Deux poèmes francais à la gloire de la Serbie

 

EDMOND ROSTAND
de l'Académie française



LES QUATRE BŒUFS DU ROI PIERRE

Le vainqueur a le goût amer de la mort dans sa bouche.
Trop de victoire. Il est si vainqueur qu’il se couche.
Tout va si bien qu’il va plus mal.
Il gît pour quelque temps, la mâchoire entr’ouverte.
Et d’où vient que son fils a cette lueur verte
Dans ses yeux fuyants d’animal.

Sous le kolback orné de débris de squelette,
Ce hussard noir allonge un museau de belette.
C’est la nuit. — D’un lointain faubourg
Est-ce qu’on n’entend pas monter une huée?…
Et l’homme blême tend son oreille obstruée
Où l’abcès bat comme un tambour.

Les médecins courbés, sinistres et perplexes,
Ont laissé leurs sourcils devenir circonflexes,
Et comment savoir en effet
Si toutes ces horreurs que leurs pinces retirent
Viennent du mauvais sang que ses aïeux lui firent
Ou bien de celui qu’il s’est fait?

Il n’a pas de remords. Mais la fureur l’habite.
Il eut le bras trop court dans l’attaque subite:
Il sait qu’il a manqué son coup.
Ce Siegfried enroué souffle comme sa forge.
Et qui donc, pour lui faire à présent rendre gorge,
Oserait lui toucher le cou?

Soirs de l’Achilléion qui sentiez la résine!
— Les docteurs ont passé dans la chambre voisine.
Quoi ! Ne pourra-t-il plus parler?
Dieu s’est-il fatigué de venir sur sa lèvre?
Et l’un par son larynx et l’autre par sa plèvre
Les rois doivent-ils s’écouler?

Oh, de l’azur ! de l’air!... sa villa de Corcyre!
Quelqu’un dit: «Les Alpins veillent sur elle, Sire!»
Et, des yeux, il répond: «Je sais.»
— D’abord les bras trop courts, et puis la voix très basse!
Il fait un signe. Il veut savoir ce qui se passe.
On lui donne un journal français.

Et c’est alors qu’il voit l’image. — Il est malade,
Morne, amoindri, couché dans une alcôve fade,
Rongé de doutes sûrement,
Cravaté du foulard de San-Remo peut-être ;
Il craint de n’oser plus sur les balcons paraître;
Il souffre… Et c’est à ce moment

Qu’il aperçoit l’Image immortelle, l’Image
Que Vladimir Betzitch prit dans un lieu sauvage
Et dont le monde entier rêva!
C’est le roi Pierre; il sort de la Vieille Serbie;
Il est assis sur un caisson d’artillerie
Que traînent des bœufs; il s’en va.

Le roi Pierre s’en va, puisqu’il faut qu’il s’en aille,
Par les vallons, par les forêts, par la broussaille,
Par de mystérieux chemins,
Vers la mer, vers l’exil, vers Dieu, vers la Légende,
N’ayant plus qu’un bâton et qu’une houppelande,
Croisant sur ce bâton ses mains!

Quatre bœufs dont le joug est d’un sombre archaïsme
L’arrachent à son sol comme un socle d’héroïsme.
C’est un vieillard; mais lorsqu’il faut,
Lorsqu’il faut arracher malgré sa haute taille
Un Karageorgevitch à des champs de bataille,
Quatre bœufs ne sont pas de trop!

Le Serbe, ce poète agreste et militaire
Qui fit parler la poudre et fit chanter la terre,
A, pour Pierre, premier du nom,
Fait ce char où son âme entière est apparue,
En attachant ce qui restait de la charrue
A ce qui restait du canon!

La poésie abonde autour de cet exode!
Triste comme un berger, fier comme un voïvode,
Il est si grand, cet Emigrant,
Que l’homme qui, pensant capter toutes les lyres,
De toutes les grandeurs eut toujours les délires,
Est blessé de le voir si grand!

En voyant, cependant que lui se désagrège,
Le Vaincu s’en aller dans l’honneur, dans la neige,
Le Vainqueur pousse un cri d’effroi.
Il écarte et reprend l’Image blanche et noire.
Il frissonne. Il a vu ce que c’est que la gloire!
Il a vu ce que c’est qu’un Roi!

Naguère, il écartait l’autre Image importune:
Celle d’Albert Premier debout, seul, sur la dune!
Mais ce soir, faible, et le front bas,
Comme il regarde, avec une angoisse hagarde,
Le Soldat qu’il n’a pas été! comme il regarde
Le Vieillard qu’il ne sera pas!

Il sent qu’en ce décor de gouffre et d’avalanche
Ce roi trône à jamais sur ce caisson qui penche,
Au milieu de pâtres guerriers;
Et devant ce couchant d’un règne et d’une vie,
L’affreux triomphateur pousse un log cri d’envie
En suppurant sur ses lauriers!

Il sent que le soleil de la cuirasse, et l’aigle
Du casque, et les tableaux d’histoire que l’on règle,
Devant ceci vont s’effaçant;
Qu’il serait inutile d’entrer en lutte;
Que l’Avenir choisit, quand, sur une minute,
Tout ainsi se rencontre; il sent

Que tout, la majesté du désastre et de l’âge,
L’humble manteau, le grave et puissant attelage,
L’émotion de la clarté,
Tout est de connivence avec l’heure et le site,
Et que c’est du malheur l’étrange réussite,
Un soir par la Gloire adopté;

Que des beautés si solennelles sont des signes,
La splendeur spéciale où baignent les plus dignes
Quand l’Eternité va sur eux
Fondre, — et qu’il n’y a pas de hasards si superbes,
Et qu’Homère lui-même, exilé chez les Serbes,
Vient d’atteler ces quatre bœufs!

Les quatre bouefs du roi Pierre (Photo Vladimir Becic)

JEAN RICHEPIN
de l'Académie française



SALUT A LA SERBIE

Salut, Serbie! Hélas! C’est d’une voix amere,
Le cour gros de mots vains qui n’en peuvent sortir,
Que je viens a ta croix, pauvre peuple martyr,
T’apporter le salut de la France ma mere.

Hélas! a-t-elle usé pour toi tout son crédit?
Je n’ose la juger. C’est ma mere. Pardonne!
A tous, partout, et sans compter, elle se donne.
Le monde entier est la pour le dire, et le dit.

Et cependant, tandis que tu criais vers elle,
Ton cri désespéré restant inentendu,
Tu peux croire qu’a ta défense elle aurait du
Se hâter avec plus d’élan et plus de zele.

Serbie, oh! ne dis pas cela, que tu le crois!
Tu sais bien qu’elle fut, pour toi plus que pour d’autres,
Le guerriers des guerriers, l’apôtre des apôtres,
Et le cour, et le bras, soutiens de tous les droits.

Tu sais bien qu’a son poing toujours fleurit le glaive
Vengeur des opprimés, punisseur des tyrans,
Le glaive de justice aux éclats fulgurants
Et dont la pointe est comme une aube qui se leve.

Tu sais bien qu’aux vaincus et qu’aux déshérités
Cette aube fut toujours celle de l’espérance,
Et qu’elle est la semeuse éternelle, ma France,
Du blé pur ou murit le pain des libertés,

Et tu sais bien enfin qu’elle fut la premiere,
Quand l’orage autour de ton front s’amoncela,
La premiere a crier dans le ciel: halte-la!
Et contre la ténebre a brandir sa lumiere.

Mais tu sais bien aussi que, juste a ce moment,
Elle-meme, sous des météores d’éclipse,
Assaillie, et par quel monstre d’Apocalypse,
Elle eut a s’en défendre, et seule absolument.

Oui, toute seule ! Car ses amis, pas plus qu’elle
N’étaient prets, contre cette attaque en trahison;
Et la France eut soudain, dans sa propre maison,
Pillant, brulant, tuant, Bonnot et sa séquelle.

Ils avaient violé la Belgique sa sour,
La Russie était loin; l’Angleterre sans hommes;
Les neutres ne parlaient que pour dire: «Nous sommes…
Muets;» et leur silence approuvait l’agresseur.

Et la France avait beau, pied a pied, tenir tete
Aux bandits, dont le nombre allait croissant toujours,
Elle connut alors les lamentables jours
Ou le monde avait l’air de croire a sa défaite.

La Belgique écrasée; meurtrie, en sang,
Obligée au recul presque jusqu’a l’enceinte
De son Paris, de son cour, de la cité sainte,
Elle ne pensait plus qu’au flux l’envahissant.

Elle l’arreta net, d’un coup de son génie,
Certes! Ses alliés eurent aussi leur tour.
Mais, pendant tout ce temps, ton sinistre vautour,
Ô peuple serbe, usait ton corps en agonie;

Et l’aigle noir venant s’y joindre, et les corbeaux,
Turcs, Bulgares, gésiers affamés, becs voraces,
Ta race de héros, sous les immondes races
Qui te déchiquetaient s’en allait par lambeaux.

Et, comme il t’arrivait enfin, retardataire,
(Non, non, pas tout a fait de notre faute, oh! non,
Ne le dis pas, Serbie au grand cour, au grand nom!)
Le secours qu’implorait ton hériique terre,

Le secours qu’elle avait si noblement gagné,
Le secours que nous lui devions plus prompt sans doute,
Ô peuple serbe, tu la quittais, toute, toute,
Pauvre peuple appauvri par tant de sang saigné!

Les quelques survivants de ta lutte farouche,
Soldats encor tout prets a se battre, et tes vieux,
Tes femmes, tes enfants, des larmes plein les yeux,
Etouffant sous leurs poings les sanglots dans leur bouche,

Et ton roi Pierre, tel le Lear shakespearien,
Ombre percluse et morne errant en houppelande,
La barbe éparse sous les vents froids de la lande,
Tous sans guide, et sans gîte, et sans pain, et sans rien,

Tous, tous, vous la quittiez, votre terre chérie,
Vous disant que ses deuils ne seraient point vengés,
Et qu’a vos derniers jours sur des sols étraners,
Il ne sourirait plus, le ciel de la patrie!

Ô départ pour l’exil, de tous les maux humains
Le plus atroce, ô mal que jamais on n’oublie,
Tu l’as bu, peuple serbe, et bu jusqu’a la lie,
Dans le calice noir des plus affreux chemins!

Ils en triomphaient, surs que, soule de souffrance,
Cette fois, la Serbie épuisée en mourrait.
Toi, mourir! Ils en ont menti. Le voici pret,
Pour la victoire, enfin, le glaive de la France!

Regarde-le Serbie! Il s’érige a son poing;
Droit, et haut et terrible, il menace, il flamboie,
Il effare le vol fou des oiseanx de proie
Tourbillonnant autour de toi, qui ne meurs point.

Poemes publiés dans le Journal de l'Université des Annales , le 1 er octobre 1916.