La guerre civile séculaire en Bosnie
Réponse à Predrag Matvejevitch
 

Il faut avoir vraiment épuisé toutes les ressources de la satanisation des dirigeants serbes de Bosnie, Radovan Karadjitch et Ratko Mladitch, pour recourir à des affabulations les plus délirantes à leur égard, comme le fait Predrag Matvejevitch dans son article Shakespeare en ex-Yougoslavie, paru sur la page entière de Libération du 12 juin 1997. En fait, Predrag Matvejevitch que sa vocation d’enseignant et de chercheur à laquelle s’ajoute celle d’auteur, devrait inciter à ne prodiguer à son public que la vérité, verse dans la désinformation pure et simple au sujet des événements yougoslaves. Ceci en particulier lorsqu’il affirme que la fille du général Mladitch, “confrontée au mal qu’incarne son père”, se serait suicidée parce qu’elle n’aurait pas pu supporter les prétendus crimes de l’armée serbe lors de la prise de Srebrenica, en juillet 1995.

Or, la vérité est qu’Ana Mladitch, étudiante en médecine, s’est donnée la mort seize mois plus tôt, le 24 mars 1994, à la suite d’une excursion de sa faculté à Moscou, d’où elle était revenue extrêmement perturbée. “Elle était différente, elle se plaignait d’étranges maux de tête, de trous de mémoire qui la préoccupaient d’autant plus que, excellente étudiante, elle allait passer son diplôme”, écrit Liliana Boulatovitch dans son remarquable livre sur le général Mladitch, publié en 1996 à Belgrade. Madame Boulatovitch fait partie de ceux qui considèrent que la jeune fille aurait été victime des services secrets qui à travers elle, auraient voulu atteindre son père, le chef de l’armée serbe. Le mystère sur cette tragédie demeure entier.

Malheureusement, Predrag Matvejevitch n’est guère plus véridique lorsque, tout à fait dans l’esprit des théories de Véronique Nahoum-Grappe sur le sperme et le sang comme moyens de guerre des Serbes, (Le Monde, 13/1/1993), il s’ingénie à établir une corrélation entre les prétendus viols massifs qu’auraient commis les troupes de Karadzic sur les musulmanes bosniaques, et l’acte de viol incestueux qu’aurait perpétré le père de Karadjitch sur “une jeune fille mineure liée par le sang à sa famille”. Mais comment expliquer alors de nombreux viols des femmes serbes par les soldats croates et islamo-bosniaques — l’infirmière Draghitsa de Bosanski Brod a été violée successivement par quarante musulmans — à moins que Matvejevitch ne nous “révèle” dans son prochain article qu’Izetbegovic et Tudjman avaient, eux aussi, des pères violeurs incestueux.

Plutôt que de proférer de pareilles insanités envers les dirigeants serbes, il eût été plus conforme à la renommée dont jouit Predrag Matvejevitch en tant qu’éminent professeur et essayiste, de tenter d’éclairer le public français sur le drame bosniaque, en rapportant, par exemple, comment les ancêtres de Karadjitch, notamment Chouïo, le voïvode de Drobniak en Herzégovine orientale, eut à combattre le redoutable bey de Gatsko Smaïl-aga Tchengitch. Celui-ci, ayant acheté la région de Drobniak avec sa population de plusieurs milliers d’âmes, au bey Selmanovitch, un autre seigneur féodal turc, greva le peuple d’un lourd tribut, le fameux haratch, ce qui provoqua la révolte des Serbes. Elle se termina par la mort de Smaïl-aga et de sa suite d’une centaine de cavaliers, le 20 septembre 1840, sur le plateau de Yézera au pied du mont Dourmitor.

L’événement inspira plusieurs rhapsodes du pays (voir Auguste Dozon, L’Epopée serbe, 1888), mais aussi le barde croate Ivan Majouranitch qui dans son poème La Mort de Smaïl-aga Tchengithc,  un siècle avant Ivo Andritch, sublima le martyre des chrétiens, en particulier des Serbes orthodoxes de Bosnie-Herzégovine sous l’oppression des islamo-bosniaques. Le poème de Majouranitch, qui est l’œuvre majeure de la littérature croate, existe en français dans la traduction d’un des plus grands slavisants du siècle dernier, Céleste Courrière (La Revue Britannique, 1878).

“Dans leurs guerres séculaires d’émancipation et de libération, les Serbes orthodoxes trouvèrent en leur concitoyens musulmans les plus acharnés de leurs adversaires, attachés à leurs privilèges religieux et leur humiliante domination sur les chrétiens”, écrit Bat Ye’or dans sa magnifique somme Juifs et chrétiens sous l’islam (Berg International, Paris, 1994). Et la grande historienne israélite d’expliquer ainsi l’implosion actuelle d’un passé des plus antagonistes: “Sous le camouflage de «l’Etat islamique pluriculturel» et des «cinq cents ans de coexistence pacifique», les Serbes bosniaques décèlent le système de la chari’a qui les décima. Aussi la cruauté des combats en Bosnie traduit-elle le contentieux historique qui, faute de se régler par le dialogue, se libère dans la haine. Barbarie qui exprime la revanche d’une histoire refoulée, travestie dans le mythe pervers de la coexistence idyllique. Le «paradis ottoman», réclamé par Izetbegovic, scandalise les Serbes, les Grecs, les Arméniens.”

Voici le genre de leçons qu’on était en droit d’attendre de la part du professeur Matvejevitch, et qui, à coup sûr, aurait été des plus utiles à la compréhension du drame bosniaque. En fait, ce qui s’est passé ces dernières années en Bosnie, n’est point un combat entre le mal serbe et le bien musulman, mais la dernière phase d’une guerre civile et de religion qui s’y poursuit depuis des siècles, entre les Serbes, demeurés fidèles à la foi chrétienne, et ceux qui, parmi eux, l’ont reniée pour devenir des musulmans bosniaques. Dans cette guerre, comme dans les précédentes, les Karadjitch et les Tchengitch se sont trouvés face à face. Tout l’engagement de l’Occident chrétien et humaniste en Bosnie, aura eu pour résultat d’aider les islamo-bosniaques à affirmer d’une façon exacerbée leur identité apostate. En bombardant les Serbes, l’Otan a, en fait, agi en glaive d’Allah.

Tant que l’islam s’était manifesté normalement, les Serbes en étaient respectueux, malgré le mal qu’ils en ont subi dans le passé et malgré le fait que les musulmans bosniaques s’étaient levés contre eux, sous l’égide de l’Allemagne nazie, durant la Seconde guerre mondiale. Rappelons que le vice-premier ministre du gouvernement oustachi, Dzafer Kulenovic, était un musulman, que les notables islamo-bosniaques adressèrent, le 1 novembre 1942, un Mémorandum à Hitler, lui jurant de leur fidélité, se déclarant Goths et purs aryens, et que les musulmans s’engagèrent de bon gré dans la Waffen SS Division Handjar, de sinistre renommée. L’attitude des Serbes envers eux ne changea que lorsque avec la Déclaration islamique d’Alija Izetbegovic, rééditée à Sarajevo en 1989, le spectre de l’oppression islamiste d’autrefois, se profila sur les Balkans.

L’œuvre du grand Ivo Andritch exprime si puissamment le passé tourmenté de la Bosnie que toutes les belles théories sur l’harmonie multiethnique bosniaque, n’en apparaissent que bien dérisoires. Raison pour laquelle, le prix Nobel de littérature (1961), fait dernièrement objet de l’exécration de la part de certains critiques islamo-bosniaques. Bien qu’il ne cesse de jurer par Andric, Predrag Matvejevitch participe à cette campagne dans la mesure où il s’efforce, tout comme Paul Garde, de neutraliser, dans sa préface de la nouvelle édition française du Pont sur la Drina (Belfond 1994), l’effet favorable aux Serbes qui se dégage de l’œuvre d’Andric aussi naturellement que la lumière du soleil. “Ils ne peuvent détruire les ponts d’Andritch”, écrit-il sans préciser qui sont ces “ils”, d’autant que les Croates ont détruit le pont de Mostar, les musulmans le monument d’Andritch à Vichegrad, avant de priver l’auteur de sa rue à Sarajevo, pourtant si loué pour son caractère multiculturel, et de s’acharner finalement sur son œuvre.

Predrag Matvejevitch ne s’est jamais élevé contre ces outrances envers Andric dont il se veut pourtant exégète. Paul Garde, lui, va jusqu’à donner crédit, dans sa préface à La Chronique de Travnik (Belfond 1996), aux thèses des détracteurs de l’écrivain et à rendre les Serbes responsables de tout le mal bosniaque, alors que de l’œuvre d’Andric ressort absolument le contraire.

C’est que, hélas, aussi bien chez Paul Garde que chez Predrag Matvejevitch ou chez Bernard-Henri Lévy, l’antiserbe l’emporte sur le reste. Outre qu’une telle attitude n’honore ni la littérature, ni l’histoire, ni la philosophie, elle ne contribue surtout pas à ce que Serbes, Croates et musulmans bosniaques sortent un jour de leur cauchemar fratricide.

Balkans-Infos n° 75, mars 2003.
Komnen BECIROVIC
Ce texte a été envoyé à temps au journal Libération qui, transformé en une officine de la propagande anti-serbe durant les événements de l’ex-Yougoslavie, a naturellement refusé de le publier.