La barbarie turque dans les Balkans élevée au rang de civilisation
Réponse à Edgar Morin
 
 
Tchélé Koula en Serbie,
symbole de la barabarie turque

On a pu lire, dans le numéro du Monde du 1er janvier 2003 faisant état du prétendu embarras d'une demi douzaine d'oracles antiserbes au sujet de l'Irak (B. I. n° 74), également une réprimande adressée par Edgar Morin à l'Europe. Dans le cadre d'un article aux accents catastrophiques, intitulé “Vers l'abîme”, il accuse l'Europe d'être “incapable de se souvenir que la Turquie a été une grande puissance européenne depuis le XVIe siècle et que l’Empire ottoman a contribué à sa civilisation."
Le renommé sociologue, quand il écrit cela, est-il mu par un profond atavisme antichrétien ou par une motivation idéologique; fait-il preuve d’ignorance ou d’insensibilité en prenant pour quantité négligeable le martyre demi millénaire des peuples balkaniques – serbe, grec, bulgare et roumain – sous le joug turc; ou bien est-il tout simplement prisonnier de la perverse logique oxymore qu’analyse Louis Dalmas dans un de ses récents éditoriaux (B. I. n° 71), et qui a été particulièrement de mise lors de l’agression de l’Otan contre les Serbes avec des formules telles que la guerre humanitaire, les bombes de la paix, etc.?
Loin d’avoir contribué à la civilisation européenne, la Turquie l'a farouchement combattue pendant des siècles et en a détruit la majeure partie dans l’aire byzantine, en laissant lors de sa défaite et de son retrait des Balkans en 1912, un immense champ de ruines, comme le prouve le triste état où se sont retrouvés les monuments de la civilisation grecque, serbe et bulgare.

Les dégâts dans les âmes furent tout aussi considérables tant il est vrai que le mal que les hommes font vit longtemps après eux, pour parler avec Shakespeare. Prenons, pour illustrer la régression de la civilisation que fut le règne féodal turc dans les Balkans, l'exemple de Miloch Obrénovitch, le premier prince d'une Serbie en voie de libération au début du XIXe siècle, qui fut un illettré, alors qu'Etienne Lazarévitch, l'un des derniers monarques serbes avant que le pays ne fût complètement conquis par les Ottomans vers la moitié du XVe siècle, fut un homme éclairé, un poète et fondateur d'une des plus belles églises de Serbie, la Manassia, qui n'échappa à la destruction que par miracle. Aussi, lorsqu'à la fin du siècle précédent, en 1393, les Turcs prirent la ville de Ternovo, capitale des tsars bulgares, ils la pillèrent et l’incendièrent avec sa bibliothèque contenant deux cent mille livres, manuscrits, incunables et parchemins. La chute de Constantinople aux mains des Turcs, en 1453,  fut l'un des plus grands malheurs dans l'histoire de l'humanité.

On voit vraiment mal en quoi consisterait l’apport de la Turquie ottomane à la civilisation européenne, si ce n’est dans l’esclavage le plus abject des chrétiens incluant la corvée et le droit de cuissage; dans la décapitation des adversaires dont on exhibait les têtes, en trophées, sur les remparts des villes; dans le supplice du pal, décrit dans toute son horreur par Ivo Andritch (prix Nobel 1961) dans son Pont sur la Drina (Belfond)  ;  dans le tribut de sang, l’arrachage aux familles chrétiennes des enfants mâles pour en faire de redoutables soldats de l’islam, les fameux janissaires ; dans la démolition des églises afin d’en utiliser les matériaux pour l’édification des mosquées, des ponts et des forteresses ; dans l’emploi cruel des apostats bosniaques et albanais contre leurs anciens coreligionnaires ; et dans bien d’autres actes de barbarie.

Il existe près de la ville de Nich en Serbie du sud–est, un monument terriblement emblématique de cette néfaste présence ottomane dans la péninsule: la sinistre “Tour de crânes”, Tchélé koula, dans les murs de laquelle sont incrustées des centaines de têtes coupées de Serbes tués lors de la bataille de Tchègre en 1809, entre les insurgés serbes et les forces de répression turques. Lamartine en a laissé la célèbre description dans son Voyage en Orient (pp. 305-306).

Cinq ans plus tard, lors de l'étouffement de la seconde insurrection serbe, plus de 600 Serbes subirent le supplice du pal dans diverses villes du pays, dont une centaine à Belgrade. Osman pacha Skopliak, commandant de cette ville, sortait chaque matin sur son cheval pour se repaître du spectacle hideux des suppliciés plantés en haie effrayante le long d’une route, livrés aux chiens et aux rapaces et expirant dans d’atroces souffrances. De pareilles scènes se déroulaient en Grèce et en Bulgarie, comme en témoignent le célèbre général Macryanis, l'un des chefs de l'insurrection grecque, dans ses Mémoires (Albin Michel), et l'écrivain bulgare Anton Dontchev dans son bouleversant récit Le temps de la séparation  (Actes Sud).

Alors, que veut dire Edgar Morin devant ce cauchemar que fut le règne turc pour les nations balkaniques, quand il en vante, avec quelques autres, les mérites? A moins qu'une certaine situation privilégiée dont jouissait sous les Turcs la communauté juive de Salonique, dont Morin (de son vrai nom Nahoum) est issu, ne constitue une raison suffisante pour affirmer que les occupants ottomans n'ont jamais infligé le moindre mal à un Balkanique? Quant à la tolérance religieuse de l’islam turc et andalou envers les juifs et les chrétiens qu’il invoque également, toujours dans le but de blanchir les Turcs, le fait est que cette tolérance était toute relative et dépendait des humeurs des sultans ou des satrapes locaux, les juifs et les chrétiens, qu’au besoin on manipulait les uns contre les autres, étant considérés comme les sujets d’un rang bien inférieur, les dhimmis, à savoir les non-musulmans. Et pour se rendre compte de cette triste communauté de condition de deux peuples du Livre, il faut lire la magistrale étude de l'historienne israélite Bat Ye’or, Juifs et chrétiens sous l’islam (Berg International), ainsi que ses autres ouvrages sur la dhimmitude. Evidemment Bat Ye’or aura été, avec la regrettée Annie Kriegel et Noam Chomsky, l’une des rares personnalités israélites à l’Ouest à avoir vu, contrairement aux chantres d'un islam bosniaque pacifique, dans les événements de Bosnie et du Kosovo, ce qu’ils étaient: les séquelles du colonialisme turc dans la région.

En effet, ces drames ont montré que l’Europe n’a pas fini d’expier la présence ottomane sur son sol – phénomène qui ne pourra que s’aggraver au cas où la Turquie deviendrait membre de l’Union européenne. Et sur ce point on ne peut qu'approuver, pour une fois, la récente déclaration de Valéry Giscard d’Estaing sur la non appartenance de la Turquie à l’Europe. Si l'Union européenne a déjà du mal à fonctionner avec ses composantes actuelles de même civilisation, comme vient de le démontrer la discorde sur la question irakienne, on peut imaginer quel bouleversement y créerait l'entrée d'un pays à la civilisation aux antipodes de la nôtre.

Cela dit, les civilisations doivent éviter l'affrontement, le fameux “clash of civilisations” de Samuel Hantington, et s'acheminer vers une cohabitation féconde, tout en demeurant dans leurs limites naturelles. De sorte que les hommes de chaque nation puissent puiser ce qu'il y a de meilleur dans la culture de l'autre. Ce qui signifie que, en ce qui concerne la Turquie, l’idée, qui se fait jour au sein du Parti populaire européen du Parlement de Strasbourg, d’un partenariat entre l’Union européenne et la Turquie groupant autour d’elle un certain nombre de peuples musulmans, apparaît comme le chemin à suivre.

Balkans-Infos n° 75, mars 2003.
Komnen BECIROVIC