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DU MONTENEGRO A LA FRANCE Une épopée francophone Komnen Becirovic |
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Sur 66 ans de mon existence, j’en
ai passé près de quarante en France, tout en demeurant fidèle à mes origines
serbo-monténégrines. Mais avant de vous raconter comment j’ai élu la France
comme seconde patrie, il convient de m’arrêter un moment sur ces origines,
ne fût-ce que pour vous donner une idée de la distance existant le Monténégro
de l’époque et la France, qui ne résume pas en quelque deux mille kilomètres,
mais en des siècles d’histoire. Car, en jetant un regard en arrière, il
me semble parfois que j’ai vécu en ces six décennies de ma vie, plusieurs
âges de l’humanité, allant des temps bibliques, en tout cas médiévaux,
jusqu’à ce début du XXIe siècle
où nous nous trouvons. C’est que je suis né et que j’ai
grandi dans un monde primitif au propre et au figuré, la société monténégrine
dans les trente et quarante du XXe siècle étant encore patriarcale,
tribale et ancestrale, et la nature où elle évoluait, en particulier dans
ma région natale de la Moratcha, d’une virginité des premiers âges. D’autre
part les communistes, en déclenchant une guerre révolutionnaire en pleine
occupation italo-allemande, essayèrent de briser cette société patriarcale
aux normes éthiques élevées, afin d’en construire une nouvelle selon les
préceptes de Marx et d’Engels, de Lénine et de Staline, avec au bout de
plusieurs décennies, des résultats désastreux que l’on connaît aussi bien
au Monténégro que partout ailleurs dans le monde où cette malheureuse
expérience fut tentée. Toujours est-il que la première
musique que j’ai entendue, bien avant celle de Bach et de Mozart, fut
le bruissement des forêts sous le vent, la rumeur des sources ou le chant
immémorial de la rivière Moratcha qui, impétueuse et limpide, traverse
la région et lui donne son nom. Bien sûr que s’y mêlaient les sons de
la gusla, instrument en bois d’érable sculpté, au creux recouvert de peau
d’agneau, aux cordes de crin de cheval enduites de résine de pin, et qui,
lorsque le joueur récitant un poème épique, y passe l’archet, produit
une harmonie plaintive que l’on croirait également venir du fond des âges.
Aussi, manquant au début de matériels scolaires les plus élémentaires,
c’est sur une pierre rendue lisse par la Moratcha servant d’ardoise et
un caillou calcaire pointu servant de craie, que je me suis initié à l’alphabet
cyrillique, de même que mes premières leçons de littérature me furent
prodiguées par ma mère qui, tout en ne sachant ni lire ni écrire, connaissait
un grand nombre de récits légendaires et de poèmes qu’elle me racontait.
Très pieuse, elle m’amena aussi, dès que je fus en état de la suivre sur
les rudes sentiers des montagnes, à mes premiers pèlerinages au monastère
de saint Basile d’Ostrog, le plus célèbre sanctuaire et le saint le plus
vénéré du Monténégro. Pareillement, mes leçons d’histoire
initiales furent les épisodes de l’épopée de mes propres ancêtres, leur
fuite d’Herzégovine devant la persécution par les islamo-bosniaques à
la fin du XVIIIe, leur installation dans les montagnes de la
Moratcha, leurs luttes implacables avec leurs anciens coreligionnaires,
marqués de cruautés de part et d’autre dont témoignent les têtes coupées
hissées sur les remparts de la ville voisine ou finissant au bout des
piques. Ce fut notamment les cas de mon aïeul Yezdimir, surnommé Betchir,
et plus tard de son assassin Fasli bey, celui-ci ayant subi la vengeance
des miens, selon la loi du talion. Désireux d’étouffer ce ‘nid de brigands’,
comme il appelait les guerriers de la Moratcha, Djelaloudine pacha de
Bosnie leva, en 1820, une armée de douze mille hommes et envahit notre
région, mais subit dans la profondeur des gorges et des ravins une telle
défaite, que, à en croire la tradition, la rivière en fut rouge de sang
à quatre-vingts kilomètres de là dans la ville de Podgoritsa tandis que
le pacha lui-même se suicida de honte. Des auteurs français du XIXe
siècle, grands connaisseurs des Balkans, tels qu'Ami Boué, Cyprien Robert,
et François Lenormant, parlent amplement de cette bataille. Sans vouloir continuer de m’étendre
sur la suite de ces événements, vous aurez compris, à travers de ce que
je viens de vous exposer, plusieurs choses : qu’en effet je n’ai
pas trop exagéré en évoquant tout à l’heure les temps bibliques et médiévaux
au sujet de mon héritage monténégrin, que les conflits du passé entre
les Serbes et les islamo-bosniaques éclairent ceux de notre époque, à
savoir qu’ils ne relèvent pas seulement des droits de l’homme et de la
démocratie, comme ne l’ont cessé de claironner nos oracles médiatiques
et politiques, mais bien davantage d’antagonismes séculaires ethniques
et religieux. Vous comprendrez aussi qu’en m’engageant sur le plan moral
du côté des Serbes de Bosnie et de ceux du Kossovo, je ne faisais que
prolonger l’engagement de mes ancêtres, sans qu’il m’ait été impossible
d’agir autrement, sinon au risque de trahir l’esprit de liberté de ces
derniers, d’autant que la justice et la vérité étaient de notre côté. Cependant en évoquant le Monténégro
de mon enfance et de ma jeunesse, j’ai voulu surtout vous donner une idée
d’où je venais, où je me situais, quel fond historique, légendaire, religieux,
littéraire était le mien lorsque, d’abord au lycée, puis à l’université,
je découvris les auteurs français. J’avais commencé par les récits, d’abord
en traduction, de Jules Verne, puis par ceux, tout à fait différents,
d’Anatole France dont l’évocation de la Révolution française dans Les
dieux ont soif me frappa. Bientôt j’entrai, avec les Illusions
perdues et Splendeurs et misères des courtisanes, dans l’univers
de Balzac, puis dans celui de Stendhal avec La Chartreuse de Parme
dont l’incarnation au cinéma par Gérard Philippe et Maria Casarès vue
alors, demeura tout au long de ma vie comme un souvenir merveilleux. Et
comme avec l’instauration du communisme dans notre pays et ailleurs, à
la suite de la révolution bolchevique en Russie, en 1917, on avait franchi
le pas décisif dans le progrès de l’humanité, nous assurait-on, les idéologues
de la Révolution française, Voltaire, Diderot, Rousseau étaient très en
cours, les ouvrages de ce dernier, en particulier Confessions, Les
Rêveries du promeneur solitaire et Émile, ne manquèrent pas
d’envoûter le jeune homme idéaliste et romantique que j’étais. C’est dans
ce même contexte d’un matérialisme grossier, celui de Marx et de Lénine,
axé sur le social et que l’on nous inculquait, que je découvris avec enthousiasme
le matérialisme élevé de Paul Valéry, proche de celui des philosophes
de l’Antiquité, à travers du poème Le cimetière marin que j’appris
intégralement par cœur. Cette œuvre est demeurée si durablement en moi,
que, lors de mes séjours en Méditerranée, je ne pouvais me trouver sur
la mer sans que ne se produise spontanément le murmure des vers valériens
accompagnant celui des vagues. Aussi, dans d’autres circonstances, tristes
celles-là, cette œuvre se mit à bruire d’une façon consolatrice; les grands
poèmes nous habitent comme de grandes prières. Certains d’entre vous se sont sans doute étonnés de l’absence de Victor Hugo dans ce panthéon d’auteurs. C’est qu’il y occupe une place à part et j’allai justement en parler avec le souhait que ces quelques mots que je vais lui consacrer, surtout dans ce cadre prestigieux, fussent une toute petite fleur dans l’immense couronne que l’on tresse au poète pour le bicentenaire de sa naissance. Certes, les personnages des Misérables, de Notre-Dame de Paris, de Quatre-vingt treize, des Travailleurs de la mer, de L’homme qui rit, peuplaient, avec ceux des autres auteurs, mes solitudes monténégrines. Mais c’est surtout Hugo poète, lorsque je fus capable de le lire dans l’original, qui me passionna au plus haut degré. Je me noyais dans La légende des siècles, d’autant plus que j’y étais en quelque sorte de par mon ascendance épique. Je ressentais les visions des diverses époques de l’histoire de l’humanité comme autant de révélations. Ainsi appris-je par cœur, dans la splendeur et l’infini des jours d’été dans mes montagnes, des poèmes entiers, comme La vision d’où est sorti ce livre, sur laquelle s’ouvre La Légende des siècles, ensuite La conscience, Booz endormi, La rose de l’infante, des extraits de L’aigle du casque et du Satyre, mais aussi L’expiation, Tristesse d’Olympio et bien d’autres. Certes, illimité dans la durée de l’histoire, le poète l’était également pour moi dans l’éternité de la nature au milieu de laquelle je me trouvais, et dont il nommait, traduisait des phénomènes dans une langue qui n’était pas la mienne mais que j’étais, porté par une soif de connaître, impatient et fier d’appréhender. Au fond, je procédais à une lecture de Hugo dans une nature hugolienne où à chaque instant j’apercevais ce dont le poète parlait, que ce soit l’infini des monts, les cieux azurés, les aurores somptueuses, les splendeurs du couchant, les nuits étoilées, les escarpements et les gouffres des montagnes, le grondement des orages, les éclairs traversant les nuées au-dessus des sommets, et mille autres choses encore, le poète se faisant la voix aussi bien de la nature que de l’histoire, suivant son fameux credo: "Mon
âme aux mille voix, que le Dieu que jadore J’ai compris plus tard que l’œuvre de Hugo constituait la meilleure encyclopédie de la langue française et que la meilleure façon d’apprendre celle-ci était de lire Hugo. Pour ma part, je n’ai cessé de voguer sur l’océan hugolien depuis près d’un demi-siècle. Il m’est arrivé encore récemment d’apprendre par cœur des dizaines de vers de Hugo, notamment du poème sur lequel se ferment Les Contemplations, où le poète s’épanche dans une prière sublime embrassant l’ensemble de la création et dont voici quelques vers: "Tout
est religion et rien nest imposture. Cependant, pour revenir encore un
moment en arrière, ayant choisi le français comme ma seconde matière à
l’université, la première en étant la littérature comparée, j’en parachevais
l’étude sous la direction des grands professeurs que fut Nicolas Banachévitch,
traducteur des Misérables en serbe et Miodrag Ibrovatz, auteur
de nombreuses études dans le domaine franco-serbe, dont celle de près
de sept cents pages sur Claude Fauriel qui le premier en France, après
le baron d’Eckstein, parla en 1831, dans le cadre de cette vénérable enceinte,
de la poésie épique serbe. J’aspirais naturellement de venir un jour dans
le pays de mes grands auteurs et l’occasion s’en présenta bientôt grâce
à une bourse que m’accorda le Centre européen universitaire de Nancy où
je débarquai de l’Orient-express un soir d’octobre 1960. Devant mon fort
intérêt pour la langue et la littérature française, on me proposa le poste
de lecteur de serbo-croate à la Faculté de lettres où j’inscrivis une
thèse sur la littérature de la France Libre, sous la direction du professeur
Jean Gaulmier de l’université de Strasbourg qui me recommanda auprès de
trois personnalités éminentes de l’époque, Raymond Aron, Max-Pol Fouchet
et Roger Caillois qui avaient dirigé des publications importantes dans
la France Libre. J’eus avec eux d’excellents contacts, en particulier
avec Max Pol Fouchet qui était alors de sa gloire télévisuelle en tant
que critique littéraire et producteur de la célèbre émission Terre
des arts. C’est principalement lui qui m’introduisit
auprès d’autres écrivains que je commençais, après une solide préparation,
d’interviewer pour un grand hebdomadaire belgradois. Ainsi après avoir
longtemps côtoyé les classiques, j’eus la chance de rencontrer des contemporains
dont certains, comme Mauriac, Malraux, Sartre, Aragon étaient déjà des
classiques vivants. Vous pouvez imaginer quelle satisfaction, quelle fierté
je devais ressentir lorsque Malraux, à qui j’avais précédemment soumis
mes questions par écrit, m’avait dit: «Vous savez, vos questions sont
de très haut niveau, et je vous avoue que je me suis préparé, j’ai même
pris des notes»; ou lorsque André Maurois m’écrivit sur son Olympio
ou la vie de Victor Hugo, que j’avais lu une dizaine d’années auparavant
dans mes montagnes, que je l’avais interrogé «avec amitié, compétence
et intelligence»; ou bien lorsque Aragon, me dédicaçant sa fameuse anthologie
Avez-vous lu Victor Hugo, nota «À Komnen Becirovic, à qui cette
question ne se pose pas.»; ou encore lorsque Prévert eut la gentillesse
de me lire des poèmes qu’il venait à peine de composer. Ces entretiens
qui sont depuis demeurés épars depuis dans des publications serbes et
françaises, vont paraître prochainement en volume aux éditions l’Harmattan.
Bien que désormais installé en France,
je maintenais naturellement les liens les plus étroits, familiaux et intellectuels
avec mon pays, si bien que lorsqu'en 1969 se profila la menace sur le
mont Lovtchène au sommet duquel reposait dans une humble chapelle, les
cendres du plus grand poète serbe, Pierre Petrovitch Niegoch, et que le
régime communiste, dans sa manie de grandeur et pour atteindre moralement
la nation serbe, envisagea de détruire cette antique église afin de la
remplacer par un gigantesque monument profane, j’ai considéré de mon devoir
de réagir à ce projet sacrilège. C’est que l’humble chapelle où reposait
le poète qui au cours de sa brève existence de trente-huit ans (1813-1851),
avait été également prince métropolite du Monténégro, était devenu un
haut lieu de la nation serbe et par conséquent, l’un des symboles les
plus manifeste de notre identité. Deux thèses remarquables soutenues à
la Sorbonne au début des années 70, sont consacrées à Niegoch, celle du
regretté Michel Aubin, La vision historique et politique dans l’œuvre
de Niegoch, et celle de Krounoslav Spasic, Niegoch et les Français. Tout en m’exposant aux foudres du
régime, je développais dans la presse française et internationale une
action en vue d’empêcher cette entreprise contraire à la morale, à la
nature et à la culture, et fis à certains des auteurs, notamment à Jean
Cassou, ami de Tito, l’ayant défendu contre les communistes français lors
de la rupture avec Staline; à Pierre Emmanuel, alors président du Pen
club international ; à l’éminent philosophe chrétien Gabriel Marcel;
mais surtout à Malraux, afin qu’ils interviennent en faveur du sanctuaire
menacé; ce qu’ils firent sans hésitation en écrivant à Tito lui-même.
Sans doute sensible à ce haut destin que fut celui de Niegoch, Malraux
me répondit seulement trois jours après que je lui avais envoyé un dossier
sur l’affaire. Il y avait pour moi quelque chose
de tout à fait extraordinaire, sinon de prodigieux, dans le fait qu’étant
amené du fond des Balkans en France par les grands classiques, en premier
lieu Victor Hugo, qu’en retour d’autres écrivains prestigieux, en particulier
André Malraux, s’engagent à leur tour pour la sauvegarde d’un haut lieu
célèbre, non seulement au Monténégro, mais dans les Balkans tout entiers.
N’est-ce pas un exemple extraordinaire du rayonnement de la culture française ? Naturellement j’interrogeai Malraux,
comme plusieurs autres écrivains, sur Victor Hugo, et il me fit cette
réponse fulgurante: «Pour moi, Victor Hugo, c’est d’abord une très
grande majesté» dit-il. «C’est avant tout une musique de la noblesse.
Je trouve que le plus grand Hugo ressemble au plus grand Bach». Ces propos,
avec bien d’autres figurent dans mon livre sur Malraux, paru aux éditions
L’Age d’Homme en 1996, lors du transfert de cendres de Malraux au Panthéon. Cependant ni l’intervention de Malraux,
ni celles d’autres personnalités éminentes tant à l’étranger qu’en Yougoslavie,
n’ayant pas fait renoncer le régime titiste à son dessin sacrilège: la
grandiose cime du Lovtchène avec son humble temple fut détruite, acte
des plus blâmables que je dénonçai comme tel dans un adieu au sanctuaire
du Lovtchène que publia Le Monde à la fin de 1972. Ce texte fut
suivi dans le même journal et ailleurs, par une série de lettres concernant
les sanctuaires serbes, tels que Stoudenitsa, Chilandari, Sopotchani,
Ostrog où j’avais reçu le baptême. Il est clair que je n’aurais pu traiter
ces hauts thèmes de la façon qu’ils exigeaient, pas plus que tout le reste
ce que j’ai écrit en français ou en serbe, sans l’immense enrichissement
que m’avait apporté mon long apprentissage des lettres françaises. J’ajoute
que dans ces années-là, je découvris avec bien du retard, un autre écrivain
immense, Chateaubriand, dont je visitai la tombe à l’île de Grand Bé au
large de Saint-Malo, avant de me rendre, accompagnée d’une fée, à Guernesey
où Hugo passa la plupart des années de son exil. Pareillement je me rendis
à l’île de Saint-Pierre dans le lac de Bienne, sur les traces de Rousseau. Tel fut mon cheminement francophone
lorsque, durant la dernière décennie du siècle écoulé, tout fut soumis
à rude épreuve par l’engagement politique, médiatique et militaire de
la France contre le peuple serbe, sans que celui-ci n’ait porté le moindre
tort à la France, mais bien au contraire, a participé à ses cotés dans
les deux majeurs conflits du siècle. Sans parler de la Krajina et de la
Bosnie, il suffit de prendre l’exemple du Kossovo que, d’ailleurs, je
mets en avant dans mon livre Le Kossovo dans l’âme, paru l’an dernier,
pour montrer toute la contradiction entre l’attitude séculaire de la France
envers la Serbie, et sa politique actuelle: malgré le fait que les plus
éminents historiens, ethnologues, slavisants, byzantinistes français avaient
parlé dans leurs écrits du Kossovo en tant que du berceau de la nation
serbe, la France officielle actuelle passa outre et fit tout pour arracher
le Kossovo à Serbie en participant à une guerre effroyable contre celle-ci.
Et, pour comble d’aberration, elle soutint au Kossovo ainsi qu’en Bosnie,
non seulement ses ennemis d’hier mais aussi les ennemis de la civilisation
chrétienne, comme le montre le triste spectacle du patrimoine kossovien
mis à sac par les Albanais sous l’administration de la province par Bernard
Kouchner. Plus grave, il devient patent que les hommes politiques et médiatiques
de l’Ouest, en s’étant fait les combattants de la cause des musulmans
bosniaques et kossovars, ont contribué à se développer au sein de l’Occident
le mal auquel celui-ci est confronté et dont il a pris conscience avec
les évènements du 11 septembre: l’islamisme. La France dans cette affaire
aura été victime de ses solidarités européennes et atlantiques :
tout ce qu’elle a tiré comme profit de sa politique antiserbe, c’est d’avoir
contribué à asseoir l’hégémonie allemande sur l’Europe et celle des Etats-Unis
sur le monde, sans parler de la perte de son prestige auprès de la nation
serbe et des nations amies de celle-ci, dont la Russie d’autant plus que
la France à un moment se passionna pour la cause tchétchène. On ne peut
pas ne pas ajouter à ce triste bilan la gloire philosophique de Bernard-Henri
Lévy, d’Alain Finkielkraut et d’André Gluckslmann, la renommée humanitariste
de Bernard Kouchner, la notoriété éditorialiste de Jean-Marie Colombani,
de Serge July et de Jean Daniel, ou encore l’ardeur antifasciste de Jacques
Julliard ou bien encore la réputation historiographique de Paul Garde
– et j’en passe – dont ils se sont affublés sur le malheur des peuples
ex-yougoslaves, en particulier des Serbes. Vous comprendrez que dans ces conditions,
surtout si l’on y ajoute les appels lancés par MM Chirac et Jospin et
leurs ministres pour la défense de la civilisation contre les Serbes,
il eût fallu posséder une foi analogue à celle de Job pour ne pas désespérer
de la France. Pourtant, si j’ai résisté, ce n’est pas seulement parce
que j’ai été profondément imprégné de la culture française, mais aussi
parce que j’ai bénéficié du soutien moral constant de nombreux amis français,
connus et inconnus, dont vous, cher Jean-Paul Bled, qui avez organisé
ce colloque, comme plusieurs autres auparavant, nous donnant l’occasion
de nous exprimer. Naturellement on ne peut pas parler de notre combat
commun pour la juste cause serbe sans rendre hommage à celui qui en est
en France et en Occident, le patriarche, le général Pierre-Marie Gallois.
Notre collaboration, plus encore, notre communion d’esprit n’a cessé depuis
un jour d’automne de 1992 où, à la suite de son article Le Figaro
sur l’abdication de la France à propos de la Yougoslavie, je pris contact
avec lui, ce dont je me félicite et m’enorgueillis. Il a posé dans le
titre même de l’un de ses ouvrages la très grave question: La France
sort-elle de l’histoire? Tout ce qui s’est passé depuis une douzaine
d’années tend à répondre, hélas, par l’affirmative à cette interrogation. C’est pourquoi une dimension politique de la francophonie est absolument nécessaire et le mouvement souverainiste est à même d’y jouer un rôle capitale afin d’éviter que sombre dans un magma européiste, mondialiste et globaliste, telle une fabuleuse Atlantide qu’aura été jusqu’à présent la France éternelle. Celle-ci s’étend bien au-delà des limites de l’hexagone, comme le témoigne, entre d’innombrables autres, ma propre histoire, dont j’ai brossé pour vous quelques traits et que vous avez eu la patience et la gentillesse d’écouter. Allocution prononcée au Colloque de la Francophonie, le 23 mars 2002 à la Sorbonne. |