Un chêne centenaire
A l’occasion de 99 ans du général Gallois

Pierre-Marie Gallois et Komnen Becirovic lors de la réunion,
tenue le 25 mars 2009 à Paris, à l'occasion du 10-ième anniversaire
de l'agression de la Serbie par l'Otan

Le grand sage parmi les écrivains de son époque, Anatole France disait qu’à la différence de la vieillesse du commun des mortels qui est une déchéance, la vieillesse des grands hommes est une apothéose. Telle aura été la longue vieillesse de Pierre-Marie Gallois durant laquelle il n’a cessé, dans le drame du monde qui se jouait à la fin du XX et au début du XXI siècles, de rayonner par sa pensée à travers de nombreux ouvrages, articles, interventions dans les diverses réunions ou dans les médias, dans la mesure ou la pensée unique régnant sur ceux-ci en lui laissait la possibilité.

Analyste lucide, théoricien fulgurant de l’âge atomique qui succéda à Hiroshima, géopolitologue éminent, philosophe de l’histoire, il se révéla l’homme de conscience, voire la conscience de la nation lors du grand cataclysme que provoqua la chute du mur de Berlin, entraînant la rupture de l’équilibre du monde, notamment par l’effondrement de l’Union soviétique et la grande misère de la Russie eltsinienne qui s’en suivit, la guerre contre l’Irak, la désintégration sanglante de la Yougoslavie ourdie par une l’Allemagne réunifiée saisie de ses anciens démons, et le calvaire du peuple serbe dont il prit résolument la défense dès le début. C’est naturellement sur ce chemin de calvaire qu’il a emprunté avec nous, que je l’ai rencontré voici près de deux décennies durant lesquelles il s’est montré d’une constance sans faille, d’une fidélité à toute épreuve. Que de fois, nous qui combattions avec des moyens dérisoires l’hydre à mille têtes qui assourdissait l’univers par ses hurlements, puis par le fracas des bombes, nous nous sommes sentis réconfortés, encouragés, rassérénés par le soutien que le général Gallois nous accordait immanquablement par sa présence, par ses paroles, par ses livres!

Toujours est-il que le grand âge ne semblait point avoir d'emprise sur lui et ce ne serait toujours pas le cas, si, depuis plus d’un an, la maladie ne s'était manifestée mettant frein à cette activité infatigable, voire débordante, sans pouvoir pour autant l’arrêter complètement. Et la preuve, c’est que, tout en étant confiné dans son appartement et pour la plupart de temps cloué à son fauteuil, notre vénérable ami n’a cessé de s’exprimer sur des tribunes comme celles des Manants du Roy ou de Radio Courtoisie ou bien d’adresser des messages comme lors de la commémoration aux éditions de l'Age d'Homme, le 24 mars dernier, du onzième anniversaire du martyre de la Serbie, victime de l’agression par l’Otan.

Je l’ai vu plusieurs fois au cours des mois écoulés, le trouvant en parfaite possession de ses facultés intellectuelles, conversant et je dirais presque travaillant comme d’habitude, sauf quand son ouïe commença à se dégrader, ce qui nous mit dans la nécessité d' écrire des phrases ou des bouts de phrases sur du papier ou sur une ardoise, avant de les lui soumettre et poursuivre la conversation. Lorsque, lors de l’un ces entretiens, las de ses misères, il me dit: «La vie ne veut plus de moi, mais la mort non plus», je remarquai que cela valait la peine de durer et d’endurer autant, car ses critiques, plus encore ses dénonciations de l’Europe supranationale bruxelloise, des guerres meurtrières américaines en Irak et en Afghanistan, des manigances de l’Ouest contre la Russie, de l’abandon des économies nationales au profit de la Chine principalement, d’un libre-échangisme outrancier, s’avèrent autant de prophéties en train de se réaliser de façon désastreuse, son regard s’éclaira d’un sourire que je dirais complice, s’il n’était pas empreint de satisfaction d’avoir eu raison contre les fauteurs du mal, d’avoir été dans la vérité. Un superbe magnolia était en train de fleurir sous ses fenêtres rue Rembrandt.

Cependant, ce dont je me rappelle avec une émotion particulière, ce fut son appel téléphonique le jour de Noël orthodoxe, le 7 janvier dernier, pour me souhaiter bonne fête. Malgré sa faiblesse, sa fatigue, les misères auxquelles il devait quotidiennement faire face, il y avait pensé. Il en fut de même lorsque, ne pouvant pas être des nôtres lors de la présentation de mon livre Le Kossovo sur le calvaire, quinze jours plus tard au Centre culturel de Serbie, il nous envoya un chaleureux message.

Il reste que, bien que fortement ébranlé, le vieux chêne dont il évoque l’image, résiste toujours. Tel ce vieux loup du poème de Vigny qui fait face à ses assaillants, l’homme centenaire mène un combat, ô combien inégal, contre les assauts du néant.

Puissent nos pensées respectueusement affectueuses en ce jour de son 99-ième anniversaire, lui témoigner que nous sommes avec lui dans son adversité.

Paris, le 29 juin 2010
Komnen Becirovic