AKIM le sage ou le héros solitaire
Quelque part en terre arabe et plus précisément en Cisjordanie, assis en tailleur contre le tronc d’un volumineux palmier, un jeune Palestinien méditait. Un adolescent qui, en ce dimanche, avait soudain éprouvé un besoin de calme et de silence, et qui, loin de chez lui, dans la fraîcheur de ce coin de verdure, dans ce havre de paix, pouvait enfin réfléchir.
Le profond silence de la palmeraie fut tout à coup troublé par l’appel à la prière. Du haut du minaret de la grande mosquée, le muezzin clamait ses incantations rituelles… Elles rythmaient cinq fois par jour la vie de tout musulman, comme autant de rappels à l’ordre. Malgré la distance, l’éternelle litanie égrenait avec force ses paroles jusque là, franchissant la barrière des arbres, s’échappant même encore au-delà pour gagner les collines.
Akim tressaillit… Il devait vite rentrer. Ainsi que chaque soir, son frère Kamal l’attendait pour aller prier… Il se leva d’un bond et emprunta le sentier caillouteux pris à l’aller.
En chemin, il continua à penser aux mêmes choses. Des choses qui le rendaient triste… Tout d’abord, il était malheureux de se sentir si différent. Mais, était-ce sa faute, s’il n’avait pas les mêmes idées que les autres ? En fait, si, il avait bien les mêmes idées que certains… Que tous ceux qui préféraient le calme et la sagesse à la violence. Et qui ne voulaient pas, eux non plus, participer à ces jets de pierre systématiques contre les Israéliens, et encore moins à des expéditions d’un tout autre genre… Mais lui osait le dire, contrairement à la plupart. Seulement, hélas, malheureusement, (lui, pensait « heureusement ») il n’avait pas du tout la même façon de voir que sa famille… Et cela, depuis que celle-ci avait énormément changé, suite au décès de son père. Depuis que son frère aîné ainsi que sa mère et sa soeur semblaient ne plus vivre maintenant que pour se venger des injustices commises par le peuple juif à l’encontre des Palestiniens… Quant à ces injustices, c’était certes quelque chose que personne ne pouvait nier. Une cruelle réalité, dont lui-même avait parfois été témoin… Des amis expulsés de chez eux, leur maison ensuite démolie. Parce que l’État hébreu avait réquisitionné le terrain pour ses colons, ou encore, pour pouvoir continuer le mur érigé afin de séparer définitivement les deux communautés… Mais malgré tout ceci, il s’apercevait bien qu’à présent plus grand-chose d’autre que cet esprit vengeur ne comptait vraiment pour son frère, sa mère et sa soeur. Et il lui était tout à fait impossible de partager un tel ressentiment, lui qui recherchait la paix avant tout… Il se sentait exclu et souffrait en silence.
Et Akim marchait, tout en se demandant pourquoi toute cette vengeance qui ne servait à rien, finalement, on le voyait bien, sinon à détruire encore un peu plus de vies. Jusqu’à celles de tout jeunes enfants, que des pères inconscients ou barbares laissaient se faire tuer, les y envoyant même parfois, trouvant là prétexte à assouvir leur haine du juif et à pouvoir se glorifier d’être des martyrs… D’ailleurs, lui-même en avait vu de temps en temps, de ces pauvres gosses qui allaient narguer les soldats israéliens en faction de l’autre côté des grillages ou des barbelés. Ils tombaient souvent comme des mouches sous l’assaut des balles… Pour rien. Ils étaient pourtant inoffensifs, ces gamins trop naïfs, avec leurs seules pierres pour toute arme. Un combat éternel qui durait depuis des décennies… Et qui n’avait en définitive aucune signification, puisque des deux côtés personne ne voulait jamais céder. Déjà, son père avait péri à cause de cela…
Y songeant avec encore plus de chagrin, Akim avançait en pleurant, projetant du pied avec une rage désespérée quelques cailloux sur son passage. Par fierté, maintenant qu’il n’était plus un enfant, il ne se laissait aller à pleurer que lorsqu’il était seul. Même Fatima, sa mère, ne devait jamais se douter de rien… Elle était déjà assez triste comme ça. Depuis que le chef de famille avait disparu, plus rien n’était pareil, plus personne n’était comme avant. C’est Kamal, l’aîné des fils, qui avait pris le relais. Mais, du haut de ses vingt ans, voilà qu’il hurlait déjà sa haine et criait vengeance… Il avait juré de réparer la mort de leur père.
Akim se remémorait son père, parti trop vite au royaume d’Allah lorsqu’il avait treize ans… Trois ans déjà… Abdul, son père, – et il en était certain à présent, puisqu’il venait d’y réfléchir longuement – avait été entraîné malgré lui par des chefs politiques issus du mouvement le plus radical ; celui qui se faisait maintenant appeler « la brigade des martyrs d’Al-Aqsà »… Ces hommes l’y avaient d’abord contraint par la persuasion et ensuite plus ou moins par la force. Parce qu’il se souviendrait avec toujours autant de bonheur, d’un père plutôt doux et compréhensif… Qui passait son temps aux travaux des champs, attentif à sa femme et ses enfants et ne s’occupant guère du reste, hormis d’aller faire ses cinq prières journalières avec modération.
Son père et lui avaient toujours entretenu d’excellents rapports ; d’autant qu’il ne l’avait jamais vu se mettre en colère ni être injuste ou hypocrite avec qui que ce soit. Alors, comment un tel homme aurait-il pu, tout à coup, devenir ensuite un soldat ?... Un de ces combattants enragés contre l’autre peuple ? Un de ces intégristes à la fureur toujours exacerbée ?... Il est vrai que parmi les gens du village, il y en avait bien peu qui osaient ne pas se rallier à l’appel au combat devenant de jour en jour plus pressant, plus insistant de la part de ces fanatiques… C’était même présenté comme une nécessité, et ceux qui tentaient d’y échapper étaient ensuite taxés de traîtres. Par ailleurs, le seul fait de vouloir en parler avec ces hommes, ne serait-ce que pour essayer de comprendre, était un sujet tabou. C’est pourquoi tout le monde se taisait, filant plus ou moins doux…
Akim frissonna au souvenir du jour funeste où ce groupe d’hommes toujours bardés d’armes, au visage masqué de voiles ou de cagoules, ces hommes qu’il n’aimait pas et qu’il avait tout de suite détestés, leur avaient rapporté la dépouille de leur père. Ce jour-là, il les avait carrément haïs, se jurant de toujours leur résister… Il les tenait pour responsables de cette mort. Qu’eux, glorifiaient, hurlant partout qu’Abdul était un martyr, et que c’était ce qu’Allah avait voulu… Après leur départ, lui aussi, avait prié Dieu, Mahomet et tous les saints disciples du prophète. Mais surtout pour leur demander d’ôter toute idée de vengeance de la tête de son frère Kamal… Adepte de la paix, il était depuis toujours résolument non violent. Et maintenant, ce dont il avait surtout peur, c’était de perdre également son frère… Son seul frère, son aîné, qu’il chérissait et dont il admirait sans cesse le vaillant courage.
Cependant, dans sa quête d’appel au calme et à la sagesse, Akim se heurtait de plus en plus à quelque chose de très grave au sein de sa propre famille : non seulement Kamal faisait la sourde oreille, feignant de continuer à le prendre pour un enfant, mais encore, Fatima sa mère, ainsi que Zeinab sa sœur, de deux ans son aînée, paraissaient entièrement du côté de son frère ; elles adoptaient systématiquement la moindre de ses idées… Et à présent toutes deux aussi faisaient chorus avec lui, criant vengeance de plus en plus souvent. D’autre part, elles, qui, du temps d’Abdul, ne mettaient que peu souvent le hidjab, le portaient maintenant en permanence... Alors, timidement, il essayait parfois de leur faire connaître son point de vue, de leur faire prendre conscience de ce que lui estimait être juste et normal. Mais à chaque fois on lui opposait un mur, elles semblaient butées… Elles l’écoutaient à peine. Il n’était que le cadet, le plus jeune des trois enfants… Ce que disait Kamal, seulement comptait. N’était-ce pas lui, à présent, le chef de famille ?... C’était donc uniquement à Kamal qu’elles s’en remettaient, à qui elles faisaient entièrement confiance. Et elles reportaient également tous leurs espoirs sur lui…
Au bout du compte, Akim n’osait plus rien leur dire, pas plus qu’à son frère. Du reste, Kamal ne lui avait-il pas fait comprendre gentiment, mais fermement, qu’il était le seul des fils à pouvoir donner les bons conseils aux deux femmes ?... Ainsi qu’à pouvoir prendre toutes les décisions ?
C’est pourquoi depuis, impuissant et consterné, Akim ne pouvait que contempler l’escalade.
De telle sorte qu’il devenait, jour après jour, le spectateur effrayé d’idées, de paroles et de comportements qui le sidéraient la plupart du temps et auxquels il n’aurait pour rien au monde voulu adhérer. Aussi préférait-il se taire et n’en plus parler… À quoi bon, puisque personne ne voulait l’entendre ?
Il partait donc souvent s’isoler dans sa palmeraie, où, là seulement, il retrouvait une certaine sérénité.
Parfois, il se rendait également de l’autre côté de la colline, en zone israélienne. Pour voir son ami Tamar, avec qui il allait autrefois en classe à Jérusalem.
Tamar et sa famille faisaient partie des quelques arabes ayant pu rester vivre dans la ville, sur cette nouvelle terre devenue Israël depuis plus d’un demi siècle et qui était pourtant aussi la leur ; celle où ils étaient nés et avaient grandi, celle où ils avaient leur maison, tous leurs biens… Et depuis, par le fait, ils étaient également Israéliens, comme tous les arabes demeurés à Jérusalem ou Tel-Aviv.
« On est peut-être Israéliens, puisqu’on vit ici, mais c’est bien par la force des choses… On n’en sera jamais de vrais, évidemment ! On sera toujours arabes et Palestiniens avant tout ! », avait souvent coutume de dire avec une fougueuse fierté Farouk, le frère aîné de Tamar, qui rajoutait ensuite avec beaucoup d’amertume :
« De toute façon, nous, sans parler de la religion, on n’a pas non plus les mêmes droits qu’eux… Déjà, on n’est pas autorisé à faire le service militaire… Et s’il n’y avait que ça ! Parce que de ne pas avoir fait le service empêche presque tout le reste… Puisqu’il le faut, pour obtenir certaines choses. Bien sûr, c’est voulu ! On ne veut pas de nous parmi eux… Le résultat, c’est qu’on est chez nous sans y être et qu’on ne peut donc pas s’y sentir complètement à l’aise… Quand je pense qu’autrefois, Jérusalem c’était notre capitale ! Celle de tous les Palestiniens… Ils nous prennent à chaque fois ce à quoi nous tenons le plus ! C’est vraiment une pure injustice… ».
Tamar et Akim étaient restés très amis, bien que ce dernier ait dû cesser ses études pour seconder Kamal aux travaux des champs. Akim avait beaucoup regretté de devoir quitter le lycée. Il était plutôt bon élève et n’avait reçu que des compliments de la part de ses professeurs tout au long de sa scolarité. Tandis que Kamal, de lui-même et dès ses seize ans, avait préféré quitter son collège pour seconder son père… Comme il étudiait sans passion ni conviction, il avait choisi de se rendre utile.
Mais aller voir Tamar ne s’avérait pas toujours possible… Il fallait attendre le bon moment. Celui des répits, où tout se passait bien et où les deux peuples pouvaient franchir sans dommage barrages ou check points, ces minces frontières de grillages ou de barbelés qui les séparaient un peu partout et où s’effectuaient en permanence de sévères contrôles.
Akim avait cependant un autre ami, et qui habitait dans son village ; il se prénommait Saïd.
Mais un jour, Saïd s’était trouvé pris malgré lui dans un attentat, sur la place d’un marché de Tel-Aviv avec ses parents. Une voiture piégée avait explosé non loin d’eux, épargnant le couple, tandis que lui-même était gravement touché par les débris de l’engin.
Depuis, malgré plusieurs opérations, Saïd demeurait presque en permanence assis dans un fauteuil de paralytique, la moelle épinière lésée ainsi qu’une partie du cerveau.
Au début, extrêmement peiné par la terrible catastrophe ayant frappé son ami, Akim allait le voir régulièrement.
Au fil du temps il finit par y renoncer, celui-ci ne parlant plus, ni même ne semblant le voir.
* * *
Un peu essoufflé, Akim venait d’arriver devant sa maison.
À l’intérieur, assis sur un banc dans la cour, son frère Kamal revêtu de la longue robe blanche traditionnelle, sorte de gandoura à manches longues, l’attendait déjà pour partir à la mosquée.
Une odeur de mouton bouilli, de menthe et de safran se répandait en effluves odorants partout dans les pièces. Fatima et Zeinab préparaient le repas…
Akim entra dans la chambre minuscule qu’il occupait avec son frère. Il retira aussitôt ses habits et se lava rapidement le visage et les mains dans la cuvette remplie d’eau par les femmes ; premières ablutions avant celles, rituelles, de la mosquée. Puis, il enfila à son tour la tunique blanche posée sur une chaise par sa mère. Enfin, il rejoignit son frère dans la cour, et après qu’ils eussent posé sur leur tête le bonnet traditionnel, sorte de petite toque ronde étroite et basse en tissu brodé de motifs arabes, tous deux partirent sans un mot vers leur lieu de culte.
Lorsque Akim et son frère sortirent de la mosquée, ils furent bientôt rejoints par trois hommes portant la barbe ; de ces hommes dont Akim, justement, se méfiait presque autant que du diable…
Kamal et les trois barbus s’éloignèrent un peu pour parler, laissant Akim en dehors de leur conversation. Celui-ci entendit malgré tout son frère leur déclarer :
« Non, pas maintenant… Il est encore trop jeune pour ça. Pas assez sûr de lui… Ce sera pour plus tard. Pour l’instant, laissons Akim tranquille… Mais je m’en occupe, vous savez bien. Sinon, c’est OK, je vous retrouve demain, comme d’habitude… ».
Les trois hommes au visage sinistre tournèrent les talons et Kamal revint près de son frère. Akim respira. Il prit sur lui pour oser dire à son aîné, parlant très bas de peur d’être entendu par quelque oreille indiscrète :
« – Par Allah, je t’en supplie, Kamal, n’écoute pas ces hommes ! Ne les retrouve pas demain ! Tu le sais, ils sont dangereux… Vois ce qui est arrivé à notre père ! J’ai peur pour toi…
– Non, Akim, tu ne dois pas avoir peur… Ces hommes-là ne sont pas dangereux, ils pratiquent seulement la justice au nom d’Allah. Allah est grand et Tout-puissant, c’est Lui qui décide pour nous. Et Il nous protège ! Je te l’ai déjà dit, Akim, nous devons tous participer au Djihad Sacré… C’est Allah qui le demande, ne le sais-tu pas encore ? Nous devons nous en remettre à Lui. Et s’Il a décidé que je doive venger notre père, je le ferai… On ne peut que Lui faire confiance. On le doit toujours… Sinon, ce serait blasphème et sacrilège.
– Faire confiance à Allah, oui… Sans aucun doute… Mais pas aux barbus kamis ! Eux, ne songent qu’aux violences, qu’aux actes barbares se terminant dans le sang ! Tu le sais pourtant, Kamal ! Pourquoi tant de cruautés, tant de morts ? Ce n’est pas ça, la justice, mon frère… Allah est bon, ce n’est pas ce qu’Il demande… Je t’en conjure, n’entre pas là-dedans, ne sois pas comme eux ! Il y a d’autres façons de vénérer notre père, de respecter sa mémoire… D’ailleurs, souviens-toi, il était la douceur même… Notre père n’a rejoint le groupe armé que parce qu’il y a été plus ou moins obligé. Tu le sais bien, Kamal ! Pense à notre mère, à notre soeur… Que deviendraient-elles, sans toi, s’il t’arrive malheur ?
– Akim ! Oh, Akim ! C’est toi, qui parles ainsi ? Mon cœur souffre, en t’entendant… Tu profères des paroles impies ! Heureusement, il n’y a que moi qui t’écoute… Ne parle jamais ainsi devant personne, tu ne te rends pas compte de ce que tu oses dire ! Notre père a agi et est mort en héros… Il nous faut au moins être à sa hauteur ! Il nous a donné l’exemple à suivre, le seul qui soit bon… Si on ne le venge pas, si l’on ne fait rien à notre tour contre ces chiens d’Israéliens, nous serons toujours des opprimés ! Même notre président bien-aimé n’est maintenant plus libre de ses mouvements… Yasser Arafat, notre vénéré chef suprême, est devenu plus ou moins leur prisonnier… Eh bien, moi, Akim, je veux faire partie de ceux qui sont fiers d’être à la fois arabes et Palestiniens ! De ceux qui ont le bon orgueil et qui n’entendent pas qu’on les écrase de la sorte. En leur volant impunément leurs terres et leurs biens… Je suis maintenant convaincu que c’est Dieu qui nous le demande ! Qu’Il réclame des martyrs prêts à verser leur sang pour Lui, afin de faire taire les hérétiques… Ces suppôts de Satan, toujours de connivence avec les démons américains ! Dieu VEUT le Djihad ! Ensuite, suprême récompense, mon frère… Si je disparais de cette terre où ne règne plus que l’infamie, je retrouverai Dieu là-haut et Il m’accueillera à bras ouverts ! Avec son cortège de soixante-dix vierges et toutes les autres douceurs du paradis… Tu n’as tout de même pas oublié tout ça, Akim ?...Et je retrouverai en même temps notre vénéré père. Alors, tu vois, je n’ai pas peur de mourir, mon frère ! Je suis prêt à mourir quand Allah voudra… Demain, s’il le faut. Car la cause est juste et bonne. Notre vie sur terre ne compte pas, tu le sais bien… C’est juste un passage. Notre bonheur et notre salut sont au ciel, et plus vite on y partira, et mieux ce sera. Tu es encore un peu trop jeune, Akim… Mais je t’expliquerai au fur et à mesure. Plus tard, tu comprendras… Et si je pars un jour, notre mère et notre sœur seront fières, crois-moi, d’avoir un deuxième martyr dans la famille ! Plus il y aura de martyrs dans les familles, et plus celles-ci seront certaines d’être bien accueillies au paradis d’Allah ! Ne le sais-tu pas encore, mon frère ?... ».
Atterré, Akim contemplait en silence son aîné. Il était partagé entre l’envie de continuer à lui crier qu’il se trompait, qu’il était tout simplement dupé, et celle de se taire…
Il choisit cependant la dernière solution. Soudainement, il se sentait extrêmement découragé. Il venait cette fois de réaliser pleinement à quel point Kamal s’était laissé embrigader par les doctrines des partisans du mouvement le plus radical, celui des fondamentalistes… Et il lui semblait bien qu’à présent, c’était déjà trop tard pour que son frère puisse faire machine arrière. Que quoi qu’il tente maintenant, il ne serait pas écouté pour autant. Les autres le tenaient… Tout était allé trop vite et trop loin.
* * *
Plus le temps passait et plus Akim était désespéré. De jour en jour, tout changeait dans son village et surtout, dans la façon de vivre de sa famille, qui se mettait à suivre d’office le mouvement des plus révoltés.
L’évolution de son frère, de sa mère et de sa sœur vers ce qu’il redoutait depuis toujours devenait des plus flagrantes. Il se doutait que dans la journée, pendant que les deux femmes se trouvaient seules chez elles, on leur faisait subir des pressions. Il connaissait les fréquentations actuelles de Zeinab parmi les étudiants de son lycée. Des étudiants palestiniens, qui ne voyaient la vie qu’au travers de l’école coranique et qui passaient surtout leur temps à réciter des versets du coran et à faire du prosélytisme… Nul doute qu’eux aussi avaient usé de leur influence sur sa sœur et sa mère. Et Kamal, qui était leur ami, n’y voyait évidemment aucun mal…
Si bien qu’à présent, Akim se retrouvait pratiquement le seul à demeurer un peu à l’écart, et depuis lors, se rendait compte qu’on commençait à se méfier de lui.
Tout dernièrement, quatre hommes qui demeuraient dans son quartier, parmi les plus enragés à combattre l’armée israélienne, à attaquer leurs chars, avaient été tués par leurs tirs. Quelques gamins de huit à quatorze ans, combattant à côté de leur père, avaient également succombé. Depuis, la fureur et la haine étaient à leur comble… On promenait à bout de bras leurs cadavres dans toutes les rues en proclamant une colère immense.
Immédiatement, une partie du village était devenue une vraie poudrière : en cortège, les amis et la famille des morts, ceux de sexe masculin, hurlaient vengeance en brandissant vers le ciel leurs bras armés de mitraillettes et de fusils ; fantômes noirs gesticulants, leurs femmes les suivaient en proférant des injures vers l’ennemi tout proche, le visage déformé par une hostilité sans nom.
Akim avait très peur… Il prenait conscience une fois encore de son impuissance, devant cette marée humaine que rien ni personne ne pouvait plus contenir. Comprenant le chagrin et la colère de tout un chacun, il pensait que ceux-ci l’avaient quand même bien cherchés…
Et c’est encore plus fréquemment maintenant qu’il se réfugiait dès qu’il le pouvait dans sa palmeraie, afin d’échapper à cette folie meurtrière. D’autant qu’à présent, son frère Kamal se montrait de plus en plus sombre. Il ne parlait presque plus et ne savait même plus rire…
Et lorsque Akim rentrait dîner après la dernière prière du soir, presque toujours seul puisque son frère partait ensuite avec les hommes barbus, – chez qui il demeurait jusque très tard – il trouvait bien souvent Fatima et Zeinab en train de pleurer.
Depuis, il sentait confusément qu’on lui cachait certaines choses. Que quelque chose de grave était en préparation… Il en avait de plus en plus le sentiment.
* * *
Ce jour-là, Akim était plus inquiet que jamais. Kamal était parti comme d’habitude de très bonne heure à la mosquée, pour assister à la première prière, celle du matin.
Tous les jours c’était le même rituel et Kamal revenait ensuite vers les six heures à la maison, où tous se retrouvaient devant thé, café et diverses galettes et pâtisseries préparés par les femmes.
Mais aujourd’hui, son frère n’était pas rentré. Il avait dû se résoudre à partir seul aux champs.
Il avait espéré que Kamal le rejoindrait bientôt, mais l’heure du déjeuner avait sonné, annoncée par le second appel à la prière du muezzin, sans qu’il soit de retour. Assis à l’ombre, il avait mangé en solitaire le frugal repas quotidien confectionné par sa mère et avait ensuite repris son labeur.
Et la journée s’était finalement terminée sans que son frère ne réapparaisse…
Comme chaque soir, il avait alors ramené brebis et moutons dans la bergerie et s’en était retourné chez lui, de plus en plus angoissé. C’était la première fois que Kamal délaissait son travail, cela ne lui ressemblait pas… Il lui était sûrement arrivé quelque chose.
Une fois dans sa maison, il constata que son frère ne s’y trouvait pas. Bizarrement, sa mère et sa sœur lui parurent particulièrement nerveuses et taciturnes, semblant ne pas vraiment s’étonner de l’étrange absence de Kamal. Il eut à nouveau l’impression qu’elles en savaient plus qu’elles ne voulaient bien en dire.
À l’heure habituelle, il se rendit à la prière du soir, pensant à coup sûr, cette fois, retrouver son frère à la mosquée. Mais il ne s’y trouvait pas non plus.
Akim devint terriblement apeuré. Déjà, depuis le matin, il avait eu comme un mauvais pressentiment... Parce que durant ces derniers jours, Kamal s’était totalement replié sur lui-même, s’absentant de plus en plus souvent et de plus en plus longuement, dès les travaux des champs terminés. Ou encore, lorsqu’il se trouvait là, restant enfermé pendant des heures dans la chambre, à réciter des versets du coran, son chapelet entre les mains qu’il pétrissait avec une nervosité croissante…
Il avait tout de suite pensé que ce recueillement était une nouvelle étape dans la vie de son frère. Une sorte de préparation, en vue d’une mission quelconque, par exemple. Et comme aujourd’hui Kamal demeurait introuvable, il se posait les pires questions…
En sortant de la mosquée, Akim fut abordé par Rachid, un vieil homme qu’il aimait bien, un ami de son père.
Le vieil homme l’entraîna plus loin, et à l’abri du regard des autres, ils s’assirent à même le sol poussiéreux, le dos contre le mur d’un jardin clos. Là, Rachid lui demanda pourquoi Kamal n’était pas avec lui. Akim répondit qu’il n’en savait rien et qu’il était très inquiet. Le vieillard l’informa alors avec tristesse que, dans la journée, trois Palestiniens avaient été abattus à Jérusalem par des militaires israéliens qui n’avaient fait que riposter : les trois hommes étaient entrés dans un café bondé de consommateurs, sur lesquels ils avaient lancé des engins explosifs de leur fabrication, provoquant ainsi la mort de quelques-uns. Il avait peur que Kamal ne soit parmi les trois arabes descendus… Il connaissait les convictions de celui-ci et de ses nouveaux amis. Et comme il avait justement disparu…
Bouleversé, Akim souffrait déjà. Il pensa immédiatement que Rachid avait de bonnes raisons de lui confier tout ceci… Et il se doutait que ce qu’il avait toujours craint venait malheureusement d’arriver. Il remercia l’ami de son père et après lui avoir rapidement fait part de ses propres doutes, se leva d’un bond et partit en courant.
Haletant, il s’engouffra chez lui avec angoisse.
Dans la cour, près du puits où se tenaient sa mère et sa sœur, trois sombres barbus s’y trouvaient également, palabrant avec celles-ci…
Les deux femmes, pales et tendues, pleuraient en silence, l’une soutenant l’autre.
Son cœur battit un peu plus vite. Avant même qu’on ne le mette au courant, il avait tout compris.
À l’approche d’Akim, les trois hommes se turent et les deux femmes se mirent à gémir en le regardant. Puis, l’un des barbus s’adressant à lui, prononça avec une fierté démesurée et d’une voix surexcitée :
« Akim, nous sommes fiers de t’annoncer que ton frère est mort en martyr… Il fait maintenant partie de tous ces courageux autres ! De tous nos valeureux martyrs… De ceux qu’Allah bénit et qu’Il est toujours heureux d’accueillir chez Lui ! Kamal, en donnant sa vie, n’a fait lui aussi qu’obéir à Dieu… Nous espérons qu’à présent, tu poursuivras à ton tour l’œuvre de ton aîné et celle de ton père… Ton devoir est là, Akim, et c’est Dieu qui te le demande ! Allah est Grand, parmi les grands… Allah est le plus grand ! Et Il est Tout-puissant ! Grâces Lui soient rendues éternellement !… Vive Allah ! ».
Pour toute réponse, Akim s’enfuit en sanglotant. Il se réfugia dans le silence de sa chambre, qu’il ne partagerait plus jamais avec Kamal.
La pièce ravivait sa douleur, avec les affaires de son frère qui traînaient ça et là, comme s’il allait revenir d’un moment à l’autre.
À ces hommes monstrueux, il aurait voulu crier toute sa rancœur, toute sa colère. Leur crier sa haine et son mépris… Mais le chagrin le submergeait, et pour l’instant, il préférait se recueillir. Il serait bien temps ensuite d’agir à sa façon. N’était-il pas malheureusement devenu à son tour le nouveau chef de famille ? Il s’effondra sur son lit, continuant à sangloter.
Un moment plus tard, Zeinab l’appela timidement derrière la porte. Il ne bougea pas.
Une heure après, un peu calmé mais le cœur lourd d’une peine amère qui ne s’en irait jamais, il se décida à rejoindre les deux femmes. Malgré l’heure tardive, elles l’avaient attendu pour dîner… Akim se força à manger, mais rien ne passait en ce jour tragique.
Il se mit alors à parler pour faire sortir ce trop-plein qui l’oppressait, clamant sa douleur, expliquant que tout ce qui venait d’arriver était absurde et injuste. Aussi bien pour Kamal, qui s’était laissé entraîner à commettre cet horrible attentat lui ayant coûté la vie, que pour tous ces gens innocents tués par lui…
Qu’il fallait que tout cela cesse, à présent qu’il devenait le seul à pouvoir tout décider. Que tuer ainsi gratuitement des personnes, même les pires soient-elles, n’avait jamais rien résolu…
Qu’on n’était plus au Moyen-âge. Que tous ces actes relevaient de la pure barbarie, et que tous ceux qui les perpétraient n’étaient en fait que de vulgaires meurtriers. Ou le devenaient… Lui, par Allah, – qui était un Dieu de bonté, et non un Dieu inquisiteur et vengeur, comme ces fourbes d’hommes se complaisaient à vouloir le montrer – n’en deviendrait jamais un.
Les Israéliens commettaient parfois eux aussi des actes injustes et barbares ?... Soit ! Raison de plus pour ne pas faire comme eux… Sinon, ce serait se montrer aussi cruels, et tout ça ne mènerait à rien. Il faudrait bien qu’un jour il y en ait qui cèdent, et ce serait ceux-là les plus intelligents.
Et puis, il fallait qu’elles comprennent une bonne fois que la brigade des martyrs n’enrôlait que les plus faibles… Les plus démunis matériellement ou moralement. Ceux qui n’avaient plus rien à perdre… Pour mieux les obliger ensuite à faire ce qu’ils voulaient obtenir d’eux. Autrement dit, ce qui répondait à des intérêts personnels connus d’eux seuls… Des intérêts qui, apparemment, n’avaient plus rien à voir avec la religion, dont il se servait uniquement pour à la fois recruter et se cacher. Une politique grandissante et dangereuse, qui tendait à s’infiltrer par le biais des mosquées un peu partout dans le monde… Les purs et durs, (durs, certainement, mais purs, sûrement pas…) les intégristes, pour les appeler par leur véritable nom, n’étaient tous que des menteurs qui détournaient le coran à leur profit sans aucun état d’âme, faisant ainsi du tort à l’islam.
Elles devaient enfin ouvrir les yeux, voir les choses en face. En prendre conscience une fois pour toutes…
Fatima et Zeinab avaient pleuré en silence et sans un mot pendant tout le repas. Durant le discours d’Akim, elles ne le regardèrent jamais, comme si elles ne l’osaient. Lorsqu’il eut terminé, Fatima leva enfin la tête vers lui et dit :
« – Mon fils, ta sœur et moi approuvons entièrement Kamal… Notre cœur saigne comme le tien et nous souffrons terriblement de son absence, tout comme toi. Nous en souffrirons éternellement… Mais nous savons qu’il a fait ce qu’il devait. Qu’il est maintenant en paix… Nous sommes heureuses et fières, qu’il ait fini par intégrer la brigade des martyrs d’Al-Aqsà. Nous ne pensons pas comme toi et croyons totalement en Elle… Mais tout ce qui est grand et beau fait toujours peur, nous le savons, et nous n’écouterons jamais ses détracteurs. Nous trouvons que tu as tort, Akim, de penser de la sorte… Zeinab pourra t’en parler, si tu le désires. Elle pourra même te mettre en contact avec ses amis qui en font partie… J’espère que tu le feras… Je suis certaine qu’ensuite, tu comprendras et voudras y entrer. Obéir à Allah, et seulement à Lui, est devenu pour ta sœur et moi notre seul objectif… Le seul qui en vaille vraiment la peine, et tu devrais en faire autant. Kamal a maintenant la joie d’être là-haut, avec Dieu et ton père… Nos deux chers hommes sont au paradis d’Allah et ils veillent maintenant sur nous tous. Ils nous protègent…
– Maman ! Oh, maman ! Comment le cœur d’une mère peut-il réagir ainsi ? Tu es veuve, tu as déjà beaucoup souffert. Et voici que tu perds également ton fils aîné… Je pensais que tu en aurais voulu à ces hommes, qui, après s’être servi du père, se sont servis du fils ! Ton mari et ton fils sont morts à cause d’eux ! Ne vois-tu pas que ces hommes cherchent des proies faciles qu’ils peuvent manipuler ? Pour mieux assumer leur propre haine, qui n’a plus rien de normal, qui est démesurée ?
– Non, Akim ! Non ! Tu te trompes… Ce sont eux, qui vont dans le bon sens ! Et c’est toi, qui n’as rien compris… Ils ne se servent de personne, ils ne dupent personne. D’ailleurs, ils n’ont pas peur de se sacrifier également… Plusieurs d’entre eux ont déjà donné leur vie. Et malgré toute notre souffrance d’avoir perdu deux êtres chers, je te le répète, Akim, Zeinab et moi sommes pour le Djihad islamique… Nous sommes convaincues, et notre foi est inébranlable. C’est la seule voie pouvant conduire directement à Dieu… Notre gloire à nous, sur cette terre, c’est d’avoir déjà deux martyrs dans la famille. Et j’offre même à Allah tous mes enfants, s’Il en a besoin ! Pour Lui, je veux bien en faire l’énorme sacrifice… Qu’Il les prenne, et qu’Il me prenne avec s’Il le désire ! Ta sœur et moi voulons continuer d’œuvrer dans le sens de ton père et de ton frère… Et dans ce but, nous ne suivrons que ceux qui penseront et agiront comme eux. ».
Akim trembla. Instinctivement, il chercha le regard de sa sœur.
Zeinab, qui n’avait pas proféré une seule parole, le contemplait de ses doux yeux noirs pleins de reproches. Ceux-ci ne lui renvoyaient que le reflet d’une triste et muette désapprobation…
Il comprit alors que son idéologie personnelle était irrémédiablement rejetée par les deux femmes. Comme pour son frère, il arrivait sans doute trop tard… Le prosélytisme des démons intégristes avait fonctionné une fois encore.
Il ne rajouta donc rien de plus, et après avoir embrassé sa mère et sa sœur retourna dans sa chambre. Là, il se laissa aller à sa douleur et pleura toute la nuit.
Il s’endormit en pensant que tout espoir de quoi que ce soit était maintenant perdu pour lui, et qu’il allait douter de tout avec la peur au ventre.
* * *
Les jours passaient sans que l’immense chagrin d’Akim s’atténue.
Il vivait dans une angoisse permanente de presque tous les instants : les exactions de la brigade des martyrs allaient s’intensifiant…
Zeinab l’exhortait parfois à s’affilier à sa bande d’amis. Gentiment, elle lui laissait entendre qu’elle le trouvait un peu lâche… Elle lui avait même suggéré qu’étant donné qu’il était devenu un homme, il devait le prouver. Qu’il en était temps et qu’il en avait maintenant l’occasion… Rajoutant que s’il ne s’en sentait pas capable, c’est elle qui prendrait la relève.
Il ne l’avait pas vraiment crue, pensant qu’elle le taquinait. Malgré tout, il n’était plus tranquille, pas vraiment rassuré. Vu les relations que sa sœur continuait d’entretenir avec ces étudiants exaltés, on ne savait jamais… Comment pouvait-il prévoir ce qui pourrait lui passer par la tête, lui arriver ? Comment la protéger au mieux, puisqu’il était encore moins souvent à la maison depuis qu’il était seul à assumer tous les travaux?
Il n’allait tout de même pas cloîtrer Zeinab pour autant… Cela ressemblerait trop à des méthodes que justement il combattait. C’était les femmes, qui enfantaient. Sans elles, il n’y aurait pas de monde possible. L’homme leur devait la vie, il devait leur en être reconnaissant… La femme devait être protégée, certes, mais en douceur et sans aucune contrainte. Lui, Akim, respectait et admirait le rôle des femmes. Il respectait infiniment sa mère et sa sœur. Et puis, en outre, Zeinab étudiait brillamment… À la fin de son année scolaire, elle rentrerait en faculté de médecine. À seulement dix-huit ans… Sa fierté à lui, c’était d’avoir une sœur aussi douée, aussi intelligente. Elle était également douce et belle. Dommage qu’elle se soit laissée influencer dans le mauvais sens… D’autant que depuis, elle cachait sa beauté sous de ternes et tristes vêtements. Il n’avait pu s’empêcher de lui en faire un jour la remarque… Elle lui avait expliqué que c’était pour elle une façon de se protéger : elle préférait passer inaperçue, cela lui paraissait plus sérieux et rassurant, surtout dans cette période de troubles. D’autre part, elle trouvait également normal de ne pas attiser le désir des hommes et se moquait, avec un rien d’ironie, de ces Occidentales qui se plaignaient parfois d’avoir été violées, ou encore de se voir traiter comme de belles marchandises. Pour elle, l’Europe n’était qu’un vaste lieu de débauches où les femmes se complaisaient à ne représenter que de vulgaires objets du plaisir, avec leurs tenues aguichantes et provocatrices. Et elle citait entre autres comme exemple, toutes ces incroyables publicités en tout genre de femmes impudiques dévoilant leurs charmes et leurs fantasmes sans aucune retenue… Elle estimait que les mœurs européennes devenaient de plus en plus outrancières et immorales, et qu’il était temps que tout cela cesse. En tout cas, elle pensait avec une extrême conviction qu’il ne fallait surtout pas que de telles pratiques parviennent dans leur pays.
Devant l’ardeur de Zeinab à défendre son point de vue, il n’avait alors rien riposté. Que sa soeur fût aussi sérieuse n’était finalement pas pour lui déplaire, même si elle exagérait tout… Il déplorait seulement avec une certaine frayeur qu’elle soit devenue fondamentaliste. Depuis toujours, il adorait Zeinab. Elle représentait pour lui le genre de femmes qu’il désirerait rencontrer et épouser plus tard. Avec sa mère, elle était à présent sa seule famille. Bien sûr, il avait une ribambelle d’oncles et de tantes, de neveux et nièces, de cousins et cousines… Mais tous habitaient loin de son village, et il les voyait très peu souvent, avec cette histoire de morcellement de territoire donnant lieu à de multiples frontières. Et de toute façon, c’était depuis bien des décennies que tout était devenu subitement compliqué, inextricable dans son pays. C’était ainsi depuis sa naissance, et il n’avait jamais connu que cela…
« Les enfants des deux camps doivent apprendre à vivre avec tous ces problèmes. Il n’y a pas d’autre solution… », avait souvent pensé avec tristesse et amertume Akim en grandissant.
Alors, pour toutes ces raisons, il tenait d’autant plus à sa sœur et ne voulait pas la perdre. Du moins, jusqu’à ce qu’elle se marie… Heureusement, c’était lui le chef de famille, elle ne serait pas forcée d’épouser quelqu’un qu’on choisirait pour elle. Zeinab ferait son choix elle-même. Il ne voulait même pas songer qu’elle puisse s’unir un jour à l’un de ces enragés…
* * *
Le temps était venu, où, partout en Palestine, on procédait à la cueillette des dattes.
La palmeraie si chère à Akim devenait tout à coup bruyante, envahie par les rires et les cris des quelques cueilleurs recrutés pour la circonstance, et qui s’activaient à qui mieux mieux, juchés tout en haut des palmiers.
Le ramassage s’achevait, et comme le lendemain c’était vendredi, jour de repos, Akim se rendrait de l’autre côté, chez son ami Tamar qui l’avait invité. Avec en cadeau, un sachet de dattes toutes fraîches comme il se doit, et comme de coutume en cette saison…
Il aimait énormément la famille de Tamar, tous musulmans eux aussi, mais qui pratiquaient un islam modéré tout en ayant des idées assez modernes et une certaine ouverture d’esprit.
Chez eux, il se sentait compris, sur la même longueur d’ondes…
En paix, comme dans sa palmeraie.
De bonne heure le vendredi matin, Akim franchit le check point sans problème, installé dans la voiture de ses voisins qui se rendaient justement à Jérusalem.
Lorsqu’il ne trouvait personne pour l’emmener, il prenait alors le car. Zeinab l’avait d’ailleurs pris la veille au soir pour aller chez Farida, sa meilleure amie de lycée, qui habitait également dans la capitale ; elle y allait assez souvent et y restait dormir le jeudi soir. Les parents de Farida l’aimaient comme leur deuxième fille, et encore plus depuis qu’elle était orpheline de père ; et la perte de son frère aîné n’avait fait que renforcer leur affection.
Akim avait proposé à Zeinab de passer la chercher chez son amie le vendredi en fin d’après-midi, afin qu’ils rentrent ensemble au village. Mais Zeinab lui avait demandé de ne pas l’attendre ; pour une fois, elle rentrerait en fin de matinée. Elle avait des cours à réviser en vue d’un exposé et d’autre part, depuis la disparition de Kamal, elle ne voulait pas laisser leur mère trop longtemps seule, lui avait-elle répondu.
À Jérusalem, comme toujours, Akim fut chaleureusement accueilli par tout le monde chez Tamar.
Ce dernier l’emmena aussitôt se promener dans la ville sainte. C’était une promenade qu’ils faisaient ensemble à chaque fois, car les deux amis adoraient flâner le long des remparts de la vieille ville, dans les petites ruelles, et ne manquaient jamais de terminer leur balade par une visite à la Coupole du Rocher. Un pèlerinage recueilli au plus ancien monument de l’islam, qu’ils admiraient profondément. Et ils se rendaient ensuite à la mosquée d’Al-Aqsà, l’une des plus anciennes, pour la prière de midi. Puis, ils rentraient alors pour déjeuner…
Lorsque les deux amis traversaient les quartiers des juifs ultra orthodoxes, Akim était toujours aussi surpris. Leur accoutrement bizarre, inévitablement noir de la tête aux pieds, avec ce curieux chapeau d’où sortait de chaque côté un seul et long rouleau de cheveux leur tombant aux épaules, – souvent aussi noirs que leurs vêtements – et qui se balançait en cadence comme un ressort à chacun de leurs mouvements, lui donnait toujours envie de rire tellement c’était drôle.
Ces hommes lui faisaient à chaque fois penser à d’étranges marionnettes qui seraient venues du fond des temps. Ou encore, à quelque sombre oiseau un peu maladroit et ridicule…
Après un copieux méchoui accompagné de thé à la menthe, Akim et Tamar s’étaient rendus dans la chambre de ce dernier pour écouter quelques CD des derniers airs à la mode.
Les chanteurs préférés de Tamar étaient anglais ou français. Il les avait fait connaître à son ami, qui les appréciait beaucoup depuis.
Il n’y avait que dans cette maison qu’Akim pouvait goûter au plaisir de ces musiques modernes, chez lui c’était exclu… Seuls, les airs arabes étaient de mise.
Les deux garçons devisaient gaiement en dégustant le reste des dattes qu’Akim avait apportées. Écoutant leurs airs de prédilection, ils parlaient de choses et d’autres, évitant volontairement les sujets trop déprimants. Depuis la mort de Kamal, c’était la première fois qu’Akim se sentait aussi bien.
Tout à coup, la porte de la chambre s’ouvrit brutalement…
Farouk, le frère aîné de Tamar, fit une soudaine irruption dans la pièce. Nerveux et oppressé, il jeta :
« – Il vient encore d’y avoir un attentat dans un bus ! Tout près d’ici. Paraît-il que le kamikaze, c’est une jeune Palestinienne… Une jeune fille… Elle s’est fait sauter elle aussi avec une ceinture bourrée d’explosifs ! Cachée sous ses vêtements, comme ils font tous… Et comme à chaque fois, c’est l’hécatombe ! Mais faut-il qu’ils soient devenus fous, nos frères et nos sœurs, pour en arriver à de telles extrémités, à de telles atrocités ! Dieu leur pardonne… Mais est-ce pardonnable ? J’en doute, c’est trop affreux, et leurs actes sont criminels. Ça s’est passé il y a à peine une heure… C’est un ami qui vient de m’avertir. Il se trouvait justement à l’endroit où le bus a sauté… Il a eu très peur. Le bus a littéralement volé en éclats et une tôle est tombée sur le trottoir, à deux mètres de lui, le frôlant au passage… Les corps ensanglantés gisaient un peu partout, certains restés accrochés à la carcasse du véhicule, d’autres projetés sur la rue et le trottoir. Il y avait aussi des enfants… Pauvres gosses ! De la jeune Palestinienne, il ne reste pas grand-chose… Son corps a été déchiqueté. Cette scène d’horreur, c’est malheureusement du déjà vu ici… Les secours sont rapidement intervenus, mais il semblerait qu’il n’y ait pas de rescapés. C’est épouvantable… Il devient extrêmement difficile à présent de se promener tranquillement en ville, avec tous ces fanatiques ! Et des deux côtés, en plus ! Quand ce ne sont pas les Palestiniens, ce sont les Israéliens… Et quand il en est parmi ces derniers qui prêchent pour la paix, on les assassine… Je pense notamment au juif Itzhak Rabin, dont mon grand-père m’a parlé un jour… Il a été tué par quelques fanatiques israéliens, parce qu’il défendait notre peuple et voulait rétablir une certaine justice… J’adore mon pays, mais quand je vois qu’il est à feu et à sang, parfois je n’ai plus envie d’y vivre. À la fin de mes études, je partirai peut-être ailleurs… En tout cas, les arabes qui, comme nous, vivent en Israël, en viennent presque à souhaiter à leur tour que le mur d’enceinte soit enfin terminé ! Parce que ceux qui habitent à Jérusalem ou Tel-Aviv, quels qu’ils soient, craignent maintenant pour leur vie eux aussi… Ce genre d’attentat peut frapper n’importe où et n’importe qui. Avec un mur, c’est certain, au moins, on serait enfin tous protégés de ces misérables fous ! ».
À l’annonce de la terrible nouvelle, les deux garçons avaient réagi.
Tamar fit remarquer d’un air affligé, que son ami et lui auraient très bien pu se trouver sur les lieux de l’attentat. Ils s’étaient justement promenés par là avant de rentrer déjeuner…
Quant à Akim, il avait d’abord sursauté, puis, légèrement pali, en apprenant qu’il s’agissait d’une jeune fille kamikaze. Il s’écria avec consternation :
« – C’est vraiment horrible ! Je suis peiné pour vous tous… Vous connaissez mes idées, pacifiques comme les vôtres, et combien je réprouve moi aussi de tels actes. Et puis, vous savez pourquoi et comment, hélas, mon père d’abord et ensuite mon frère sont morts… Et là, c’est pour ma sœur que je tremble. Une sorte de mauvais pressentiment, comme j’avais eu alors pour Kamal... Pourtant, je ne devrais pas, puisque Zeinab m’a dit qu’elle rentrerait chez nous pour déjeuner. À cette heure-ci, elle est sûrement à la maison, en train de réviser ses cours… Mais, dis-moi quand même, Farouk… Sait-on qui est la jeune fille ?, prononça-t-il d’une voix blanche.
– Non, Akim, pas pour l’instant… La police et le Mossad doivent maintenant le savoir, mais ce n’est pas encore divulgué. Tu sais, ne t’inquiète pas trop quand même… Ce n’est pas parce que c’est une femme, qu’il faut que ce soit justement ta sœur… », répondit Farouk, légèrement gêné. Il connaissait Zeinab et ses amis étudiants…
Néanmoins, il proposa tout de suite de téléphoner chez Farida pour rassurer Akim. Il était ami avec l’un des frères de la jeune fille, qui étudiait comme lui dans la même faculté. Il l’appela aussitôt avec son téléphone portable. Mais lorsqu’il composa son numéro, il tomba sur la boîte vocale… Et plutôt que d’y laisser un message, il décida de se rendre immédiatement chez lui.
Une fois Farouk parti, Akim se mit à attendre son retour avec autant de fièvre que d’impatience. Tamar lui-même était inquiet. Il craignait pour son ami. Il avait peur que son frère ne revînt porteur d’une nouvelle tragédie.
Trois quarts d’heures se passèrent ainsi dans une attente angoissée, où les deux garçons n’avaient plus cœur à grand-chose. Il leur fallait savoir au plus vite, pour être enfin soulagés.
Puis, Farouk finit par arriver…
Son visage ne témoignait d’aucune émotion particulière. Il annonça tout de suite posément à Akim, qui l’interrogeait du regard avec avidité :
« Apparemment, Akim, ta sœur est rentrée chez elle comme elle te l’a dit… C’est ce qu’elle a d’ailleurs également déclaré à Farida en la quittant. Elle est allée prendre le car de onze heures, et Farida l’a accompagnée à la gare routière. Puis, Farida est repartie avant que Zeinab ne monte dans le car, parce qu’elle était pressée. Sa mère lui avait demandé de faire quelques courses pour le midi… C’est tout ce que je peux te dire, Akim, je n’en sais pas plus. Farida non plus… Mais je pense que tu ne dois plus maintenant te faire de soucis. Zeinab est sûrement avec ta mère, tu la retrouveras en rentrant… ».
Akim remercia Farouk. Il était un peu apaisé, mais pas totalement. Farida n’avait pas vu Zeinab monter dans le car… Il doutait encore et ne serait vraiment rassuré que lorsqu’il se trouverait devant sa soeur. Du coup, pour une fois, il abrégea sa visite et s’en fut de chez son ami Tamar beaucoup plus tôt que prévu.
Il était près de seize heures lorsqu’il grimpa dans le car le ramenant en Cisjordanie.
Tamar l’avait accompagné à l’arrêt des cars, lui prodiguant des mots affectueux d’apaisement.
Ils se dirent au revoir avec toujours autant d’amitié, mais avec encore plus d’émotion, sans savoir très bien pourquoi.
Aux environs de dix-sept heures, Akim arrivait dans son village.
Il descendit du car avec hâte et se précipita chez lui en courant.
Sa mère, déjà en train de préparer le repas du soir, l’accueillit comme d’habitude avec une ébauche de sourire ; un sourire las, triste et résigné… Voyant son fils nerveux et essoufflé, elle le considéra avec un rien d’étonnement.
Akim s’écria aussitôt avec force :
« – Zeinab est-elle là ? Je ne la vois pas… Est-elle dans sa chambre ?
Surprise par la violence du ton, Fatima lui répondit :
– Elle n’est pas avec toi ? Je pensais que vous alliez rentrer tous les deux… Puis, voyant son air apeuré, elle ajouta : si elle n’est pas rentrée avec toi, c’est sans doute qu’elle rentrera plus tard…
– Mais non ! Impossible ! Elle était déjà partie de chez Farida lorsque je suis allé prendre mon car… On m’a dit qu’elle avait pris le sien dans la matinée. Elle devrait être là… Et si elle n’est pas ici, où pourrait-elle bien être ? Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé…
– Peut-être que ta sœur n’a pas voulu rentrer tout de suite à la maison ?... Si tu allais voir chez le vieux Rachid ? Zeinab s’entend bien avec sa petite fille, qui est de son âge… Tu sais, Aïcha ? Elle va la voir de temps en temps… ».
Se raccrochant à cette supposition qui ne le rassurait qu’à moitié, Akim acquiesça et partit immédiatement. Il se garda d’annoncer à sa mère l’attentat de Jérusalem…
En arrivant chez Rachid, il souhaitait plus que tout que sa sœur s’y trouvât.
Lorsqu’il pénétra dans l’enclos familial encombré de baraquements faits de bric et de broc – planches, tôles, pierres, boue séchée – et qui avaient proliféré là au fur et à mesure des mariages et des naissances, son cœur battait à tout rompre…
Rachid et sa famille s’étaient réfugiés sur cette vaste parcelle, à l’arrivée en masse des juifs dans les années quarante, plus ou moins chassés par eux de Jérusalem.
Akim connaissait la baraque où demeurait l’amie de sa sœur. Il y frappa. La mère d’Aïcha apparut aussitôt à la porte. Elle lui indiqua que sa fille se trouvait chez son grand-père. Il s’y dirigea aussitôt et l’appela. Aïcha sortit tout de suite et le contempla avec une joyeuse surprise. Il comprit immédiatement que Zeinab n’était pas là… D’ailleurs, la jeune fille lui apprit qu’il y avait un bout de temps qu’elle ne l’avait vue, pas même dans les parages.
Akim s’en retourna alors, avec au cœur une indicible angoisse. Une sorte de terreur le gagnait, insurmontable…
De retour chez lui, avant même d’entrer dans la cour, il sut tout de suite.
Un bruit de voix qu’il ne reconnaissait que trop bien lui parvenait… Une profonde douleur lui broya la poitrine.
Les messagers de l’horreur, au nombre de deux, étaient là une nouvelle fois. Venus répandre leurs doucereuses paroles empoisonnées, pour annoncer une mort qu’ils avaient savamment orchestrée…
Comme un somnambule, Akim traversa la cour, passa devant eux sans les regarder. Il ne vit que sa mère, pâle et défaite une fois encore, essayant de retenir ses larmes avec difficulté.
Elle se tordait machinalement les mains en murmurant sans cesse, sorte de leitmotiv :
« Oui, oui… Je sais bien… J’ai toujours été d’accord. Vous avez raison, c’est Allah qui le voulait… Ma famille a été choisie par Lui et c’est un grand honneur… J’en suis maintenant très fière. Oui… nous sommes une famille de vrais martyrs ! Et nous sommes tous bénis pour ça… Gloire à Dieu ! Je remercie Allah d’avoir jeté son regard sur nous. Oui… tous mes enfants lui appartiennent et je les lui offre ! ».
Et il eut le temps d’entendre également les deux hommes lui répondre :
« Oui, Fatima… Absolument ! Tu peux en être fière !… Et ainsi, ton mari a enfin été vengé par ton fils ! Et ta fille à son tour vient de venger son frère… Alors, maintenant, pour qu’Allah soit entièrement satisfait, ton dernier fils, si c’est un bon fils, ne pourra faire moins qu’eux… Il DOIT continuer la vengeance et châtier l’ennemi !».
Fou de douleur et de colère, empli d’une haine en train d’exploser, mais qu’il ne cherchait plus à réprimer, Akim entra dans sa chambre. Sa résolution était prise…
S’accroupissant sous le lit de son frère, il souleva un minuscule panneau de bois sur le sol. Il en fit sortir une sorte de coffret en fer, qu’il ouvrit avec la clé trouvée un jour dans les vêtements de Kamal ; tout au fond, sous un livre du coran et divers feuillets recouverts de versets coraniques écrits par son frère, il en extirpa un revolver parmi d’autres armes. Il prit également quelques balles…
C’est par hasard, qu’il avait découvert le secret de cette cachette et de ces armes. En faisant du rangement dans les affaires de Kamal. Il avait gardé précieusement la boîte en fer, sans savoir très exactement à quoi cela lui servirait. Il pensait ne jamais se servir de son contenu, mais la gardait par respect pour le mort. Et puis, il n’y avait que lui qui savait qu’elle se trouvait là.
Lentement, Akim fit glisser plusieurs balles dans le canon. Puis il ôta le cran de sécurité…
Il retourna sans bruit dans la cour, et là, posément, visa l’un des hommes.
Le coup de feu claqua, l’homme tomba. Sous l’effet de surprise, l’autre homme ne broncha pas d’un pouce. La balle siffla et l’atteignit en plein cœur… Foudroyé, il s’affala aux pieds de Fatima. Celle-ci hurla…
Incrédule, elle fixait son fils, les yeux agrandis par l’effroi, ne bougeant pas, comme statufiée.
Akim jeta alors son arme avec dégoût sur les deux corps, en criant avec véhémence :
« La voici, ma vengeance ! Vous n’aviez pas à enrôler ma sœur dans vos saloperies ! Maintenant, vous ne ferez plus jamais de mal à personne… Soyez maudits ! Qu’Allah vous rejette à tout jamais ! J’espère que vous brûlerez en enfer pour l’éternité…».
Puis il s’enfuit, courant droit devant lui en sanglotant.
Il courut longtemps, sans savoir où il allait…
Et il se retrouva tout à coup dans sa palmeraie. Allongé sur cette terre qu’il aimait tant, il donna libre cours à son chagrin.
Il n’eut pas conscience du temps qu’il prît ainsi à pleurer…
Le soir commençait à descendre peu à peu.
Akim se redressa alors et reprit sa route. En direction de l’endroit où se trouvait la barrière en grillage qui séparait les deux communautés…
Du plus loin qu’il se trouvait, il pouvait déjà entendre le crépitement des tirs israéliens.
Lorsqu’il arriva devant le mur grillagé, des gosses de sept à quatorze ans environ s’y trouvaient, comme la plupart du temps.
Il leur cria tout de suite, de toutes ses forces :
« Enfants ! Mais quel est ce jeu stupide auquel vous jouez ? D’ailleurs, pensez-vous jouer ?... Voyons, petits, n’avez-vous rien de mieux à faire ? Laissez donc la guerre aux grands, et jouez à des jeux d’enfants ! Vous savez que ceux d’en face vous tueront ?... Ils ont de vraies armes, eux, pas vous… Rentrez vite chez vous, je suis sûr que votre mère vous attend !… ».
Mais pour toute réponse, l’aîné des gamins répondit :
« On vient là parce qu’on veut se battre comme nos pères ! D’ailleurs, Salim et Béchir, ils n’en n’ont plus, de père… Ces sales chiens les ont tués ! On veut les venger… On veut faire la guerre sainte ! ».
Akim n’avait rien répliqué. Trop ancré dans sa toute récente détresse, il n’en trouvait pas pour l’instant le courage suffisant. Il essaierait plus tard de les convaincre. Pour le moment, il fallait absolument les faire partir de là…
Tout à coup, il avisa un petit garçon chétif et plus petit que les autres, qui s’avançait jusqu’à toucher le grillage. Puis, aussitôt après, il vit le soldat israélien se mettre en position et viser l’enfant…
Il cria au petit de revenir immédiatement. Mais le gosse, intrépide et inconscient du danger, restait là, jetant le plus de pierres possibles sur les soldats, se contractant avec difficulté pour parvenir à les lancer par-dessus la barrière, beaucoup trop haute pour lui. Des pierres presque trop lourdes, pour d’aussi petites mains, et qui ne risquaient vraiment pas de blesser qui que ce soit…
Akim se précipita, se saisissant rapidement de l’enfant qu’il tint bien serré dans ses bras. Il l’emporta au plus vite.
Les balles l’atteignirent dans sa fuite… Trois ou quatre, qui se logèrent un peu partout dans son dos…
Atteint mortellement, ses bras devinrent mous et s’ouvrirent d’office, laissant s’échapper l’enfant, dont la mère affolée venait de découvrir l’absence. Elle arrivait tout juste et l’attrapa vivement en hurlant.
Puis, s’en fut avec lui, en criant sur les autres gosses…
Ils détalèrent tous, et ceux-là ne revinrent plus jamais devant le mur grillagé. L’acte héroïque d’Akim les avait malgré tout marqués. Ses paroles peut-être plus que le reste, auquel ils étaient depuis toujours habitués.
Ils y réfléchirent d’ailleurs souvent par la suite, d’autant que la mère du petit raconta partout qu’Akim avait sauvé son fils. Ce fut elle qui envoya quelques hommes ramasser le corps du jeune homme.
La plupart des femmes ayant des fils devinrent plus vigilantes…
Lorsqu’on rapporta la dépouille d’Akim à sa mère, celle-ci sembla ne pas le reconnaître. Elle l’ignora même plus ou moins.
Les derniers évènements avaient eu raison d’elle, elle n’avait plus toute sa tête…
Et elle errait souvent sans but dans le village, murmurant des paroles incohérentes où revenait sans cesse:
« Vive Allah !... Maintenant, ils sont tous au paradis… Je veux y aller aussi… Mes enfants sont bénis ! Ma famille est bénie… Je suis fière de mes martyrs ! Vive tous les martyrs ! Allah est bon, Allah est grand ! C’est Lui le plus grand… Vive Allah ! ».
Jusqu’au jour, où – environ un mois après – Fatima disparut brusquement.
On ne la chercha pas longtemps… On la retrouva dans sa cour, le corps immergé dans l’eau de son puits.
On ne sut jamais si elle y était tombée volontairement, accidentellement, ou si quelqu’un l’y avait poussée…