Komnen Becirovic
Franz Weber, Komnen Becirovic, Jean-Paul Bled

Mesdames et messieurs, chers amis,

Tous les hommes de culture et en particulier les historiens savent que le Kossovo a été depuis toujours l’une des constantes de la nation serbe. D’abord en tant que ce territoire où l’Etat médiéval serbe connut son plein essor politique et religieux dont témoigne un millier d’églises érigées alors par les princes et les rois serbes qui transformèrent ainsi le Kossovo en un vaste temple du Christ. Ensuite, en tant que lieu de sacrifice et de martyre suprêmes des Serbes pour leurs pays, pour leur liberté, pour leur foi, notamment lors de l’affrontement, en 1389, avec les Turcs, et dont l’issue fatale aux Serbes les jeta pour plusieurs siècles sous une domination cruelle. Cependant ils se réfugièrent dans l’absolu du Christ en créant, entre autre, le mythe grandiose du Kossovo, l’un de ceux par lesquels les nations se perpétuent. Celui-ci, ayant pris la forme d’une épopée, constitue l’une des plus belles pages de la littérature générale, tout comme l’architecture et la peinture murale des églises kossoviennes, celle de Petch, de Liévicka, de Gratchanitsa et de Detchani, occupent une place de choix dans le domaine de l’art universel. S’y ajoutent d’innombrables textes historiques, poétiques et même liturgiques relatifs au Kossovo, parmi lesquels des vers puissants de Pierre Petrovitch Niegoch, ce héros tragique de l’idée kossovienne, comme l’a appelé dans son célèbre essai, Ivo Andritch, notre prix Nobel de littérature.

Tel est en bref le lien profond, intrinsèque qui unit les Serbes aux Kossovo et dont on ne trouve aucun exemple chez d’autres peuples, excepté naturellement l’attachement des Juifs à Jérusalem. Cependant, et malgré cela, l’ensemble des nations de l’Occident avec la Turquie, groupées dans la plus formidable alliance militaire de tous les temps, l’Otan, bafouant toutes ces raisons d’ordre historique, moral, religieux et culturel, et se mettant au service du mal albanais au Kossovo, hérité de l’époque de l’esclavage turc, déclencha le 24 mars 1999, et mena pendant 78 jours une guerre aérienne meurtrière contre la Serbie afin de lui arracher sa part essentielle, le Kosovo. Et pour comble d’aberration cette guerre de l’Occident chrétien pour le compte des musulmans albanais, implantés au Kossovo a l’ombre de diverses occupations étrangères, coïncidait avec le bimillénaire du Christ qui allait y subir son second martyre aussi bien à travers la mort et les souffrances de ses fidèles qu’à travers la profanation et la destruction de ses temples.

Et pendant que la Serbie ployait sous les bombes, de faux prophètes, qui par leur agitation humanitariste et droit-de-l’hommiste, avaient contribué à dresser les puissances contre la Serbie, jubilaient, nous assurant de concert avec des responsables politiques et militaires que, une fois l’hydre serbe terrassée, une période de paix et de prospérité, de vie multiethnique et de démocratie, allait s’ouvrir dans les Balkans. L’un des plus turbulents et des plus néfastes d’entre eux, Bernard Kouchner, nommé administrateur de la province, alla jusqu’à s’écrier, au lendemain de l’entrée des troupes de l’Otan, et alors que les Albanais dévastaient la contrée, que l’Europe était née au Kosovo et plus précisément à Prichtina.

Bien évidemment la réalité ne tarda pas à démentir cruellement toutes ces divagations. En fait c’est un bilan on ne peut plus catastrophique que l’on constate aujourd’hui, quatre ans après l’aventure meurtrière de l’Otan dans les Balkans: la Serbie demeure toujours en ruines et s’enfonce dans la misère, l’aide promise par les Occidentaux se faisant attendre; les maladies incurables consécutives à la pollution de l’environnement par l’uranium appauvri et d’autres matières toxiques, y sont en augmentation; l’instauration de la démocratie tant invoquée, y connaît, surtout dernièrement, de dures épreuves et inspire de graves inquiétudes; aussi l’une des plaies de la Serbie actuelle, c’est que le régime en place n’en finit pas de satisfaire aux exigences du tribunal de La Haye et de livrer à celui-ci une foule d’inculpés au point que l’on pourrait s’attendre, si Mme Carla del Ponte continue à ce rythme, à une massive déportation des Serbes au Pays Bas.

Et quant à la situation au Kosovo 250 000 Serbes et 50 000 autres non-Albanais, chassés sous l’administration de la province par Kouchner, n’y sont pas encore revenus, leurs biens demeurant vandalisés ou usurpés par les Albanais; l’insécurité pour quelques dizaines de milliers de Serbes se maintenant encore dans les enclaves, y est totale; le nombre de 80 églises dynamitées en été 1999, s’élève actuellement à 113, avec de nombreux cimetières profanés et transformés en dépôts d’ordures ; les clans rivaux s’y déchirent en se livrant à de fréquents assassinants, ainsi qu’au trafic de drogue et d’êtres humains; en même temps l’Uçk persiste à exporter la violence hors du Kossovo, notamment en Serbie du sud, en Macédoine, au Monténégro et en Grèce, poursuivant le rêve de la création d’une Grande Albanie qui engloberait tous les territoires balkaniques dont les Albanais s’étaient emparés, grâce à leur conversion à l’islam, à l’époque turque. En bref, loin de représenter cet oasis de l’Europe dans les Balkans, annoncé à grand renfort médiatique par nos stratèges démocrates, Le Kossovo en est devenu aujourd’hui le trou noir dont l’Europe ne peut qu’avoir honte.

Tout cela était à prévoir et nous, réunis ce soir dans ce haut lieu de l’esprit, nous n’avions cessé de le clamer dès le début dans la mesure où notre voix pouvait rompre la conspiration du silence ou se faire entendre au travers du vacarme soulevé par les démagogues dont je parlais tout à l’heure. Cependant il serait désespérant qu’il n’y eût que cela, car en quatre ans qui se sont écoulés depuis l’agression de l’Otan contre la Serbie, la vérité sur ce méfait, ainsi que sur le drame yougoslave en général, a fait des progrès considérables: des livres ont été publiés, des films ont été faits, des enquêtes ont été menées qui ont montré toute l’étendue de l’injustice dont le peuple serbe aura été victime dans cette affaire. Il faut y ajouter les dépositions dévastatrices de Slobodan Milosevic devant le tribunal de La Haye, qui ont laissé ses juges plus d’une fois désemparés, de même que son accusatrice principale, Carla del Ponte qui, à cours d’arguments, de trouve actuellement aux abois.

D’autre part, on constate que tous les acteurs internationaux, l’Union européenne, l’Otan et l’Onu, qui ont manifesté une coupable solidarité sur la question du Kossovo, sont actuellement profondément remis en cause par la crise irakienne. Cela vaut en particulier pour l’Union Européenne qui se trouve dans une telle discorde que l’Europe, non seulement n’a jamais vu le jour à Prichtina, malgré les fanfaronnades du fameux pitre humanitaires, mais qu’elle se révèle, hélas, fort mal à l’aise, surtout à Londres, à Madrid et à Rome. Force est de constater que le président Chirac et le premier ministre britannique Tony Blair, qui s’enorgueillissaient d’avoir été les initiateurs de la guerre du Kosovo, sont aujourd’hui à couteaux tirés, tandis que la presse anglo-américaine s’en prend à la France de façon totalement indigne. Si bien que l’on peut parler en ce moment beaucoup moins de l’Union que de la désunion européenne.

C’est également la leçon du Kossovo qui a été à l’origine de cet événement incroyable et pourtant normal, si l’on était pas tellement tétanisé par la puissance américaine : le non français aux Etats-Unis sur la question de l’Irak, et qui a rangé derrière la France, de grandes nations, notamment l’Allemagne, la Russie et la Chine, faisant naître l’espoir d’un monde multipolaire, et que le rêve du général de Gaulle, d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural, ou plus précisément à Vladivostok, pourrait être réalisé. Certes, nous ne doutions pas que ce non, ô combien bénéfique pour l’état du monde, viendrait de la France, mais nous ne pensions pas qu’il viendrait de la même équipe d’hommes, à l’exception de Jospin et des siens, qui a participé dans une guerre aussi injuste contre la Serbie que celle qui se déroule actuellement contre l’Irak. Mais il n’est jamais trop tard d’être touché par la grâce de la vérité, ni de se racheter par de bonnes actions pour les mauvaises que l’on a commises.

Il reste que le peuple irakien est aujourd’hui le Christ des nations, comme l’a été, il y a quatre ans, le peuple serbe, le Christ sublimant naturellement tout martyre immérité aussi bien des nations que des individus, et l’investissant du sens suprême. Si cependant le crime américano-britannique contre l’Irak ne s’accomplit pas dans le silence, dans l’indifférence ou dans l’approbation, mais au contraire rencontre une formidable opposition générale, c’est que le monde a commencé progressivement à prendre conscience du mal dans lequel il avait basculé précisément au Kossovo. Si bien que à la lumière de cette expérience kossovienne, ceux qui s’obstinent dans le mal, notamment en répétant sur les Irakiens le crime commis sur les Serbes, toujours au nom de hauts principes, n’en apparaissent que d’avantage dans leur médiocrité démoniaque.

Ainsi le Kosovo continue-t-il de rayonner du fond de son martyre, comme le fait depuis vingt siècles du haut de sa croix Celui dont le Kosovo est un espace privilégié. C’est en effet sur le Kosovo que s’est cristallisée la conscience universelle, le plaçant au centre du destin du monde actuel, comme il a été longtemps au cœur du destin serbe. Et du coup le mythe du kossovien d’acquérir une dimension planétaire, voire cosmique en parfait accord du reste avec le fait que son noyau constitue la plus haute idée de l’absolu que l’esprit humain a pu concevoir, celle de Dieu-Christ.

Quelle meilleures raisons pour nous tous, mesdames et messieurs, chers amis, que l’ensemble de celles-là, afin de nous encourager dans notre action, que nous puissions en demeurer fiers, et y persévérer!

Allocution prononcée lors de la soirée Le Kosovo: quatre ans après, organisée à la Sorbonne, le 26 mars 2003.