Cercle Jeune France

  Des Lettres, de l'Histoire, de la Politique de la France

    "Au fond des victoires d'Alexandre, on trouve toujours Aristote." Charles de Gaulle

 

L'Europe,

une nouvelle Atlantide?

 

Les civilisations ne sont mortelles

que si elles acceptent de l’être

 

par Komnen Becirovic

 

 

 

 

C’est un fait que les deux idéologies, communiste et fasciste, qui ont meurtri le XX-ième siècle, ont principalement échoué parce qu’elles n’ont pas tenu compte de réalités historiques et civilisationnelles, l’une rejetant l’histoire de l’humanité telle qu’elle s’est déroulée, dans la préhistoire, selon la formule de Marx, l’autre échafaudant une tour de Babel reposant sur l’exaltation de la race et de la force. Malheureusement on ne semble pas avoir tiré la leçon nécessaire de ce double débâcle, puisque à peine l’idéologie communiste, celle qui a duré le plus, enterrée, voici qu’une nouvelle idéologie, celle des droits de l’homme et de la démocratie, s’est mise à émerger avec ses composante telles que l’humanitarisme, le mondialisme, l’européisme, l’interventionnisme, primant sur les critères d’histoire et de civilisation sinon tout simplement sur le bon sens, pour aboutir à de tels désastres que sont la Bosnie, le Kosovo, la Tchétchénie, l’Afghanistan et l’Irak, en attendant d’autres.

C’est de cette même logique aberrante que relève la construction d’une Europe supranationale et, donc, la question d’intégration de la Turquie en son sein. Nos inconditionnels de l’admission de la Turquie dans l’Europe, ne semblent point être préoccupés par le fait que, pendant plus d’un demi-millénaire la Turquie a farouchement combattue l’Europe en même temps que la Russie ; qu’elle a maintenu des peuples entiers, comme les Serbes, les Grecs, les Bulgares, les Roumains, les Arméniens, les Georgiens, dans l’esclavage le plus abject en détruisant la majeure partie de leur civilisation ;  et qu’elle a jeté la semence funeste de l’apostasie parmi les peuples balkaniques et caucasiens, se trouvant ainsi à l’origine de féroces antagonismes séculaires qui se prolongent jusqu’à nos jours.

Car que sont les guerres de Bosnie, de Kosovo et de Tchétchénie sinon des séquelles du colonialisme et du féodalisme turcs ? L’Europe continue ainsi de pâtir de la longue présence ottomane sur son  sol par delà du retrait de la Turquie du continent à la suite de la Première guerre balkanique en 1912. La Turquie a été notamment la cause indirecte, par les biais de ses anciens féaux bosniaques et albanais, de la guerre qu’une Europe dévoyée  avec les Etats-Unis d’Amérique, a fait à l’une de ses nations les plus glorieuses, la Serbie, finissant de détruire au nom de la civilisation la part de l’héritage chrétien au Kosovo que même la barbarie turque y avait épargnée, mais pas la barbarie de nos humanistes. Rappelez-vous leur exultation, celle de Bernard-Henri Lévy : « Merci aux avions de l’Otan ! », ou celle de Bernard Kouchner : « L’Europe est née au Kosovo ! », au lendemain de l’apocalypse de l’Otan sur la Serbie, alors que les Albanais faisaient crouler les temples du Christ au Kosovo et en chasser ses fidèles.

C’est avec la guerre de l’Otan contre la Serbie dans laquelle la Turquie a participé en tant que membre de l’Alliance, qu’elle a opéré son retour spectaculaire, et du coup celui de l’islam dans les Balkans, qui se traduit, entre autre, par le projet de restaurer rien de moins que seize mille monuments pour la plupart des mosquées, témoignant de sa présence d’autrefois dans la Péninsule. On l’a vue à l’œuvre lors de la reconstruction du Vieux pont de Mostar, détruit en 1993 par les Croates - une entreprise dans laquelle elle s’est investie politiquement, médiatiquement, financièrement allant jusqu’à envoyer sur place une main d’œuvre des mahométans fervents  priant chaque jour tournés vers  la Mecque – tout cela on a pu voir tambour battant à la télévision turque. Naturellement la Turquie contribue à l’action de l’édification des cent cinquante mosquées au Kosovo, financées principalement par l’Arabie Saoudite, qui doivent remplacer le même nombre d’églises détruites à l’ombre de l’occupation par l’Otan et de l’administration par l’Onu de la province. En même temps, elle développe dans les Balkans une action médiaticio-politique constante ce dont prouve d’entières forêts d’antennes paraboliques en Bosnie islamique et en Albanie tournées vers Ankara et vers Istanbul qui abreuvent des flots de propagande les anciens fidèles sujets balkaniques du sultan.

Voyons à présent, en ne prenant qu’un seul exemple, celui du Nord de Chypre, dans quel état la Turquie maintient les monuments chrétiens sur ce territoire qu’elle a usurpé par la force. Les faits sont des plus accablants : des 525 églises, monastères, chapelles y ayant existés lors de l’invasion du Nord de l’île par les Turcs en 1974, il ne subsiste actuellement que des ruines quand ces édifices n’avaient pas été transformés en mosquées, en restaurants, en hôtels, en casernes pour les 35 000 soldats turcs stationnés en permanence sur l’île, voire en étables et même en latrines, alors que les cimetières sont complètement profanés et vandalisés. En fait, le triste sort du Nord de Chypre a préfiguré celui du Kosovo à quelques décennies de distance. Et bien que l’Eglise grecque n’aie cessé de clamer ce scandale, nos faiseurs d’opinion et nos politiciens immergés dans leur discours idéologique, feignent de l’ignorer et continuent de louer la Turquie ottomane et de se gargariser de la tolérance, de la modernité, de l’avancée géante de la Turquie actuelle sur le chemin des droits de l’homme et de la démocratie en prônant son adhésion intempestive dans l’Union européenne. Il paraît qu’un chef d’Etat, dont je tais le nom par respect du pays qu’il dirige, aie déclaré que nous sommes tous enfants de Byzance tant il est familier de l’histoire de Byzance et de la Turquie.

Quand je disais toute à l’heure que la Turquie a combattu l’Europe et la Russie durant un demi-millénaire, on pourrait  m’objecter que les nations européennes n’ont cessé  pendant ce temps de se déchirer entre elles, comme le prouvent la Guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre, les guerres napoléoniennes ou les deux guerres mondiales déclenchées par l’Allemagne contre la plupart des autres nations européennes, pour n’en prendre que ces trois exemples parmi mille autres. Certes, mais ces événements, si malheureux soient-ils, se trouvent en quelque sorte réparés, rachetés sinon abolis par les apports les plus divers et les plus enrichissants de ces nations à la civilisation commune, pansant ainsi ces blessures et opérant une réconciliation entre les peuples divisés du continent. En plein déchaînement du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, on ne pouvait ne pas lire Goethe et Dante ni n’écouter Mozart, Beethoven ou Monteverdi ailleurs en Europe, pas plus que boycotter Shakespeare, Pascal ou Dostoïevski en Allemagne et en Italie.

Or, du côté du Bosphore, nous n’avons absolument rien d’analogue, aucune contribution, dans quelque domaine qu’il soit, au progrès ou à ennoblissement du genre humain. Bien au contraire, ce fut la propagation de la foi islamique par le feu et le fer, par la charia, la corvée et le tribut de sang, par l’esclavage sexuel, la décapitation et le supplice du pal, comme autant de formes de l’inhumanité et de l’oppression les plus noires. Et je parle en connaissance de cause, en tant que Balkanique dont les générations des ancêtres ont vécu un véritable calvaire sous ce règne barbare. Par exemple, en une seule nuit, vers l’an 1670, douze  hommes les plus en vue de ma tribu de Trébyéchani furent abattus à la hache alors qu’ils dormaient, en violation de la parole donnée par le pacha local qui les avait reçus au dîner, et leurs dépouilles jetées le lendemain dans la rivière voisine. Un siècle plus tard, en 1789, toute la tribu aurait été exterminée ou réduite l’esclavage, si elle n’avait pas émigré dans cette forteresse naturelle qu’est la région de ma Moratcha natale à partir de laquelle s’organisa une résistance farouche à l’oppresseur. Encore que mon aïeul Yézdimir, surnommé Becir, pris dans une embuscade, fut décapité par les musulmans de la ville d’Onogochte qui hissèrent, en trophée, sa tête avec quelques autres sur les remparts de cette ville.

J’en parle parce que, loin d’être une exception, ce genre d’horreurs avec bien d’autres, fut le lot quotidien de la plupart des chrétiens balkaniques sous l’occupation turque. La sinistre Tour des crânes, Tchélé koula, près de Nich en Serbie, décrite par Lamartine, en est un emblème effrayant : près de mille têtes de Serbes décapités, y furent emmurées en 1809. Les guerres de Bosnie et du Kosovo, dont nos maîtres à penser ont donné une interprétation aussi inepte que perverse conduisant l’Occident au crime contre les Serbes, ne sont évidemment que des fruits maudits attardés de cette domination cruelle.

Voltaire ne manquait pas de fustiger l’état désastreux de choses dans ce qu’on appelait alors la Turquie d’Europe et, devant l’incurie voire devant la complicité des puissances européennes avec le Grand Turc, il comptait sur la Russie, surtout à partir de l’accession de Catherine II, sa disciple, au trône russe, de libérer les nations européennes, notamment les peuples balkaniques de même que caucasiens, ployant sous le joug turc. Et c’eût été chose faite à l’époque, compte tenu de deux guerres victorieuses libérant l’Ukraine, la Crimée, la  Moldavie, la Roumanie, la Georgie, menées par la Russie contre la Turquie, celle de 1768-1773 et de 1789-1792. L’ensemble des peuples opprimés aurait déjà à l’époque recouvré leur liberté et du coup les massacres des Serbes, des Grecs, des Bulgares et des Arméniens, ainsi que des Chaldéens, qui ont ensanglanté tout le XIX-ième et le début du XX-ième siècles, ne se seraient jamais passés, pas plus que l’agression de l’Otan contre la Serbie, puisque  la question d’Orient et donc celle de la Turquie eût été définitivement réglé, s’il n’y avait pas l’opposition systématique de l’Europe, passée experte à cultiver ses propres fléaux, en premier lieu l’opposition de la Grande-Bretagne à la Russie. Et lorsque, en mars 1878, les armées du tsar, ayant libéré la Bulgarie, se trouvèrent dans les faubourgs de Constantinople, c’est Bismarck qui prit l’initiative du sauvetage du moribond de Bosphore en organisant le congrès de Berlin qui lésa la Russie de ses efforts libérateurs. Pensez aussi que l’Autriche, qui ambitionnait de succéder à la Turquie dans les Balkans, lorsque, dans un suprême effort commun, la Serbie, le Monténégro, la Grèce et la Bulgarie, boutèrent enfin l’occupant turc de la Péninsule en 1912, commença à mobiliser contre la Serbie et fit tout son possible pour créer un Etat qui n’a jamais existé, l’Albanie. Qui plus est, cet Etat prétend aujourd’hui sur tous les territoires des Balkans, qu’ils soient serbes, grecs ou macédoniens, où les Albanais s’étaient répandus sous le règne ottoman en tant que ses suppôts.

Pour résumer, l’entrée de la Turquie dans l’Europe constituerait pour celle-ci une menace mortelle due essentiellement à des facteurs suivants: l’antagonisme multiséculaire entre la Turquie et l’Europe qui compromettrait déjà l’édifice commun dans ses fondations; la difficile cohabitation sinon l’antinomie de deux cultures, de deux religions, de deux mentalités que l’on voit déjà provoquer des troubles graves dans nombre des pays européens, les musulmans les plus affranchis s’écartant difficilement de préceptes du Coran; la dynamique de l’islam qui fait que l’Europe se couvre des mosquées remplies par des foules, pendant que nos sanctuaires chrétiens demeurent désespérément vides; enfin, la démographie,  puisque la Turquie avec ses 70 millions d’ habitants en y ajoutant quelque 50 millions des turcophones, changerait vite la structure de la population de notre continent d’autant que la natalité y est, dans la plupart des pays, en constante baisse ou en stagnation.

Ces facteurs extérieurs, conjugués aux facteurs intérieurs dont le plus préoccupant est celui de la déchristianisation de l’Europe, verraient assez rapidement notre civilisation submergée sinon engloutie par l’islam. Pour éviter à l’Europe ce sort d’une nouvelle Atlantide, il faut tout simplement faire coexister les deux religions, les deux civilisations, au lieu de tenter de fondre les unes dans les autres, de même qu’il faut faire cohabiter l’Europe et la Turquie dans une association étroite, sans aller jusqu’ à l’intégration  étatique, politique et économique de l’une dans l’autre. A plus forte raison qu’un tel méga Etat aux composantes si disparates, serait ingouvernable, comme l’est déjà  l’Union avec ses 25 membres actuels.

Cependant, et c’est le plus important, il faut oeuvrer à la renaissance de l’idée chrétienne, au développement d’une conscience du christianisme, en tant que foi, certes, mais surtout en tant que civilisation dans ses accomplissements les plus hauts, notamment dans le domaine de la spiritualité, de la philosophie, de la littérature, de l’architecture, de l’art, de la musique, qu’exprime admirablement le mot de Chateaubriand: génie du christianisme. Car, s’il est vrai que les civilisations sont mortelles, elles ne le sont, parfois, que si elles acceptent de l’être. Ou bien si elles ne travaillent pas à leur propre perte, comme l’a fait l’Europe dans son aberration idéologique précisément en Bosnie et au Kosovo, ainsi qu’en ouvrant largement la porte pour accueillir en son sein un pays qui aura été son cauchemar durant de longs siècles, la Turquie.

Allocution prononcée à la Convention nationale du Rassemblement pour l’Indépendance et la Souveraineté de la France – RIF - ,  le 13 mai 2006 à l’ASIEM à Paris.