témoin, le monde entier.
Les gouvernements le voient-ils? Non.
Les nations ont au-dessus d’elles
quelque chose qui est en dessous d’elles, les gouvernements. A
de certains moments, ce contresens éclate: la civilisation est
dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette
barbarie est-elle voulue? Non. Elle est simplement professionnelle.
Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela
tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette
myopie, la raison d’Etat; le genre humain regarde avec un autre
œil, la conscience.
Nous allons étonner les gouvernements
européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont
des crimes, c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement
qu’à un individu d’être un assassin, c’est que l’Europe est solidaire,
c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe,
c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être
traité en bête fauve; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près
de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille,
on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites
filles et les petits garçons; c’est que, les enfants trop petits
pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre; c’est
qu’on brûle les familles dans les maisons; c’est que telle ville,
Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille
habitants à treize cents; c’est que les cimetières sont encombrés
de plus de cadavres qu’on n’en peut enterrer, de sorte qu’aux
vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la
peste, ce qui est bien fait; nous apprenons aux gouvernements
d’Europe ceci, c’est qu’on ouvre les femmes grosses pour leur
tuer les enfants dans les entrailles, c’est qu’il y a dans les
places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace
de l’éventrement, c’est que les chiens rongent dans les rues le
crâne des jeunes filles violées, c’est que tout cela est horrible,
c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour
l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont
effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont
épouvantables.
Le moment est venu d’élever la voix.
L’indignation universelle se soulève. Il y a des heures où la
conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements
l’ordre de l’écouter.
Les gouvernements balbutient une
réponse. Ils ont déjà essayé ce bégaiement. Ils disent: on exagère.
Oui, l’on exagère. Ce n’est pas
en quelques heures que la ville de Balak a été exterminée, c’est
en quelques jours; on dit deux cents villages brûlés, il n’y en
a que quatre-vingt dix-neuf; ce que vous appelez la peste n’est
que le typhus; toutes les femmes n’ont pas été violées, toutes
les filles n’ont pas été vendues, quelques-unes ont échappé. On
a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la tête,
ce qui amoindrit le fait; l’enfant qu’on dit avoir été jeté d’une
pique à l’autre n’a été, en réalité, mis qu’à la pointe d’une
bayonnette; ou il y a une vous mettez deux, vous grossissez du
double, etc., etc., etc.
Et puis, pourquoi ce peuple s’est-il
révolté? Pourquoi un troupeau d’hommes ne se laisse-t-il pas posséder
comme un troupeau de bêtes? Pourquoi? Etc., etc., etc.
Cette façon de pallier ajoute à
l’horreur. Chicaner l’indignation publique, rien de plus misérable.
Les atténuations aggravent. C’est la subtilité plaidant pour la
barbarie. C’est Byzance excusant Stamboul.
Nommons les choses par leur nom.
Tuer un homme au coin d’un bois qu’on appelle la forêt de Bondy
ou la forêt Noire est un crime; tuer un peuple au coin de cet
autre bois qu’on appelle la diplomatie est un crime aussi.
Plus grand, voilà tout.
Est-ce que le crime diminue en raison
de son énormité? Hélas! c’est en effet
une vieille loi de l’histoire. Tuez six hommes, vous êtes Troppmann;
tuez-en six cent mille, vous êtes César. Etre monstrueux, c’est
être acceptable. Preuves: la Saint-Barthélémy, bénie par Rome;
les dragonnades, glorifiées par Bossuet; le Deux-Décembre, salué
par l’Europe.
Mais il est temps qu’à la vieille
loi succède une loi nouvelle; si noire que soit la nuit, il faut
bien que l’horizon finisse par blanchir.
Oui, la nuit est noire ; on en est
à la résurrection des spectres. Après le Syllabus voici le Koran;
d’une Bible à l’autre on fraternise; jungamus dextras; derrière
le Saint-Siège se dresse la Sublime Porte; on nous donne le choix
des ténèbres; et voyant que Rome nous offrait son moyen âge, la
Turquie a cru pouvoir nous offrir le sien.
De là les choses qui se font en
Serbie.
Où s’arrêtera-t-on? Quand finira
le martyre de cette héroïque petite nation?
Il est temps que sorte de la civilisation
une majestueuse défense d’aller plus loin. Cette défense d’aller
plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous l’intimons aux
gouvernements.
Mais on nous dit: vous oubliez qu’il
y a des “questions”. Assassiner un homme est un crime, assassiner
un peuple est une “question”. Chaque gouvernement a sa question;
la Russie a Constantinople, l’Angleterre a l’Inde, la France a
la Prusse, la Prusse a la France.
Nous répondons: l’humanité aussi
a sa question; et cette question, la voici, elle est plus grande
que l’Inde, l’Angleterre et la Russie: c’est le petit enfant dans
le ventre de sa mère.
Remplaçons les questions politiques
par les questions humaines.
Tout l’avenir est là.
Disons-le, quoi qu’on fasse, l’avenir
sera. Tout le sert, même les crimes. Serviteurs effroyables.
Ce qui se passe en Serbie démontre
la nécessité des Etats-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis
succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers.
Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives
valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing.
Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages; libre pensée,
libre échange; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix?
La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas
d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent,
les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité,
tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux
joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes.
A sa façon, et précisément parce qu’elle est horrible, la sauvagerie
témoigne pour la civilisation. Le progrès est signé Achmet-Pacha.
Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il
faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un,
un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même,
toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris,
c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un
mot, les Etats-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port.
Ceci n’était hier que la vérité; grâce aux bourreaux de la Serbie,
c’est aujourd’hui l’évidence. Aux penseurs s’ajoutent les assassins.
La preuve était faite par les génies, la voilà faite par les monstres.
L’avenir est un dieu traîné par des tigres!
| Paris, 29 août 1876 |
Victor HUGO
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Balkans-Infos, n° 62, janvier 2002
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