LA CUISINE, OBSCURITE ORIGINELLE DES CHOSES
(Poème de Sylvia Plath)

Ici, je sens l'obscurité originelle des choses et le claquement furieux des portes,
un vent fantomatique qui siffle à travers les pièces, à travers les fentes,
ici, je suis seule comme la douce petite fille d'autrefois
que j'imagine regardant une rangée d'arbres par la fenêtre,
regardant la peur : un épineux buisson de roses.

Ici, toute la colère de l'enfance surgit à travers la solitude,
à travers le mur commun :
les cerises et les fraises meurtries brillent fantomatiques dans l'écuelle,
ici habite la tristesse des pommes de pain et des fleurs,
le reflet d'une fenêtre éloignée
dont l'éclat retombe sur les oranges, sur l'ordre jauni des fruits.
Abandonnées, les choses muettes gardent le silence sacré des souvenirs :
une cafetière qui des nuits entières veillait
sous le filet d'eau, dans les bras du torchon ou
sur la chaleur joyeuse d'une plaque de cuisinière ;
une tasse à café, noire, nullement propice à la divination et la voyance,
quelque verres bleus étincelants dans la grisaille de certaines heures
à travers lesquels je contemplais, muette, les rideaux,
la fenêtre baignée de lumière et le clair de lune.

Là rêvent des champignons de cire lilliputiens
dont les tristes chapeaux sont couverts de mèches rouges
- pétioles de fruits oubliés,
condamnées à se languir après l'écuelle,
après la bouche de quelqu'un qui n'est pas ici.

Ici perdure tel un souvenir la tristesse des conifères
- quelques branches d'une allée élaguées
dans le mur gris d'une obscurité et d'un silence,
en cet instant de silence, en cette prière sourde.
Une petite étoile d'eau s'écoule du robinet pareille à une larme,
on entend un murmure de dédain, le glouglou du lait,
c'est une nuit sombre, sans étoile,
le ragoût esseulé se refroidit dans le plat commun alors que bouillit la soupe,
la cigarette se consume dans le cendrier
qui garde le souvenir de mes cendres si proches,
de mes empreintes digitales, de ma poussière terrestre.

Il y a ici un petit tableau noir sur lequel on écrit et on efface
avec une éponge en forme d'étoile hexagonale
qui s'imbibe d'eau puis se dessèche
ou avec un quelconque crayon,
vers la fin, amoureuse de la terre et de la chute.

ANTOLOGIJA SRPSKE POEZIJE NA FRANCUSKOM JEZIKU
  Prevod: Boris Lazić, književnik i prevodilac Webmaster: Sky Seeker
  Urađeno u okviru sajta: www.tvorac-grada.cjb.net