LA
NOUVELLE ARCHE DE NOE
à Di Vogue
Ô, tu n'existes plus, monde cupide. Tu n'es
que pure illusion, anticipation de l'inconnu. A travers
la fente des nuages amoncelés tu illumines de ta blême
lumière les rives de l'Elysée, mais tu n'as pas de
corps.
Ni
de main. De gains non plus,
ni de fin... Plus rien n'existe. Les arcades
du sublime ont entièrement été démolies
par le fouet
des puissants vents de l'absurde. Tes observations
à
travers les longues-vues millénaires ne te mènent
nulle part au-delà des espaces innombrables. Tu n'as plus
de feu. Tu n'as plus de couleur. D'odeur, ni
de son. Plus rien n'existe... La supériorité
de
la mort s'exprime depuis des millénaires
sur tes tempes. D'où venait le besoin d'accepter
la vanité de l'existence avec cette mollesse
de mort dans les bras ? Oh, je sais, on ne
justifie
pas un rêve. L'éternelle paranoïa
est le prix de la liberté. L'état de veille n'est
pas suffisant.
Dans ton rêve la peur de la mort a été plus
forte que
la volonté de vivre. Dans ton rêve, monde
crédule,
la Terre fut hypocrite devant le Seigneur,
c'est pourquoi le Seigneur dit que vengeance était sienne
: Si
tu ne peux fuir la cendre, alors tu dois construire
à partir de la cendre. C'est pourquoi le Seigneur dit à
nouveau
à
Noé : Façonne une nouvelle arche à cloisonnage
et enduis-la de goudron à l'intérieur comme à
l'extérieur.
Façonne-la ainsi: qu'elle soit de trois cent coudées
de longueur,
de cinquante coudées de largeur et de trente coudées
de
hauteur. Construis sur cette arche une fenêtre
à une coudée en dessous du toit et construis une porte
à trois étages d'un côté de cette arche
: celui de dessous,
le second et le troisième. Sache que je fixe avec toi
ma
nouvelle alliance : cette fois tu entreras seul
dans l'arche. Sans tes fils, ta femme ni
les femmes de tes fils. Libères-toi d'une vie
consacrée à l'espoir et aux rêves, enfuis-toi
de ce
radeau
passif de chaos inextricable. Et tu ne prendras
dans ton arche de tout ce qui vit qu'un seul
exemplaire pour le garder en vie. Un oiseau
selon son espèce, une bête selon son espèce
et
de tout ce qui bouge sur la terre un seul selon
son espèce, que de tous les êtres un seul par espèce
entre
avec toi dans l'arche pour que tu le gardes en vie.
Je viderai la galerie des spectacles blêmes.
J'écarterai
de toutes les toiles leurs cardes aux pages
annotées. Je ferai fondre toutes les couleurs du mimétisme,
tous les personnages de la dévastation. Je briserai les pinceaux
de l'enfer...
Je laisserai uniquement les blanches toiles qui respirent
l'innocence,
supports d'une nouvelle Arcadie...
Prends tout de ce qui est comestible et garde-le
auprès de toi comme nourriture pour eux et toi.
Que ce qui germera de soi-même élargisse
son
espèce, ce qui disparaîtra sera confirmation
de ma sourde erreur. Fraye-toi un chemin
à travers les ronces spirituelles. Et ne comptes pas
les jours du déluge. Ne fait pas sortir par la fenêtre
le
corbeau ni la colombe. Ils ne sont pas éclaireurs
du nouvel âge. Et ne cherche plus l'Ararat, il
sommeille en toi depuis longtemps. Prêtes l'oreille aux efforts
de l'esprit dans tes entrailles et mets au monde le Nouvel Homme,
mets
au monde les rénovateurs silencieux de la cosmogonie !
Et Noé fit comme Dieu lui demandait.
Son dessein le coupa du monde et le lia
à un univers à première vue inaccessible.
Savoir
qu'il y avait dans tout cela
une énorme audace à laquelle souffrance
et vie donnèrent un sens apporta
réconfort au Seigneur. Le Seigneur sentit une odeur
plaisante
et dit dans son cśur :
Je ne maudirai plus la terre, car les pensées
de l'homme sont mauvaises depuis sa jeunesse ;
je ne frapperai plus sur tout ce qui vit comme
je
le fis. Ceci est la nouvelle descendance (noyée)
de Noé... Tant que durera la terre ni semailles
ni moissons, froideur ni chaleur,
été ni hiver ne disparaîtront...
Belgrade, 27. I 1996.