AVEC LE SPECTRE DE LAZA KOSTITCH11,
A Venise, en l'été 1990.


Je rencontrais
pour la première fois
le spectre de Laza Kostitch
à la gare ferroviaire Mestre
de Venise. Je sortais du train
qui poursuivait, par voie de terre,
en direction de la France,
lorsque soudain quelqu'un
me tira par les cheveux.
Je me retournais prêt à injurier
et même à me battre
avec l'insolent qui osait me bousculer,
mais ce ne fut même pas
une main de femme,
mes Dalila, trahison et
nuit. Une impression peut-être,
due à l'empressement, à la fatigue
et au long voyage.

Alors que j'attendais le train
qui devait me conduire
vers la cité sur l'eau
j'étais étrangement lié à la terre
allongé sur un large banc
de pierre, ivre de torpeur,
excité par la proximité de la mer
et de cette ville dont les vagues
éclabousses les piliers.
Une dizaine de minutes plus tard
j'embarquais somnolent dans
un wagon, rendu nerveux par les
bagages devenus lourds
suite à la fatigue. Laza Kostitch
m'est apparu sous les traits du conducteur,
dans ce train qui n'avait que deux stations -
la première et la dernière. Au
moment même où la terre ferme disparut
et où l'on entendit le bruissement de l'eau
obscure et insondable sous la locomotive,
il m'adressa la parole, en serbe :
- Elle n'a pas encore sombré, Venise !
Il avait compris mon impatience.
Il n'a pas demandé à voir mon ticket.
C'est comme s'il avait voulu ne pas
m'invalider une possibilité
de retour.

J'arrivais à Venise
peu avant minuit.
La gare ferroviaire est
un grand dortoir : ceux auxquels
les chambres d'hôtels sont trop chères
dorment à même les escaliers et les bancs
dans des sacs et des matelas.
Je me décidais néanmoins
pour un quelconque petit hôtel.
A cette heure-ci nombre des
portes d'hôtels vers les poignées
desquels je tends la main sont fermées.
Je trouve néanmoins un
endroit décent.
Tout y est convenable :
le prix, la chambre spacieuse,
la salle d'eau, le lit
avec vue sur la place et la fontaine
qui m'endormira
et m'éveillera dans les jours
qui suivent - par son murmure.

Venise ne se couche ni ne
se lève tôt - est la réponse
à mon étonnement dû au fait que
les commerces restent fermés
et les rues vides jusqu'à 9
heures du matin. Le monsieur
qui m'a dit cela en un serbe
parfait est vêtu de manière ancienne
mais distinguée - un costume
en étoffe précieuse et bien taillé,
dûment confectionné, une chemise blanche
et propre, empesée, un cou découvert.
Seuls les cheveux et les moustaches
sont un peu ébouriffés. Sa prestance
et son regard lui donne un air de jeune homme
bien qu'il puisse avoir dans les
soixante ans. Il parcourt du regard les livres
en anglais et en français éparpillé sur les établis.
Il regrette qu'il n'y ait plus d'éditions
en Latin et Grec ancien :
sont-ce là aujourd'hui (litterarius
litterate), des livres inutiles ?

Je ne sais quoi répondre,
rendu confus par l'apparition même.
Il profite de mon air désorienté
pour me prendre sous le bras
et m'emmener vers la pêcherie. On traverse
les établis. Les odeurs de poissons et
de coquillages frais empreignent nos
cheveux et nos vêtements. On va vers le Rialto,
puis, traversant la place de saint Marc,
on atteint un café dont les arcades
offrent de l'ombre, des boissons rafraîchissantes
et les sons d'un piano et des contrebasses.
On commande deux cafés. Quand arrive
la note, le chiffre fait sursauter mon
partenaire qui, soit dit en passant,
n'a pas même touché à sa tasse :
- C'est une honte ! Des prix pareils ! Il
fut un temps où il n'en allait pas ainsi.

Là, sous les sabots des chevaux
de saint Marc et les yeux dans les yeux
avec les lions de pierre - un tel
plaisir a bien son prix.

Ce monsieur qui me tient compagnie
parle beaucoup et de manière incohérente. Il ne
se confie pas, tout au plus me met-il en
garde contre certaines choses et événements.
Ce qu'il me fait savoir provient d'un autre
monde. Tout un siècle nous sépare et néanmoins
nous unit d'une merveilleuse manière. Je l'écoute
comme on feuilletterait un dictionnaire au langage
quelque peu archaïque, empli de néologismes,
de calembours et de subterfuges / refuges insensés :

Attirantes, minces et adroites...
Paradisiaques Israélites...
... Si je pouvais dérober
une de vos tresses nattées
fruit de mes désirs enfouis !
La moissonner de mes mains
et la porter à mon sein
qu'elle apaise mes envies !...

Je le reconnais maintenant et
comprend ce qu'il me chante (car il ne parle pas,
comme je le supposais). En une autre situation,
en un autre endroit, j'aurais eu peur -
je me serais enfui ou n'aurais pas accepté
de reconnaître en lui un esprit, mais à Venise,
qui est toute irréelle, un grand spectre
où chaque visage est suivi par une ombre, de même
que chaque partie lumineuse possède sa par d'ombre,
ce genre de découverte me fît plaisir.

La légende biblique sur les lèvres
de Laza Kostitch a été cet été-là
mon sort également, ma destinée.
Surpris, j'étais Samson sous
les colonnades du temple :

En prison est mis sous les fers,
en prison le prince du peuple,
en prison la force du peuple,
en prison l'espoir du peuple,
en prison son juge par Dieu offert...

L'amour est ce cachot
auquel, séduits, nous sommes proscrits.
Les fers sont notre haine. Les deux sont
notre force et notre faiblesse.
Ils promettent mais désespèrent également.
J'ai moi-même compris que l'âme était
une langue d'aspic qui me dupait
par des baisers. Sans elle, je souffre grand froid
- en sanselleisme. Elle me contente, me fait plaisir,
mais ce lait obscur dont elle m'allaite
en de fins jets m'étouffe également. Car je suis un
affamé, mais aussi un oublieux de son lait.

ANTOLOGIJA SRPSKE POEZIJE NA FRANCUSKOM JEZIKU
  Prevod: Boris Lazić, književnik i prevodilac Webmaster: Sky Seeker
  Urađeno u okviru sajta: www.tvorac-grada.cjb.net