LA DEMOCRATIE COMME MALEDICTION
Lettre aux opposants russes, après l’assaut livré par l’armée, sur ordre de Boris Eltsine, contre le Parlement de la Russie, le 4 octobre 1993.
 
Une vision prophétique de la grande misère et de l’asservissement de la Russie à l’Occident sous le règne de l’ancien apparatchik dipsomane Boris Eltsine
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Komnen Becirovic au debut des années 90
Note pour la parution de la Lettre aux frères russes du 5 novembre 1993, sur le site  http://www.istina.at/, le 14 janvier 2007.
Plus de treize ans avec tant d’épreuves se sont écoulés, depuis la rédaction de ce texte inspiré par les événements de Moscou au début d’octobre 1993, événements qui ont définitivement amené Boris Eltsine à la tête de la Russie, et par là, durant sept-huit années de son règne qui suivirent, la Russie elle-même dans une position vassale envers l’Occident. En effet, pendant cette période la Russie a disparu de la scène internationale, a cessé d’être consultée dans les affaires du monde, on l’a sapé de l’intérieur comme de l’extérieur, on a semé et cultivé en elle le mal tchétchène et autre, on a usurpé  ses terres, on a pillé ses richesses, on a minimisé ses immenses sacrifices pour le salut de l’humanité, quand on n’a pas craché sur eux. En même temps l’Otan, tel un cancer continental, a continué de gagner l’Est, en choisissant les Serbes pour démontrer sa puissance et pour insuffler la peur à la Russie et au reste du monde, tandis que l’esprit démoniaque du docteur Goebbels, par le truchement des médias attelés aux service de ce nouveau mal, s’introduisait dan l’âme de l’Occident. Les chaînes de télévision et les journaux se sont transformés en simples antres de   propagande et de mensonge, alors que la démocratie dans des pays, comme la Serbie, l’Afghanistan, l’Irak, qui ont eu le malheur de faire l’objet d’acharnement des humanistes occidentaux, a pris effectivement le visage d’une véritable malédiction. C’est que la démocratie y a été rependu, outre par la discorde et le chaos, également par le fer et le feu, par des bombes à l’uranium appauvri et au phosphore qui détruisent non seulement les hommes et leurs biens, mais anéantissent tout ce qui existe et contaminent le sol, l’air et l’eau pour des millions d’années.
C’est justement parce qu’il contient la plupart d’éléments de cet immense conspiration contre la Russie qui se tramait alors, ainsi que du mal qui se mettait alors à planer sur le monde, et dont les premières victimes ont été les Serbes, que cet texte me paraît aujourd’hui assez prophétique. En fait, l’effrayant spectacle de l’édifice du Parlement de la Russie en flammes et l’enthousiasme avec lequel ce crime a été accueilli en Occident, a été on ne peut plus clair révélateur de la grande misère de la Russie aux conséquences néfastes pour le peuple serbe d’où l’angoisse dont respire ce texte qui est en même temps une vision d’alors d’un Serbe du Monténégro du destin de la Russie et de son rôle dans le monde. Vision qui continue d’être actuelle, puisque avec la remontée, ces dernières années, de la Russie de l’abîme, que j’appelais alors de tous mes voeux, la conspiration contre elle n’a fait qu’augmenter, comme le montrent des campagnes contre la Russie en Occident, d’autant plus fréquentes et féroces que la Russie se renforce, s’affranchie de toute tutelle et devient maîtresse de sa propre destinée.
Publiée, en partie abrégée, par l’hebdomadaire
Littératournaïa Rossïa du 5 novembre 1993 à Moscou; puis un peu plus tard, avec les passages contenant la critique du communisme expurgés, par Rossïanin, n° 4(21), de Saint-Pétersbourg; ensuite partiellement en serbe par Politika du 7 février 1994; enfin presqu’ entièrement mais peu soigneusement, dans l’édition européenne de Vecernje Novosti, la Lettre aux frères russes, paraît aujourd’hui sur www.istina.at  pour la première fois intégralement et convenablement.

Auteur

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Freres,
J’ai suivi, comme la plupart de mes compatriotes, d’abord avec inquiétude mêlée d’angoisse, ensuite avec la douleur dans l’âme, les événements dramatiques qui se sont produits au début d’octobre à Moscou, et qui ont si fortement ébranlé la Russie et le monde.
Comment, après une telle tempête, ne pas se faire entendre, comment, malgré nos modestes forces, ne pas essayer de vous apporter quelque réconfort? D’autant que nombre d’entre vous, au sein du Parlement et de l’intelligentsia de la Russie, vous étiez seuls, au moment où le mal faisait rage contre nous, à nous secourir, à élever votre voix pour notre défense, à vous tourner vers nous, quand tout le monde se détournait de nous comme des pestiférés, à se rendre chez nous, certains les armes à la main, quand tous nous évitaient.
Il se peut qu’en vous écrivant, je m’attire une grande disgrâce, mais de toute façon, le représentant officiel de la Russie au Conseil de Sécurité, que le politologue indo-américain Raju Thomas qualifie de Politburo de l’Amérique, vote régulièrement contre nous, et continue à demeurer sourd aux gémissements du peuple serbe, tandis qu’il exauce les vœux des ennemis de ce dernier!
Et pendant qu’ainsi on renforce les chaînes qui sont imposées à la Serbie, sœur millénaire dans le Seigneur de la Russie, on se montre bienveillant et compréhensif envers la Croatie, qui se vante ouvertement de la participation de ses héroïques oustachis dans les ravages faits par la soldatesque hitlérienne durant la Deuxième Guerre mondiale, en Russie.
Et alors qu’avait lieu cette abomination au bord de l'East River, vous, frères, par votre défense du peuple serbe, par vos appels à lever les criminelles sanctions qui lui sont imposées, de même que par votre véridique présentation des événements yougoslaves dans les médias, vous sauviez la conscience de l’humanité et l’honneur de la Russie au bord de la Moscova! En même temps, vous nous aidiez à persévérer dans notre foi en nous-mêmes et en la Russie.
C’est pourquoi nous continuons notre dialogue par-dessus l’abîme qui s’est ouvert, par-dessus les tombes creusées, à travers les murs de prisons qui se sont dressés et à travers le vacarme qui s’est levé contre vous jusqu’au ciel.
Du reste, il est impossible à un Serbe, surtout à un Serbe du Monténégro — qui grâce à la Russie, fut pendant des siècles le foyer de la liberté des chrétiens balkaniques assujettis — de ne pas profondément ressentir ce qui se passe en Russie. De même qu’ils sont les plus grand-Serbes, les Monténégrins sont aussi les plus grand-Russes du monde. Ils n’ont cessé d’être fidèles à la Russie, même jusque dans ses errements, et ils en ont pâti. Et lorsqu’elle manifestait sa mauvaise humeur envers eux, ils le prenaient comme lorsque la mère gronde ses enfants. Qui plus est, une grande partie de ma tribu des Trebyechani a émigré, voici près de deux siècles en Russie, en s’installant dans la province de Kherson, où, en tant qu’intrépides guerriers et défenseurs de l’orthodoxie, l’empereur Alexandre Ier les gratifia de titres de noblesse et de propriétés. D’autres Trebyechani, parmi lesquels mes ancêtres, demeurèrent dans leurs montagnes monténégrines, où ils poursuivirent leur rêve de la Russie. Mais laissons ce sujet pour une autre occasion, et revenons à votre et à notre peine actuelle.
Par votre admirable résistance à l’arbitraire, vous avez tenté d’arracher la Russie au chaos, à la misère et à la humiliation dans lesquelles l’ont plongée ses dirigeants. Vous avez voulu reconstituer la Russie décomposée, fortifier la Russie affaiblie, rassasier la Russie affamée, redresser la Russie jetée à genoux, rendre à la Russie son espoir, sa dignité, sa puissance et sa gloire.
Une entreprise aussi géante n’allant pas sans sacrifice, le sang a malheureusement coulé et les victimes sont tombées dans les rues de Moscou. Sous le feu des canons, l’édifice du Parlement de la Russie a été incendié, des arrestations ont été opérées, ainsi que l’interdiction de divers partis et de leurs journaux, suivis d’autres formes d’arbitraire. On a interdit le Front du Salut National au moment où il aurait fallu l’élargir et le fortifier! On a interdit la Pravda au moment où elle était enfin devenue la voix de la vérité! On a interdit la Sovietskaïa Rossia au moment où il n’en restait de soviétique que le nom! On a interdit le Den (Jour) à peine qu’il se fut levé, après une longue nuit, sur la Russie!
Décidément, le mois d’octobre continue d’être fatal à la Russie! Mais il est à espérer que les coups de canons tirés le 4 octobre 1993 contre le Parlement de la Russie, ne scelleront pas le sort de celle-ci, comme le firent ceux tirés soixante-seize ans plus tôt, dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917, depuis le cuirassé Aurore contre le Palais d’Hiver. Espérons également que la dictature démocratique d’Eltsine ne durera pas autant que la dictature prolétarienne de Lénine et de ses successeurs.
La Russie aura été trop longtemps la victime planétaire du communisme pour devenir, à peine libérée de celui-ci, la victime planétaire de la démocratie.
Les fruits de la démocratie en Russie et dans d’autres pays de l’Europe orientale sont si amers que l’immense majorité des gens, transformés en prolétariat affamé et humilié, déjà y regrettent le communisme, si haïssable fût-il, mais qui leur garantissait un minimum d’une vie normale et décente.
La démocratie donne des soucis, même là où, comme à l’Ouest, elle repose sur des bases historiques, juridiques et économiques solides, mais là où, comme à l’Est, ces fondements n’existent pas, la démocratie est une boîte de Pandore d’où s’échappent la misère, le chaos, la prostitution, le crime, la guerre civile, des maux qui sévissent grandement dans des anciens pays du bloc socialiste, en particulier dans ceux qui constituaient la Yougoslavie et l’Union Soviétique où, au lieu en bienfaits attendus, la démocratie s’est muée en véritable malédiction.
Malheureux peuples qui, après avoir si longtemps restés dans le purgatoire du communisme, se retrouvent non pas dans le paradis communiste tant annoncé,  mais dans l’enfer de la démocratie!
Le problème de la démocratie s’est aggravé chez vous et chez nous par le fait que l’Occident est tombé dans la tentation de se servir des droits de l’homme et de la démocratie comme de moyen de pression, de chantage, et de discorde afin de réaliser ses buts politiques, économiques et autres, dans les pays que le communisme a laissés dans un état de faiblesse générale. C’est ainsi que, par la volonté de l’Allemagne et du Vatican, qui ont eu depuis toujours leurs visées sur la Yougoslavie, ce pays a été disloqué par l’Occident, ses peuples précipités dans les affres de la guerre civile, tandis que sur ses ruines ont émergé le premier Etat néo-fasciste et le premier Etat fondamentaliste en Europe, la Croatie de Tudjman et la Bosnie d’Izetbegovic. Ces deux créations furent aussitôt admises au sein de l’Organisation des Nations-unies, devant les portes de laquelle l’un des plus grands et des plus anciens Etats du monde, la Chine, a attendu plus d’un quart de siècle!
En même temps, les Serbes qui se sont dressés contre ce mal et qui, par leurs sacrifices dans deux guerres mondiales, ont grandement contribué à la fondation de l’ONU, en ont été chassés, traités d’agresseurs, mis au pilori, enfermés dans le ghetto international et amenés au seuil de la destruction. Et pour avoir l’absolution d’accomplir ces crimes, presque toute l’élite de l’Occident s’est adonnée, avec la participation et la bénédiction du pape Wojtyla, à la satanisation des Serbes, sans précédent dans l’histoire du monde. Comme si on n’avait fait qu’attendre la victime sur laquelle on pourrait s’acharner ! Même l’ancien codétenu des Serbes dans les camps nazis, l’écrivain et lauréat du Prix Nobel de la Paix, Elie Wiesel, s’est mis à appeler Clinton à la guerre contre les Serbes ! Soudain s’est ouvert l’abîme montrant l’envers barbare de la civilisation et l’envers tyrannique de la démocratie.
De même que la Yougoslavie fut brisée au nom de la démocratie, de même le fut le plus grand Etat jamais créé sur terre, l’Union Soviétique, comme les bolcheviques avaient nommé l’Empire russe, en s’en emparant et en le divisant en républiques, quoique toujours dans le cadre d’un seul et même Etat. Cependant, après la désintégration de celui-ci, on s’est hâté de reconnaître les républiques soviétiques comme Etats indépendants, afin d’affaiblir la Russie, de même qu’on l’a fait avec la reconnaissance des satrapies yougoslaves de Tito, faites sur le modèle bolchevique, afin d’affaiblir la Serbie. Comme si le communisme avait totalement failli à la solution de toutes les questions, à l’exception de celle des frontières de la Serbie et de la Russie qu’il aurait résolue d’une façon idéale!
En fait, l’Occident s’efforce de légaliser les frontières arbitraires de Tito à l’intérieur de la Yougoslavie, afin de pouvoir fortifier des frontières analogues, tracées par Lénine et Staline, à l’intérieur de la Russie. On est arrivé même à contester à la Russie son droit sur l’Ukraine, son berceau, de même que l’on dénie à la Serbie le même droit au Kosovo, son berceau à elle! Qui plus est, afin de perpétuer les séquelles de l’occupation albanaise du Kossovo à l’ombre de divers règnes tyrannique, turc, germano-italien fascise et communiste, on menace de guerre la Serbie si celle-ci “annexe” le Kosovo, bien que depuis plus de mille ans, cette province fasse partie intégrante de la Serbie, comme en témoignent, entre autres, d’innombrables églises et monastères serbes sur la terre de Kosovo.
En effet, quand il s’agit de Russes et de Serbes, l’absurde ne connaît pas de limites. Alors qu’on œuvrait à toute allure à l’union de l’Europe Occidentale et à l’élaboration du Traité de Maastricht, on s’employait en même temps de toutes forces à la désunion de la Yougoslavie, de même que de l’Union Soviétique! Comme si au moment où l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, qui s’étaient affrontées pendant des siècles, allaient s’associer, la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, unies depuis toujours, devaient se dissocier ! Bien sûr, tout ceci au nom de l’épanouissement de la démocratie.
Aussi les ennemis héréditaires des Serbes, les Albanais, les Hongrois, les Croates et les Musulmans bosniaques, sont-ils devenus des élus de l’Occident, bien qu’ils aient combattu les démocraties occidentales dans les deux guerres mondiales! On hurle contre la prétendue terreur serbe qui s’exercerait sur les Albanais du Kosovo, mais on garde un silence complice sur la terreur réelle que l’on exerce dans les Etats baltes sur les Russes, qui y atteignent parfois la moitié de la population. C’est dans la même logique, qu’une dizaine de millions de Mexicains, de Cubains et de Portoricains peuvent vivre au sein des Etats-Unis, mais deux ou trois millions de Lettons et d’Estoniens, ne le peuvent pas au sein de la Russie, afin de priver celle-ci d’une sortie suffisante sur la Baltique. De même qu’il faut la priver, avec la perte de la Crimée, de la sortie sur la Mer Noire, en lui laissant, par contre, l’Océan Glacial autant qu’elle le veut.
Le sentiment qui prévaut est celui que l’on souhaite ardemment la désintégration de la Russie et sa réduction à la principauté de Moscou, tout comme on veut, et on y travaille, la réduction de la Serbie au pachalouk de Belgrade. Il est significatif aussi que les patriotes russes et serbes soient principalement traités de nationalistes, quand ils ne le sont pas de traditionalistes, communistes, fascistes, extrémistes de tous bords. C’est ainsi, frères, que l’on vous qualifiait durant la campagne, digne de Goebbels, qui à l’Ouest faisait rage contre vous durant les événements d’octobre.
Il est bien à craindre que — de même que les Oulianov et les Bronstein, au nom de l’avenir radieux de l’humanité, conduisaient jadis la Russie au sacrifice devant le prophète étranger Marx que la Russie ne finit pas d’expier car elle ne sut pas entendre son prophète Dostoïevski — actuellement les Bourboulis et les Gaïdar, les Kozyrev et les Tchoubaïs, au nom de la démocratie, ne mènent la Russie au sacrifice devant le Grand Inquisiteur qui attend ce moment depuis près de mille ans. Il tient, dans une main, mimant l’hostie, le hamburger, et dans l’autre l’outre de coca-cola, qui doivent, au lieu du pain du corps et du vin du sang du Seigneur, assouvir la faim et épancher la soif des fils de la Russie. Tentation pareille à celle à laquelle est prêt à succomber l’homme épuisé dans le désert qui, pour calmer sa faim et sa soif, se jette sur la première mare d’eau et sur la charogne qu’il rencontre, sans avoir conscience qu’il lui reste assez de forces pour atteindre l’oasis où l’attendent la source inépuisable d’eau vive, des fruits et de la nourriture saine, comme cette source avec celle de l’esprit, est également inépuisable dans les profondeurs de la Russie.
Ce dont la Russie a aujourd’hui le plus besoin est un enseignement, un nouvel Evangile qui, puisant aux sources russes éternelles et universelles, apaiserait la soif et la faim de la Russie, à la sortie du désert du marxisme, où elle a passé bien des longues décennies. Nous avions espéré avec nombre d’entre vous, frères, que le Maître du Vermont se hâterait avec son message au secours de la Russie en peine. mais, hélas, le Maître s’est attardé au Vermont, où il continue de nouer ses “nœuds” pendant que l’on noue les nœuds autour du cou de la Russie; pendant que, comme dans un cataclysme cosmique, des mondes entiers se détachent de la Russie; pendant que la Russie tombe dans les mains de la maffia et s’enfonce dans le sable mouvant de la démocratie; pendant que des nuages de rapaces couvrent la Russie et s’abattent sur ses richesses; pendant que les spectres du fascisme réapparaissent à ses portes; pendant que les nouveaux tartares, poussant des clameurs guerrières, convoitent ses espaces; pendant que, sous prétexte de tuer le communisme en elle, on assène des coups durs à la Russie, tout comme on le faisait autrefois, en prétextant d’achever le tsarisme!
Ce qui nous a encore profondément troublé, c’est que Soljenitsyne ait pu, au moment où se joue le destin de la Russie — ou bien n’est-ce qu’une regrettable coïncidence — mêler sa grande voix aux voix de ceux qui, à la moindre tentative du géant russe de se redresser, crient aux ambitions impériales de la Russie, en jouant ouvertement sur la carte anti-russe de l’Ukraine, pendant que l’ombre de l’OTAN se projette sur les Balkans, sur l’Europe Centrale et Orientale! Pourtant, il ne fait pas de doute que le grand témoin du grand martyre de la Russie et le prophète de son retour à elle-même, améliorera un jour ses rapports avec sa patrie, mais pour l’instant, le Vermont est trop loin de la Russie pour pouvoir être sa nouvelle Yasnaïa Poliana.
Il n’est pas nécessaire d’être un génie pour se rendre compte que l’avidité universelle, telle l’hydre insatiable, a ouvert sa gueule béante sur la Russie. Et qu’elle essaie, se servant de la démocratie, de réussir en quelques années, ce que n’ont pas réussi depuis des siècles, de puissantes armées de Chevaliers Teutoniques et des Ottomans, de Napoléon et de Hitler, pas plus que les bolcheviques eux-mêmes: briser la Russie. A présent, l’occasion est idéale et la tentation trop grande ! Sinon, pourquoi s’occuperait-on et se soucierait-on tant d’instauration de la démocratie en Russie? Pourquoi les fils de la Russie, qui a porté le poids le plus lourd des deux fléaux totalitaires du siècle, le fascisme et le communisme, sont-ils tant blâmés par les médias de l’Ouest ? Enfin, pourquoi des procédés que l’on considère comme arbitraires, abominables et criminels en Occident, tel que le règne par des oukazes, la transformation du parlement d’un Etat en prison pour les députés, puis en tombeau et en torche, sont-ils soutenus, salués et vantés par l’Occident comme des exploits, et Eltsine, qui fait recours à ces procédés, et qui a blanchi au service du communisme, comme le héros de la démocratie en Russie?!
Seigneur, préserve la Russie d’une telle démocratie!
En apportant leur soutien total à Eltsine pour écraser l’opposition et instaurer le pouvoir personnel en Russie, les médias et les politiciens de l’Ouest ont contribué à ce que, dans ces pays, soit jetée la semence de la discorde et de la guerre civile qui si, à Dieu ne plaise, elle devait s’y enflammer, pourrait avoir les conséquences les plus terribles pour la Russie et pour l’humanité tout entière. Car c’est pure folie que de saper, dans le but de l’affaiblir, la Russie qui constitue l’un des piliers sur lequel repose le monde. Naturellement, si ce pilier s’écroule, le monde s’écroulera.
Il faut imaginer seulement ce que signifierait la guerre civile dans un pays qui a sur son territoire 30 000 têtes nucléaires, ainsi qu’un nombre considérable de centrales nucléaires et des usines chimiques que l’on entretient, du reste, avec beaucoup de mal, pour se rendre compte de l’horreur possible. Il est à craindre que l’Occident, en se mêlant des événements de Moscou, ait fait fonctionner les soufflets de l’Apocalypse.
Il n’y a rien de bien à augurer de l’aspect cauchemardesque que présentait l’édifice géant du Parlement de la Russie, en train de brûler dans la nuit, et sa façade noircie au matin du 5 octobre, comme enveloppée d’un immense voile noir qui, il est à espérer, ne sera pas celui du deuil de la liberté de la Russie. Spectacle devant lequel ont frémi même les ennemis de la Russie, complices dans le crime, qui se sont hâtés d’adresser avec leurs félicitations, le linceul pour le Parlement, afin que le monde ne continue pas d’être saisi d’horreur devant un tel spectacle [1] Mais, comment cacher le nuage noir immobile au-dessus de Moscou qui s’est déjà installé et plane dans la mémoire de l’humanité, comme le nuage atomique au-dessus de Hiroshima? Et je dois vous avouer, frères, que, sans doute à cause de l’idée que je me fais de la majesté de la Russie dans ma psyché de Monténégrin, j’ai été hanté durant tous ces jours, par l’image des cimes blanches de l’Himalaya, soudain enténébrées par quelque feu céleste.
Il faut, pour se racheter d’un tel méfait s’agenouiller devant la Russie et lui demander pardon, au lieu de persévérer dans la violence, en ajoutant un nouveau mal à celui déjà commis, car le mal est une hydre insatiable. La Russie a consumé dans ses entre-déchirements presque tout un siècle et a dilapidé trop de ses forces dans la guerre civile, dans les goulags, dans l’application de la doctrine de Marx; ou bien ces forces n’ont pu tout simplement s’exprimer, pour que tout cela puisse et doive se poursuivre. Bien au contraire, la Russie doit rassembler toutes ses énergies qui sont, malgré tout, immenses, afin que, comme elle le fit aux moments décisifs de son histoire, — notamment sur le Lac de Pskov, au champ de Koulikovo, à Moscou en 1812, ou à Stalingrad en 1942, — elle se sorte elle-même de l’abîme. C’est par la préservation et la mise en valeur rationnelle de ses immenses potentiels humains et matériels, que la Russie pourra être créatrice de son redressement, de sa renaissance et de son épanouissement.
Il suffirait que la Russie se fasse entendre d’une manière digne d’elle-même et de sa place dans l’univers, pour que les machinations de ses ennemis tombent dans le néant, comme s’écroulèrent, au son des trompettes de Josué, les murailles de Jéricho ; pour que s’enfuient les essaims de rapaces, acharnés sur ses richesses pendant qu’elle attend l’aumône, au prix de son humiliation; pour que le Caucase et le Pamir deviennent des murailles infranchissables pour l’Islam grandissant; pour que s’ouvre la voie impériale sur la Baltique et sur la Mer Noire et, à travers les pays frères balkaniques, sur les mers chaudes, car le destin de la Russie n’est pas d’être enfermée dans le froid du Nord et dans la surdité de la dictature; pour que, tant qu’il en est encore temps, soit freinée l’Allemagne qui, usant du mark, de la diplomatie et des Croates, tente à présent de gagner les guerres qu’elle a perdues à deux fois en ce siècle; pour que les douze millions de Serbes soient libérés du goulag où ils sont enfermés, pour avoir résisté au nouveau fléau qui, sous forme d’un prétendu nouvel ordre mondial, menace l’humanité ; pour que se taise la furieuse prêtresse de ce mal, qui a remplacé le langage humain par les aboiements et les hurlements qui de ses  antres sanglants - Bosnie et Somalie, ainsi que récemment de Moscou — retentissent à travers la planète; pour que commencent à parler les consciences que la maudite a fait taire, et s’éclairent les âmes qu’elle a contaminées, comme avec une cruelle maladie, avec le mensonge, la confusion et la haine; pour que naisse l’espoir au monde, comme chaque matin, le jour naît du côté de la Russie, et éclaire la terre.
Peut-être est-ce encore l’atavisme russe du Monténégrin qui parle en moi, mais il est certain que si la voix de la Russie ne s’était pas tue dans le monde, il ne se passerait ni avec la Russie, ni avec le monde, ce qui est en train d’advenir. Surtout, il ne se produirait pas que la Russie, avec des dizaines de milliers de tête nucléaires, soit sur la voie de perdre la bataille qu’est en train de gagner la Somalie avec des lances et des bâtons. Sur les “niet” russes a reposé, pendant près d’un demi-siècle, l’équilibre du monde. La Russie ne serait pas renforcée, mais bien au contraire, affaiblie, si elle laissait tomber ses appuis multiséculaires dans les Balkans, la Serbie et le Monténégro. Si la vague présente du mal ne s’était pas brisée contre les Serbes, elle aurait déjà envahi les frontières de la Russie. Celle-ci ne sera pas sauvée en acquiesçant à ses ennemis et aux ennemis des Serbes, dont le but final est l’affaiblissement, la perdition et le  partage de la Russie, à l’aide, comme nous l’avons vu, du cheval de Troie de la démocratie.
Puisse, frères, le sang de vos martyrs éclairer ceux qui détiennent actuellement dans leurs mains les destinées de la Russie. En ce cas, vos sacrifices et vos souffrances ne seront pas vains.
Je sais combien mes paroles sont insuffisantes et inappropriées au si haut thème que je me suis hasardé à traiter, la Russie. Pourtant recevezles telles quelles, avec ce qu’elles disent, mais aussi comme des larmes sur les tombeaux de ceux qui parmi vous périrent et, je souhaiterais qu’elles soient aussi du baume sur les plaies de ceux d’entre vous qui ont été blessés, aussi bien dans l’âme que dans le corps.
Pardonnezmoi, frères, si j’ai offensé quelqu’un parmi vous dans ses convictions, et que me pardonnent également ceux du côté adverse. Mais j’ai parlé sincèrement, et selon ma conscience, et celle-ci est plus importante et plus forte que tout le reste. Je demeure, de toute mon âme, avec vous, dans vos souffrances et dans vos espérances.

Comnene Betchirovitch
Litteratournaia Rossia, T r e b y e c h k i
le 5 novembre 1993.

[1] Les dirigeants de l’OTAN féliciterent Eltsine d’avoir écrasé avec succes la révolte des députés, en meme temps qu’une entreprise autrichienne se proposa pour bâcher la façade du Parlement en attendant sa réfection.