AGNÉS SCHNELL

RADOVI - ECRITS

J'ai souvent des tendresses sauvages et inexpliquées pour une silhouette entrevue, des mains travaillées par le temps, une chevelure blanchie ou désordonnée… Rencontres fortuites, inoubliables pourtant.

Ailleurs
Un jour de forte pluie, nous attendîmes un bus ensemble. Nous étions toutes deux sous mon parapluie. Le bus tardait…
Elle me raconta sa vie de femme vieillissante, son mari décédé, ses enfants "bien placés", "bien mariés", "bien loin"…
Et soudain, elle se mit à évoquer Son Rêve. Je sentais monter cette soudaine liberté qui fait oublier la fatigue et l'arthrose, la pluie et le froid. Je sentais les mimosas s'épanouir sous le soleil encore frais de la Côte d'Azur, je voyais le bleu de l'ombre le soir, dans les rues…
Au bas de la côte, le bus arrivait…
Elle s'assit d'autorité à mes côtés. Elle continua à vivre son rêve.
Nous nous sommes revues. Je la taquinais. Ses valises étaient-elles prêtes ? Qui allait s'occuper de son chat ? Elle entrait dans mon jeu. Elle se préparait au départ, me disait-elle.
Il y eut les vacances d'été, un automne chargé de pluie et l'hiver, toujours trop long chez nous.
Un matin, les volets de sa maison étaient clos.
Nous étions en février… Les mimosas fleurissaient sans doute, ailleurs…
Le temps passait. Les volets restaient clos. Un jour, j'ai interrogé une de ses voisines.
On l'avait trouvée, un matin, dans la rue, serrant sa demi baguette et son porte-monnaie contre sa poitrine…
Elle ne savait plus où elle habitait. On l'avait raccompagnée chez elle. Elle était si désorientée qu'on avait appelé ses enfants. Ils étaient venus la prendre. Ils l'avaient emmenée. Elle souriait. Ils l'ont placée, ailleurs...